1. Introduction
1.1 Les médias et le mot « sioniste »
Tout consommateur de médias, au cours des dernières années, n’a pu échapper à l’emploi des termes « sioniste » et « sionisme » dans le cadre du conflit israélo-palestinien. Sur les réseaux sociaux, et plus encore depuis le 7 octobre 2023, ces termes sont fréquemment associés, de manière péjorative, aux termes « Israélien » ou « Juif », souvent en combinaison avec des vidéos ou des images véhiculant des propos susceptibles d’être qualifiés d’antisémites. Certains journalistes, responsables politiques et chercheurs avancent que l’antisémitisme est déguisé en antisionisme, ce dernier n’étant qu’une version socialement acceptable du premier1 (Breteau 2023, Djmal 2024, Mattsson et al. 2024, Persson 2024, Sarfati 2002). D’autres acteurs médiatiques et politiques soutiennent cependant que l’antisionisme, à la différence de l’antisémitisme, serait légitime dans la mesure où il relèverait d’une critique de la politique israélienne ; il serait ainsi tolérable dans la mesure où il prend pour cible le « sioniste » et non le « Juif »2. Reste cependant à déterminer ce que recouvre véritablement la lexie « sioniste ». Le point de départ de cette étude réside notamment dans la difficulté à circonscrire un sens précis de ce mot ; il conviendrait donc de parler de sens au pluriel. En tenant compte des sens apparemment multiples et ambigus de « sioniste » et de « sionisme », l’usage des termes est loin d’être équivoque et constitue ainsi un véritable casse-tête pour les éditeurs de médias3.
Les réseaux sociaux ont notamment des règles d’usage différentes concernant ce terme, ainsi que pour beaucoup d’autres (Greenwald, 2021). Facebook, par exemple, se réfère au contexte d’usage dans ses instructions aux modérateurs pour déterminer si le terme « sioniste » est utilisé comme substitut de « juif » ou d’« Israélien », et s’il doit donc être supprimé : « Lorsque le contenu d’origine mentionne explicitement Juif ou Israélien et que le commentaire contient ‘sioniste’ comme cible, accompagné d’une attaque haineuse, et qu’aucun autre contexte n’est disponible, alors assumez Juif/Israélien et supprimez. » (Biddle, 2021). À titre d’exemple :
Supprimer : Contenu d’origine, « Les colons israéliens refusent de quitter les maisons construites sur le territoire palestinien » ; Commentaire, « Fuck les sionistes ! »
Aucune action : Contenu d’origine, « Le mouvement sioniste fête ses 60 ans » ; Commentaire, « Les sionistes sont horribles, je les déteste vraiment tous ».
Meta observe que les attentats terroristes du 7 octobre 2023 ainsi que le conflit à Gaza ont, depuis lors, intensifié la circulation de discours de haine antisémites sur ses plateformes (Shafa 2025; Nations unies 2024). Leur porte-parole dit que « Compte tenu de la polarisation croissante du discours public, due aux événements au Moyen-Orient, nous pensons qu’il est important d’évaluer nos orientations pour examiner les messages qui utilisent le terme ‘sioniste’»4. Reste à déterminer comment définir l’antisémitisme et en quoi cette définition conditionne l’usage du terme « sioniste ». Selon la définition opérationnelle de l’antisémitisme formulée par l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA, 2016), il s’agit d’« une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte ». L’antisionisme, toujours selon l’IHRA, correspond à l’antisémitisme lorsque, dans les attaques dirigées contre l’État d’Israël, ce dernier est « perçu comme une collectivité juive ». Toutefois, ils ajoutent que « critiquer Israël comme on critiquerait tout autre État ne peut pas être considéré comme de l’antisémitisme »5. La méthode d’élimination de Meta semble (au moins en théorie) suivre les principes de l’IHRA, à savoir que « sioniste » doit être supprimé lorsque le mot devient, sous le couvert de faire référence à une idéologie ou un courant d’idées, une forme présentable pour dire « Juif » dans un discours de haine6.
Quant aux médias rédactionnels qui suivent les règles éthiques de la presse, il y a, en principe, moins de discours à tendance haineuse que sur les comptes souvent anonymes des réseaux sociaux7. Nous nous intéressons pourtant ici à l’usage de « sioniste » dans les médias rédactionnels. À cause des sens hétérogènes attribués à ce terme, il est pertinent de les observer à la lumière de potentielles incitations à la discrimination raciale ou ethnique.
1.2 But de l’étude
L’étude a trois objectifs principaux : 1) mettre en relation le terme « sioniste » employé dans le discours contemporain avec son histoire et son évolution ; 2) dresser la carte des sens contextuels de « sioniste » circulant dans les médias contemporains ; 3) évaluer à quel point les sens attribués à « sioniste » dans le corpus pourraient être qualifiés d’expressions d’antisémitisme.
Il est important de souligner que nous ne cherchons pas à connaître les intentions derrière l’usage du mot, mais nous nous intéressons aux sens de « sioniste » qui sont communiqués à travers ce discours médiatique.
Nous retracerons d’abord une étude quantitative des collocations contenant « sioniste » (adjectif) ainsi que de la séquence déterminante + sioniste (nom) + être + X. Nous proposerons ensuite une analyse sémantique plus approfondie de quelques collocations précises, fondée sur leur fréquence ainsi qu’une analyse exhaustive de l’attribution de sens à ladite séquence.
1.3 Le corpus
Les données proviennent du corpus Le French Web Corpus (frTenTen) et sont extraites à l’aide du moteur de recherche Sketch Engine News, couvrant la période de décembre 2022 à janvier 20238. C’est un corpus de langue française constitué de textes variés collectés sur Internet, contenant de nombreuses variétés du français : européen, canadien et africain, et comptant 23,8 milliards de mots.
Le frTenTen rassemble des textes d’actualité, des textes factuels (encyclopédies, guides, rapports), des opinions (éditoriaux, tribunes, blogs, forums), des récits (blogs personnels, carnets de voyage), des textes instructifs (manuels, recettes), des textes commerciaux (publicités, fiches produits, pages d’entreprise) et des interactions (commentaires, discussions de forum). Ces catégories reflètent la nature hétérogène du Web. Une faible proportion du frTenTen est annotée selon son genre (8,2 %) et sa thématique (3 %). Sans avoir vérifié tous les textes sources, nos données semblent toutes relever de ces catégories : textes d’actualité et factuels, d’opinion et d’interaction. Nous n’avons cependant pas annoté les exemples selon le genre ni identifié l’émetteur des occurrences contenant « sioniste », étant donné que l’objectif de l’étude n’a pas été d’identifier le positionnement de certains champs et orientations politiques, mais de circonscrire l’éventail des sens du mot « sioniste » qui apparaissent et circulent dans cette sphère publique.
2. Les enjeux de sens des termes « sioniste » et « sionisme »
Le « sionisme » se définit globalement comme « mouvement qui a œuvré pour l’installation du peuple juif en Palestine dans le cadre d’un État indépendant » (Le Petit Robert 2023, 9), et « sioniste » désigne soit un phénomène relatif au sionisme (adj.), soit un partisan du sionisme (nom). Même s’il faut, comme le souligne Lemire (2023), comprendre cette idéologie au pluriel, la définition fondamentale est que le peuple juif a droit à un État dans sa patrie historique. Ainsi, d’après cette définition formulée par l’American Jewish Congress (AJC) : « Le sionisme fait référence au soutien à l’existence continue d’Israël, face aux appels réguliers à sa destruction ou à sa dissolution »10, le sionisme peut également inclure des non-Juifs.
Apparu dans la seconde moitié du XIXe siècle, le sionisme trouve ses origines, entre autres, dans l’œuvre de Theodor Herzl « L’État des Juifs » (1896), où ce journaliste parisien-viennois prône la création d’un « foyer pour le peuple juif » sur la terre de leurs ancêtres, à Sion, c’est-à-dire à Jérusalem. D’autres mouvements organisaient à la même époque des colonies agricoles en Palestine, en vue d’un retour national.
À l’époque de la fondation des premiers kibboutz, vers la fin du XIXe siècle, les premiers migrants prônaient un sionisme « travailliste », parallèlement à un sionisme religieux. Ce premier sionisme était controversé parce qu’il s’opposait au judaïsme traditionnel en préconisant des idées plutôt laïques (Cumin 2022). En effet, les premiers sionistes avaient l’ambition de construire un foyer en achetant et en cultivant la terre, et en établissant des institutions, sans se focaliser sur une nation juive au sens moderne du terme (Gresh 2001). Nicault (2001) décrit le sionisme de l’époque comme une rupture avec les traditions et la promotion d’un « nouveau Juif […] un producteur, un travailleur manuel, de préférence un travailleur de la terre » (p. 112). Le mouvement s’associait alors étroitement au socialisme, voire au marxisme, et était soutenu par l’Union soviétique et par d’autres gouvernements socialistes.
Le sionisme a été décrit comme un projet colonial ; il est certain que la terre de l’Empire ottoman était en partie habitée, « mariée à une autre », quand les premiers colons sont venus à la fin du XIXe siècle, puis en nombre croissant (Pappé 2022)11. Or, toujours selon Pappé, leur projet n’était pas colonial dans le sens traditionnel, pour plusieurs raisons : les premiers fondateurs d’Israël ne venaient pas tous du même pays (ni d’un empire), c’était alors un « colonialisme de peuplement » (comme les États-Unis ou l’Australie, par exemple) où les immigrants avaient l’intention de s’installer et y vivre, à la différence des pays colonisateurs classiques qui cherchaient des ressources naturelles pour enrichir leur pays – ou empire – d’origine. Les terres que les premiers venus ont habitées n’étaient d’ailleurs pas conquises, mais achetées, souvent auprès de propriétaires syriens12. Par ailleurs, ils ne cherchaient pas uniquement un foyer, mais une patrie avec laquelle les Juifs avaient un lien ininterrompu, à la fois culturel et démographique, depuis la diaspora consécutive à la destruction du deuxième Temple par les Romains (Pappé p. 55–56, Dumont 2007, Benbassa 2007)13. Ces immigrants fuyaient aussi l’antisémitisme, notamment en raison de l’intensification des pogroms en Russie.
En 1917, les Britanniques ont signé la Déclaration Balfour, dans laquelle ils ont autorisé l’établissement d’un « foyer national juif » dans le Mandat palestinien, tout en affirmant que les droits civils et religieux des populations arabes existantes ne seraient pas affectés Shlaim (2017)14. Au cours des deux premières décennies suivant la déclaration de l’indépendance d’Israël en 1948, les termes « sioniste » et « sionisme » étaient toujours associés au mouvement travailliste et aux collectivités des kibboutz, même si le sionisme dit « religieux » avait aussi sa place et l’a depuis. Le mouvement sioniste représentait un projet à la fois nationaliste et socialiste qui plaisait aux dirigeants de la gauche européenne, ainsi qu’à d’autres États socialistes nouvellement créés, d’Asie et d’Afrique. Avec la fondation de l’État d’Israël, le sionisme s’attachait à un nationalisme plus prononcé, mais ce n’est qu’à partir des années soixante que l’on peut parler d’un sionisme de droite ; c’est après la guerre des Six jours que le sionisme a quitté le marxisme traditionnel pour devenir en partie plus religieux15 et orienté à droite ; en réalité, le mouvement sioniste est alors devenu plus diversifié (Cumin 2022). Il s’agissait d’un tournant nationaliste qui s’était déjà manifesté chez les sionistes révisionnistes des années 193016. Les crimes contre l’humanité commis par les nazis et l’émigration vers Israël vont de pair avec l’orientation nationaliste du sionisme. C’est à cette époque que l’URSS a commencé à leur tourner le dos, et c’est aussi en URSS que « sioniste » et « sionisme » ont commencé à être utilisés de manière péjorative pour désigner les Juifs17.
Eisenzweig (2019, p. 165–167) considère le début du sionisme comme un « humanisme » qui aspirait à des valeurs universelles de compassion face aux injustices passées et à celles qui pourraient être commises. Le Juif était « l’Autre de la Diaspora » et le territoire recherché était un « espace de refuge de cet Autre ». Ainsi, selon lui, l’identification contemporaine de l’État d’Israël au sionisme est redondante et vaine, puisque le Juif, dans son refuge conçu pour lui, n’est plus l’Autre. Eisenzweig constate en même temps que « sionisme » est actuellement utilisé par ceux qui accusent Israël de dépossession et de répression des Palestiniens, et d’avoir conféré une identité juive à cet État, cherchant à « figer les racines du mal » à l’identité nationale israélienne. Le terme sert, selon lui, aussi à justifier les mesures israéliennes prises dans les conflits incessants au Moyen-Orient, tout en évoquant les atrocités des persécutions passées subies par le peuple juif. Dans le discours contemporain, selon Eisenzweig, il ne reste plus grand-chose de cet humanisme universel dans le mot « sionisme ». En vue notamment de l’évolution de la compréhension du terme, Dieckhoff (2004) souligne d’un côté que le sionisme, devenu une réalité politique « a ainsi progressivement cessé d’être une idéologie porteuse. C’est le lot de toute révolution. » De l’autre côté, le sionisme serait, selon ce même auteur, « institutionnalisé » dans la mesure où les Juifs du monde entier disposent du droit fondamental de s’installer en Israël, mais aussi comme une sorte de patriotisme vital, revitalisé dans des périodes de crise, qui fait face à la non-reconnaissance de l’État d’Israël parmi un grand nombre de ses pays voisins.
Il y avait aussi ce que l’on peut appeler le « sionisme chrétien » dans l’Église évangélique protestante, surtout anglo-saxonne. Leur vision était que le peuple juif avait un destin à accomplir, notamment le retour à la Terre sainte (Filiu 2024). Pendant une longue période, des pèlerins chrétiens se rendaient à Jérusalem pour s’y installer, certains même pour y mourir. Avec la naissance du sionisme, cette idée du retour et d’un royaume sur la Terre sainte a été ravivée au sein de ces groupes. Le sionisme chrétien se fonde sur un argument religieux en faveur de la création de l’État juif : plus il y aura de Juifs sur la Terre sainte, plus vite viendra le Messie. En effet, le vieil antisémitisme chrétien de l’Église catholique et protestante devient moins important au XXe siècle ; ou, selon certains, se transforme et se sécularise, prenant d’autres formes d’expression (Cumin 2022).
Afin de comprendre le flottement sémantique du terme, il convient également de mentionner que les Nations unies ont adopté une résolution en 1975 déclarant que « le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale »18. L’ambassadeur israélien de l’époque, Herzog, s’est prononcé directement contre la résolution19 et le Congrès juif mondial a tenté de faire rejeter cette résolution en la qualifiant de « tentative de diffamation du sionisme en l’assimilant à l’impérialisme, au colonialisme, au racisme et à l’apartheid […] une incitation au racisme et à la haine raciale »20. En 1991, l’Assemblée générale de l’ONU a révoqué cette résolution 3379 et l’a remplacée par une autre qui ne qualifiait plus le sionisme de mouvement raciste21.
La complexité des définitions et des conceptions du « sioniste » exposées dans cet aperçu historique et thématique nous aidera, par la suite, à formuler les sens potentiels du terme.
3 Cadre théorique et méthodologique
Cette étude adopte une approche lexicale et sémantique en analysant les collocations dont fait partie « sioniste ».
3.1 La valeur linguistico-discursive et le sémantisme du mot « sioniste »
La relation entre les valeurs d’un côté et la langue de l’autre est une vieille question. Comment les valeurs partagées au sein d’une communauté linguistique et culturelle se transmettent-elles dans notre conceptualisation et notre description du monde ? La sémantique traditionnelle trouve la réponse dans les valeurs intrinsèques des entités linguistiques tandis que l’analyse du discours adhère à l’idée d’une transmission tributaire des paramètres de la situation de communication (comme l’identité des interlocuteurs, le canal de transmission, l’époque, le lieu, le genre, les fonctions textuelles, etc.).
On pourrait examiner la forme « sioniste » à partir de sa dénotation et de ses éventuelles connotations en se posant la question : dans quels contextes ce mot adhère-t-il à d’éventuels traits sémantiques afférents (axiologiques, affectifs, modalisateurs), de par sa nature non dénotative22 ? Cette perspective nous semble pourtant trop statique en ce sens que nous considérons qu’une même lexie est susceptible d’avoir non pas une seule mais plusieurs bases dénotatives, plus ou moins stables ; l’idée même de la dénotation lexicale est en effet difficile à gérer lorsqu’on étudie de plus près un concept. La dénotation du mot « sioniste » dépend certes du concept historique du sionisme : « mouvement qui a œuvré pour l’installation du peuple juif en Palestine dans le cadre d’un État indépendant » (Le Petit Robert), mais signifie aussi, en temps présent, un mouvement pour le maintien d’un foyer pour le peuple juif, ce qui ne constitue qu’un exemple de l’instabilité de ce concept. Il ne s’agirait pas, ainsi, de traits connotatifs ajoutés à une base stable, mais de transformations dynamiques de la lexie elle-même, selon le contexte.
3.2 La sémantique des possibles argumentatifs
La théorie La sémantique des possibles argumentatifs (SPA) nous a semblé particulièrement intéressante. Sa fondatrice, Galatanu (2022), fait référence au concept d’implicite argumentatif, situé à l’interface du sens discursif et de la signification lexicale23. C’est une méthode qui se veut l’avocate de la nature dynamique du sens lexical sans faire intervenir les enjeux de la situation de communication, c’est-à-dire l’interaction, les relations destinateur-destinataire, etc., mais qui s’occupe du sens comme produit des interrelations textuelles, normatives et culturelles24.
Les phénomènes de l’implicite argumentatif ont déjà été étudiés sous différents angles dans la pragmatique et l’analyse du discours25. Or, Galatanu estime qu’il manque une analyse plus profonde de ce qu’elle appelle les « potentialités discursives de la signification lexicale et [les] potentialités sémantiques du sens discursif produit dans et par les occurrences de parole » (Galatanu 2018a : 1). Une idée centrale de la théorie de Galatanu est le cinétisme de la signification lexicale, à savoir une transformation lexicale continue. Selon cette perspective, à la différence des approches pragmatiques et discursives modulaires, la SPA s’intéresse aux sens potentiels en mouvance entre lexèmes et produits discursifs. La signification des mots aurait notamment des potentialités discursives, axiologiques, argumentatives et descriptives qui sont confirmées et régénérées, ou déconstruites et reconstruites (Galatanu, 2006).
Selon ce modèle, le noyau représente la partie signifiante la plus stable, celle qui est apprise et partagée au sein de la culture d’une communauté linguistique spécifique. Pourtant, les activités discursives sont constamment censées le régénérer, le déconstruire et le reconstruire ; le noyau véhicule ainsi un potentiel argumentatif. Le noyau du mot « sioniste » serait constitué des sèmes les plus essentiels et fondamentaux associés à ce terme, définissant cette notion de manière succincte et précise. Ce potentiel argumentatif nous aide à formuler les associations stéréotypiques : un ensemble ouvert et dynamique de propriétés produites par la potentialité argumentative du noyau mais aussi par l’ensemble de représentations culturelles et normatives associées à ces propriétés à un moment donné de l’histoire de ce lexème (Galatanu 2018b : 176–178). Dans la perspective adoptée, les stéréotypes seraient ainsi définis comme des reformulations phrastiques des sens potentiels d’un terme isolé ; ceux-ci peuvent en effet être non concordants, voire opposés (de même que les normes de la société). Ensuite viennent les possibles argumentatifs, des séquences virtuelles que l’on peut former à l’aide des connecteurs donc et pourtant et qui sont censées se manifester concrètement dans le discours sous forme de déploiements argumentatifs ; ces derniers sont les « séquences discursives, réalisées en contexte, situées, associant le mot concerné avec des éléments de ses stéréotypes. » (Galatanu 2018a : 7). Les déploiements sont, en d’autres termes, les exemples concrets du corpus.
Quant aux possibles argumentatifs, la théorie de Galatanu s’inspire de Anscombre & Ducrot (1983), de Carel & Ducrot (1999) et de Carel (2011)26. Sans le métalangage élaboré des derniers, Galatanu s’appuie sur les mots de la langue afin d’exposer leurs interconnexions logico-sémantiques, leurs possibles argumentatifs, parfois mis en évidence à l’aide notamment des donc et pourtant (Galatanu 2018b : 282–286). Le connecteur donc indique en effet le caractère normatif, conventionnel et admissible des possibles argumentatifs, souvent avec une relation de cause ou de conséquence, tandis que pourtant indique une orientation transgressive et nécessite un raisonnement plus complexe que celui des orientations en donc. Le mot « sioniste » peut ainsi être exploité selon plusieurs schémas dont voici quelques exemples dans le tableau 1 :
Tableau 1
Possibles argumentatifs de sioniste en DONC et en POURTANT.
| sioniste DONC israélien | sioniste POURTANT non-israélien |
| sioniste DONC juif | sioniste POURTANT non-juif |
| sioniste DONC descendant d’Europe | sioniste POURTANT non-descendant d’Europe |
| sioniste DONC idéologie unitaire | sioniste POURTANT non-idéologie unitaire |
Les modificateurs sémantiques jouent également un rôle important dans cette approche, opérant pour mettre en évidence les associations stéréotypiques générées par les combinaisons de mots au sein d’une même séquence. Certaines propriétés d’un modificateur peuvent renforcer ou affaiblir le noyau d’une autre lexie27. Les modificateurs sémantiques n’opèrent donc pas par hasard, mais influencent les associations stéréotypiques en fonction de leur propre sémantisme. Par exemple, dans la collocation modificateur x + sioniste, le modificateur x active les stéréotypes de sioniste comme « a » et « b » ; en même temps, il désactive les stéréotypes « c » et « d » (Cozma et Galatanu 2019 : 263–264)
3.2.1 Agence et modalité
Afin de bien circonscrire les sens de « sioniste », nous entendons combiner la théorie de Galatanu avec deux concepts fondamentaux de la sémantique : l’agence et la modalité. Ces concepts sont pertinents pour une étude où le degré d’activité et le type d’attitude associés au sionisme sont centraux pour l’interprétation. Feuillet (1998) décrit l’agentivité comme « tout un faisceau de traits sémantiques convergents tels que le contrôle […], l’intentionnalité […] et l’activité que [l’individu] exerce sur le monde extérieur». Chez Langacker (1987), l’agence est conceptualisée comme la capacité des entités à exercer, à initier, à contrôler et à accomplir une action. Ainsi, les lexies comme « cuisinier », « entraîneur » ou « conducteur » sont intrinsèquement agentives. Les lexies agentives, souvent verbales, mais pas nécessairement, mettent en relation l’agence avec les autres constituants de la phrase via des rôles thématiques : le patient, le bénéficiaire. (Fillmore 1976).
La modalité désigne la manière dont une lexie exprime une attitude vis-à-vis d’une assertion : la possibilité, la nécessité, l’obligation, etc. La modalité peut être encodée explicitement (dans des verbes modaux comme « peut », « doit ») ou implicitement (via des sèmes modaux dans les lexies). Nous prenons en compte les modalités épistémiques, déontiques, dynamiques (volonté, capacité), intentionnelles et évaluatives (ou axiologiques) (Kratzer 1981; Palmer 2001). La modalité axiologique concerne la relation entre les associations stéréotypiques et la polarité positive (+) ou négative (–) des lexies.
3.2.2 Les associations stéréotypiques historiques de « sioniste » mm
À partir des données exposées dans le chapitre 2 et de la méthodologie décrite dans les sections 3.1–3.2.1, nous avons établi des associations stéréotypiques de « sioniste » dans le tableau 2. C’est à partir de ces stéréotypes que nous appelons « historiques » que nous entreprenons, dans le chapitre 4, l’analyse des collocations, en observant comment les mots colloqués opèrent pour reprendre, renforcer, affaiblir ou distordre ces stéréotypes.
Tableau 2
Les stéréotypes historiques de « sioniste ».
| NOYAU : POTENTIALITÉS ARGUMENTATIVES + AGENTIVITÉ + MODALITÉ : DYNAMIQUE, INTENTIONNELLE ET/OU DÉONTIQUE (SAUF ÊTRE/NE PAS ÊTRE JUIF) | ASSOCIATIONS STÉRÉOTYPIQUES |
|---|---|
| ambition, cause, politique | les sionistes ont un devoir les sionistes luttent pour un but les sionistes se sont imposés avec force |
| adhérer à une idéologie nationaliste et ethnique adhérer à une idéologie socialiste | les sionistes sont nationalistes les sionistes sont ethniquement homogènes les sionistes sont une secte les sionistes sont socialistes les sionistes sont marxistes |
| aspirer à la création d’une nation pour les Juifs | les sionistes sont idéalistes les sionistes sont utopistes les sionistes sont racistes les sionistes ont créé un État apartheid |
| vouloir éviter les pogromes | les sionistes ont sauvé le peuple juif |
| défendre le droit d’une nation pour les Juifs rapatrier les Juifs être descendants du territoire être héritiers du territoire | les sionistes sont patriotes les sionistes ont construit un foyer pour le peuple juif les sionistes sont européens les sionistes sont indigènes d’Israël |
| soutenir le rapatriement des Juifs | les sionistes sont tous ceux qui soutiennent Israël |
| coloniser Sion/le mandat palestinien/construire le mandat palestinien migrer vers Sion/le mandat palestinien | les sionistes sont agriculteurs les sionistes sont travailleurs les sionistes sont socialistes les sionistes sont colons les sionistes sont usurpateurs |
| protéger l’état d’Israël défendre l’état d’Israël | les sionistes ont créé un état pour le bien-être de son peuple les sionistes ont créé un état pour protéger son peuple les sionistes ont créé un état pour maintenir leur communauté les sionistes veulent dominer les autres peuples de ce territoire les sionistes chassent les autres peuples de la région les sionistes terrorisent les autres peuples de la région les sionistes tuent les autres peuples de la région |
| être juif | les sionistes sont juifs les sionistes ont séparé les Juifs les sionistes sont religieux les sionistes sont israéliens les sionistes sont indigènes d’Israël les sionistes sont laïques |
| ne pas être juif | les sionistes ne sont pas juifs les sionistes ne sont pas religieux les sionistes ne sont pas israéliens les sionistes ne sont pas indigènes d’Israël les sionistes sont américains les sionistes sont chrétiens |
C’est ainsi, à partir des potentialités argumentatives du noyau, à la lumière des représentations culturelles, normatives et traditionnelles de « sioniste » dans le chapitre 2, que sont formulés ces stéréotypes. En voici, à titre d’exemples, deux extraits du corpus où le stéréotype historique du tableau 2, les sionistes ne sont pas (tous) juifs est activé.
[…] seront rattachés à la Russie et la disparition de cette république d’Ukraine qui a été créée qu’en 1991 avec la connivence des traîtres juifs sionistes soviétiques ou russes à la solde de leurs cousins qui tirent les ficelles à Londres, à New York https://strategika51.org/2023/01/09/app-anti-c19-et-surveillance-de-masse/
les juifs sionistes peuvent faire ce qu’ils veulent, ce sont des vendus qui ont offert des juifs religieux aux nazis en holocauste, et, après ça viens nous bassiner avec la shoah bizness https://mounadil.wordpress.com/2016/05/28/ken-le-rouge-vire-de-son-emission-a-la-radio-pour-avoir-dit-la-verite-sur-la-relation-entre-sionisme-et-nazisme/
En associant le substantif « [J]uif » à l’adjectif épithète « sioniste », le trait potentiel ‘juif’ est annulé comme inhérent au noyau de sioniste ; c’est ainsi que le stéréotype les sionistes ne sont pas (tous) juifs est activé dans ces deux exemples. Cette collocation annule, en d’autres termes, le trait ‘juif’ du noyau de sioniste.
4. Méthode d’analyse
4.1 Délimitation du corpus
Il y a 102 448 occurrences du mot « sioniste » dans Le French Web Corpus (frTenTen), dont 70 258 sont des adjectifs et 32 190 des noms. À partir de cette base de données, nous avons décidé d’analyser des collocations contenant le mot « sioniste » d’après les critères suivants28.
déterminant + nom + sioniste (adjectif postposé)
adverbe + sioniste (adjectif)
déterminant + sioniste (nom) + être + attributdéterminant + sioniste (nom) + négation de phrase + être + attribut
Nous avons choisi la première catégorie parce qu’elle est quantitativement la plus importante des collocations avec « sioniste ». À l’intérieur de cette catégorie, nous nous sommes limitée à étudier trois des quatre collocations les plus fréquentes en nombre.
La deuxième catégorie a été choisie malgré sa faible fréquence parce que nous trouvons particulièrement intéressant son impact sémantique. À part l’emploi des adverbes intensificateurs fréquents « très », « trop », « vraiment », « peu », et d’autres, la modification de « sioniste » portée par ces adverbes adjectivaux fait ressortir des traits spécifiques de cet adjectif qualitatif, approfondissant l’analyse des associations stéréotypiques des collocations en question. Nous nous sommes limitée à étudier trois des quatre collocations de type (2) les plus fréquentes, omettant la plus fréquente « américano-sioniste » à cause de son caractère de mot composé adjectival, qui s’écarte de l’idée d’étudier les collocations.
Quant à la troisième catégorie (3) article défini + sioniste (nom) + être +attribut, l’attribut constitue ici un modificateur de sioniste-nom tandis que dans la catégorie (1) c’est au contraire sioniste-adjectif qui constitue le modificateur d’un nom X, au sens syntaxique ; comme notre focus est d’étudier les associations stéréotypiques et le cinétisme de sens, les rôles syntaxiques de « sioniste » ont moins d’importance29. L’analyse sémantique de a) les Israéliens sionistes et b) les sionistes sont israéliens implique certes une différence au niveau de la quantification partielle (a) et totale (b), mais les possibles argumentatifs ainsi que les stéréotypes générés seraient en principe les mêmes.
Le choix de ces trois catégories est motivé par notre but de circonscrire l’essence sémantique même de sioniste. Le corpus contient également des collocations du type adjectif + nom sioniste. Elles sont peu nombreuses, non sans intérêt, mais nous trouvons que leurs occurrences n’apportent pas davantage à l’analyse sémantique que les catégories choisies30.
Avec toutes ces délimitations faites, notre corpus s’élève à 10 882 collocations dont le type 1 (ci-dessus) domine largement avec 10 034 occurrences. Le type 2 compte 105 occurrences et le type 3 compte 683 occurrences. Les collocations de type (1) ont été analysées en prenant un échantillon d’un exemple sur cinq, afin d’obtenir un ensemble représentatif, sans étudier toutes ces données en profondeur. Les deux catégories (2, 3) ont été étudiées dans leur intégralité.
5. Résultats : collocations et leurs associations stéréotypiques
5.1 Noms modifiés par « sioniste » postposé (type 1)
Les collocations les plus fréquentes sont ainsi celles où l’adjectif « sioniste » modifie un nom. Le moteur Sketch Engine expose les 100 collocations-types les plus importantes composées d’un nom + adjectif sioniste et dont la plus fréquente, « l’entité sioniste », compte 5 636 occurrences31. La centième est « usurpateur sioniste » et compte 73 occurrences. Nous allons étudier trois des quatre collocations les plus importantes en termes de fréquence32. Les collocations (dorénavant CLQ) de type (1) étudiées sont presque sans exception précédées de l’article défini dans notre corpus.
Pour chaque CLQ, nous avons élaboré un tableau afin de circonscrire le noyau, les associations stéréotypiques et les possibles argumentatifs. Nous identifions d’abord la modalité et l’agentivité des noyaux. Afin d’examiner les stéréotypes générés par les CLQ, nous recourons aux termes modificateurs de polarité positive (+) et négative (–) ; en cas d’absence de marqueur (+ –), le terme est considéré neutre. Afin d’exposer les possibles argumentatifs, nous nous servirons de raisonnements en donc et en pourtant. Rappelons que donc sert à présenter ou renforcer une relation causale, soutenant une conclusion tirée de prémisses ou servant de preuve, et pourtant introduit une contradiction ou une nuance, suggérant que malgré certaines prémisses, il y a des éléments qui montrent une réalité plus complexe ou opposée.
À partir du tableau 2, nous expliquerons dans cette section comment les stéréotypes historiques du noyau de « sioniste » peuvent être réactivés, désactivés, enrichis ou altérés selon le sens discursif du corpus ; puis les stéréotypes seront formulés. Inversement, le sens discursif des déploiements argumentatifs (exemples attestés du corpus) pourra aussi donner lieu à des associations stéréotypiques qui pourront ensuite imprégner le noyau de la lexie « sioniste ».
Ainsi, non seulement le noyau (hébergeant des potentialités argumentatives) génère des stéréotypes, qui génèrent à leur tour des possibles argumentatifs, exploités dans les déploiements argumentatifs – à savoir les exemples du corpus – selon ce schéma :
noyau > stéréotypes > possibles argumentatifs > déploiements argumentatifs
mais cela va aussi dans le sens inverse :
déploiements argumentatifs > possibles argumentatifs > stéréotypes > noyau
Autrement dit, les usages attestés de « sioniste » contribuent aux stéréotypes qui peuvent ensuite affecter le soi-disant sens lexical du noyau. Ce cinétisme vise à montrer que nous, en tant qu’interlocuteurs, concevons simultanément les éléments langagiers sur un plan abstrait de significations associées aux phénomènes culturels et normatifs, et sur un plan concret d’usage situationnel des mots et des phrases. Le tableau 3 en fournit notre premier exemple.
Tableau 3
La CLQ « entité sioniste » (5 636).
| NOYAU ENTITÉ, SIONISTE | ASSOCIATIONS STÉRÉOTYPIQUES D’« ENTITÉ SIONISTE» | POSSIBLES ARGUMENTATIFS |
|---|---|---|
| entité essence unité autonome abstrait éphémère indéfini difficile à circonscrire défini en rapport avec d’autres entités sioniste agentif modalité dynamique noyau : potentialités argumentatives voir tableau 2 | une nation… artificielle coloniale illégitime instable illusoire avec un peuple non-indigène avec l’objectif de… s’approprier de… usurper profiter s’enrichir opprimer | entité sioniste DONC pas de raison d’être de l’État d’Israël ; il faut (le) critiquer/argumenter contre son existence/remettre en question sa légitimité/ décoloniser/se libérer de/ éradiquer entité sioniste POURTANT l’état d’Israël est reconnu comme légitime par un nombre x de pays du monde occidental ; il n’existe pas de « nation mère » d’où les Juifs sont venus s’installer en Israël ; les terrains en Israël ont été acquis via des transactions légales ; les Juifs sont rentrés dans le territoire où ils ont un lien démographique depuis plusieurs millénaires ; la présence juive en Levant est ininterrompue depuis 3000 ans |
Le sens de la CLQ « entité sioniste » résulte alors d’un ensemble d’associations stéréotypiques, à savoir d’un ensemble ouvert d’associations entre les éléments du noyau de chacun des mots, les potentialités argumentatives du noyau, ainsi que des normes, des traditions, de la culture et de l’idéologie. Constatons que, pour « entité sioniste », certains sens potentiels du noyau sont activés, tandis que d’autres sont désactivés dans les stéréotypes que nous avons formulés. La polarité négative des associations stéréotypiques vient d’abord du fait qu’on utilise cette CLQ pour désigner un pays établi plutôt que d’utiliser son nom officiel. Or, cette polarité est renforcée par certains sens potentiels d’ « entité » comme ‘abstrait’ ou ‘indéfini’ (le contraire de ce que l’on attend d’un État-nation), activant par conséquent des traits à polarité négative de « sioniste », comme ‘colonisateur’, ‘non-indigène’, ‘envahisseur’, etc. Ainsi, « entité » s’associerait aux frontières nationales floues non sanctionnées, voire illégales. Dans le tableau, nous avons ensuite généré des possibles argumentatifs afin d’identifier ce que ces énoncés pourraient soutenir en tant qu’arguments. Finalement, nos exemples du corpus sont les déploiements argumentatifs où nous voyons comment certaines associations stéréotypiques jouent un rôle soit pour renforcer, soit pour affaiblir les possibles argumentatifs. Dans ces exemples, la CLQ est généralement utilisée pour diaboliser et dépeindre de manière négative Israël.
Dans l’exemple (1), nous observons différents modificateurs : « destructions », « individus fanatisés », « venus de Pologne », « planifient les expulsions, la mort », générant des stéréotypes comme les sionistes sont européens/ les sionistes sont colonisateurs/ envahisseurs/ malfaiteurs/ assassins. Ces stéréotypes se basent sur des potentialités argumentatives des noyaux d’« entité » et de « sioniste ». Les possibles argumentatifs pourraient ainsi se formuler : entité sioniste DONC n’a pas de raison d’être, etc.33. Nous pouvons aussi observer, dans les déploiements argumentatifs d’« entité sioniste », que le sens discursif à polarité négative associe un trait de polarité négative au noyau de « sioniste ».
| (1) | L’idée était que l’émigration des juifs de la diaspora allait se faire sous la contrainte et susciterait des soupçons sur leur fidélité à leurs pays respectifs… Toujours est-il que depuis cette date, l’entité sioniste a occasionné les destructions et souffrances les plus alarmantes. Des individus fanatisés venus de Pologne, de Kiev, de Biélorussie, de Grande Bretagne, etc. se déclarent maîtres des lieux, font main basse sur les terres, planifient les expulsions, la mort et la dévastation […] https://www.legrandsoir.info/Israel-la-bride-sur-le-cou.html |
Dans (2 et 3), les modificateurs « blasphème », « en Terre Sainte et au nom des Juifs » et « méprisait les Juifs qui observaient la Torah » génèrent l’activation du trait ‘nationaliste’ et la désactivation des traits ‘juif’ et ‘indigène d’Israël’ de « sioniste », générant des stéréotypes comme les sionistes ne sont pas religieux, les sionistes ne sont pas juifs, les sionistes ne sont pas le peuple indigène de la région, les sionistes ont chassé (opprimé, etc.) les autres peuples de la région, etc. Le possible argumentatif serait : entité sioniste existe DONC il faut l’éradiquer (ex. 2) et entité sioniste existe DONC remettre en question sa légitimité (ex. 3). Les modificateurs « voler la terre » et « rendre les populations palestiniennes […] malheureuses » des déploiements argumentatifs associent un trait à polarité négative ‘malfaiteur’ au noyau de « sioniste ».
| (2) | L’existence de cette entité sioniste est un vrai blasphème, les sionistes en tant que mouvement nationaliste et expansionniste ne pensent qu’à voler la terre d’autrui et rendre les populations palestiniennes (toutes confessions confondues) malheureuses, en plus en Terre Sainte et au nom des Juifs ! https://www.bloggen.be/yechouroun/archief.php?ID=87 |
| (3) | Theodor Herzl, fondateur de l’entité sioniste, méprisait les Juifs qui observaient la Torah et la tradition juive. http://www.matierevolution.fr/spip.php?article2836 |
La CLQ « lobby sioniste » est assez complexe (Tableau 4). Le noyau de lobby ainsi que celui de sioniste peuvent activer aussi bien une modalité positive qu’une modalité négative. Les deux lexies étant particulièrement sensibles aux contextes axiologiques, les associations stéréotypiques de « lobby sioniste » sont divergentes du point de vue de leur polarité. Il s’ensuit que les possibles argumentatifs vont aussi dans les deux sens (positif et négatif). Les exemples de notre corpus ne déploient cependant que la polarité négative, servant à présenter le groupe désigné de manière négative, exerçant une influence néfaste et manipulatrice, éventuellement pour renforcer une stratégie de victimisation de celui qui est affecté par le « lobby sioniste » ; ce sera la victime d’un pouvoir caché, puissant et une menace perçue.
Tableau 4
La CLQ « lobby sioniste » (1 903).
| NOYAU LOBBY, SIONISTE | ASSOCIATIONS STÉRÉOTYPIQUES LOBBY SIONISTE | POSSIBLES ARGUMENTATIFS |
|---|---|---|
| lobby agentif modalité : dynamique déontique axiologique + /– action de défendre les intérêts d’un groupe devant les décisions publiques + utilitaire bénévole facilitateur + – puissant pécunier secret global occidental politique non-politique influenceur – agressif de pression manipulateur sioniste agentif modalité dynamique noyau : potentialités argumentatives voir tableau 2 | polarité positive + un acteur mondial un acteur américain un acteur non-juif un acteur juif un acteur israélien un acteur puissant un acteur économiquement fort etc. améliorant les intérêts d’Israël /juifs sans nuire à d’autres groupes polarité négative – Un acteur mondial un acteur américain un acteur non-juif un acteur juif un acteur israélien un acteur puissant un acteur économiquement fort etc. promouvant les intérêts d’Israël aux dépends d’autres groupes | + lobby sioniste DONC un acteur bénévole dans la défense des intérêts (économiques, politiques, culturels, etc.) de juifs, d’Israéliens et de l’État d’Israël, vu comme légitime et un État de droits ; un acteur dans la défense des intérêts des Juifs d’autres pays, pour promouvoir des réseaux de contacts en dehors d’Israël ; lobby sioniste POURTANT on peut contester la légitimité générale de l’influence de ces groupes, comme un centre de pouvoir à côté des pouvoirs officiels – lobby sioniste DONC un acteur global, agressif, caché, manipulateur et puissant etc. qui défend les intérêts (économiques, politiques, culturels, etc.) de Juifs, d’Israéliens et de l’État d’Israël ; un acteur qui influence les décisions publiques, en particulier les politiques étrangères, en faveur d’Israël (état illégitime, colonisateur et meurtrier) ; un acteur qui défend les intérêts des communautés juives mondiales, créant des réseaux promouvant leur pouvoir sur les autres – lobby sioniste POURTANT ces acteurs existants sont pour la plupart des ONG ; les groupes dits « lobbies sionistes » n’ont pas d’intérêts économiques mais humanitaires ; ces acteurs ne sont pas cachés mais travaillent ouvertement avec leur cause |
Plusieurs modificateurs du contexte (4) « blocus », « affamer », « dirige les médias » activent les traits à polarité négative et l’agence de « lobby sioniste », l’associant à « Israël » et à tout l’« Occident ». Cette CLQ génère, entre autres, le stéréotype d’un acteur promouvant et favorisant les intérêts de l’État d’Israël aux dépens d’autres groupes, et ce, quel que soit le prix. L’agentivité du noyau de « lobby » est centrale pour la formation des stéréotypes. Ainsi, les modificateurs « planétaire », « servir de poumons et d’oxygène », « Trump est prisonnier de ses liens » (5), « solidement implanté au gouvernement US » (6) et « Ces sectes américaines » (7) attribuent aux déploiements argumentatifs des CLQ « lobby sioniste » une forte polarité négative d’omniprésence et d’omnipotence, totales et hyperboliques, sur le plan économique et politique, au détriment des autres.
| (4) | Le blocus est imposé par Israël contre Gaza pour affamer les Palestiniens, et le blocus d’information imposé aux Français par le lobby sioniste qui dirige les médias. Le Cœur d’Israël bat en Occident ! Le lobby sioniste mondial, qui constitue un communautarisme planétaire bien organisé, est le cœur et le cerveau d’Israël. C’est bien ce sionisme qui a créé cet Etat d’Israël et continue à lui servir de poumons et d’oxygène. http://jijel-echo.com/A-quoi-bon-de-denoncer-Israel |
| (5) | La coutume des locataires de la Maison Blanche, dans le mépris des Palestiniens, s’est d’ailleurs aggravée dernièrement. Trump est prisonnier de ses liens avec le lobby sioniste qui pénètre toutes les hautes et importantes sphères américaines. http://argotheme.com/organecyberpresse/spip.php?article3053 |
| (6) | Le fondement raciste du sionisme solidement implanté au gouvernement US. C’est remarquable qu’Ilhan Omar, entant que femme noire et musulmane, ait accédé à cette position. Elle est courageuse en allant contre le lobby sioniste américain. Si elle arrive à mettre en lumière la confusion recherchée entre antisémitisme et critique justifiée de l’entité sioniste, elle aura fait certainement du bon travail. http://mcpalestine.canalblog.com/archives/2019/03/20/37165659.html |
| (7) | Ces sectes américaines, dont la croyance religieuse est ancrée dans la Bible, dans le contrat d’Israël avec Dieu, représentent l’essentiel de ce que l’on appelle aux Etats-Unis le lobby sioniste. Il y a une collusion de pensée et d’intérêts entre l’extrêmisme juif et le fondamentalisme protestant. https://athena21.org/acteurs-indignes/strateges-atterres/la-fin-de-l-histoire-les-attentats-du-11-9 |
La CLQ « régime sioniste » active les traits à polarité négative associés au mot « régime », tout comme elle le fait pour « sioniste » (Tableau 5). Le noyau de régime contient principalement des potentialités argumentatives de polarité négative, telles que « obsolète », « archaïque », etc. La conséquence est que « sioniste » n’active pas des stéréotypes prototypiques neutres tels que mouvement pour un foyer de peuple juif mais plutôt des négatifs : les sionistes sont colonisateurs/ usurpateurs/ supérieurs/ dominants/ criminels/ assassins. Les associations stéréotypiques de « régime sioniste » résultent ainsi des activations opérées lorsque la potentialité argumentative négative inhérente au noyau de régime est colloquée à celui de sioniste, ce qui entraine l’activation de la potentialité argumentative négative de ce dernier. Les possibles argumentatifs vont dans la même direction négative : Israël est un pays qui ne satisfait pas aux standards d’un État respectueux des droits de l’homme DONC il faut le condamner ou déclarer sa non-raison d’être.
Tableau 5
La CLQ « régime sioniste » (2 495).
| NOYAU RÉGIME, SIONISTE | ASSOCIATIONS STÉRÉOTYPIQUES RÉGIME SIONISTE | POSSIBLES ARGUMENTATIFS |
|---|---|---|
| régime agentif modalité déontique axiologique – + – système de gouvernement ou d’organisation d’un État – (pouvoir politique) obsolète non-démocratique archaïque ferme oppressif tyrannique sioniste agentif modalité dynamique noyau : potentialités argumentatives, voir tableau 2 | – Le système / le pouvoir (dirigeants politiques, gouvernement, lois,) d’Israël est… illégitime raciste colonial criminel dominant supérieur usurpateur agressif assassin extrémiste expansionniste ethniquement pur ne respecte pas les droits humains | régime sioniste DONC il faut le condamner ; il n’a pas de raison d’être ; il n’a pas de futur ; régime sioniste POURTANT Israël est un état avec des institutions démocratiques, des élections, etc. ; 20 % de la population sont des Arabes, Druzes et Chrétiens avec des droits égaux ; le PBN d’Israël est relativement élevé |
Dans les exemples (8–10), les déploiements argumentatifs nous permettent de constater qu’en qualifiant Israël de « régime sioniste », les possibles argumentatifs qui présenteraient Israël comme une démocratie légitime sont annulés et que cette CLQ se réfère au gouvernement ou à l’État d’Israël en le disqualifiant. Les stéréotypes à forte polarité négative se trouvent déployés – concrétisés – dans les exemples, appuyés par des modificateurs tels que « occupation », « expulsion », « communauté d’étrangers d’Europe, des États-Unis et même d’Ukraine » (9), « les méthodes sauvages de tortures des prisonniers palestiniens » (10), etc.
| (8) | Le régime sioniste implique l’occupation, l’expulsion de millions de Palestiniens de leurs terres et leur remplacement par des immigrants et colons juifs venus d’autres pays. https://www.pcof.net/les-textes-adoptes-par-la-conference-internationale-des-partis-et-organisations-marxistes-leninistes-fevrier-2021/ |
| (9) | Mais le régime sioniste d’Israël est une communauté d’étrangers d’Europe, des États-Unis et même d’Ukraine qui ont débarqué en Palestine avec leurs passeports étrangers et leur culture pour revendiquer la terre arabe de Palestine comme leur appartenant par mandat divin https://jbl1960blog.wordpress.com/2022/05/19/pourquoi-israel-a-t-il-tue-shireen-abu-akleh-par-ashraf-ezzat-traduction-analyse-jbl1960/ |
| (10) | Le centre médiatique palestinien a révélé, dans un rapport, les méthodes sauvages de tortures des prisonniers palestiniens, dans les centres d’interrogatoire du régime sioniste. Le régime sioniste emploie les méthodes les plus sauvages de tortures corporelles et psychologiques contre les prisonniers palestiniens vis-à-vis desquelles les instances internationales ont opté pour le silence, a annoncé, dans un rapport, cette source d’information https://palestine-solidarite.org/actualite.IRIB.010512.htm |
Dans « profondément sioniste », les associations stéréotypiques sont générées lorsque certains sens potentiels de leurs noyaux colloqués sont activés, ainsi que par des modificateurs du contexte (Tableau 6). Ce sont les traits ‘idéologie’ de sioniste et ‘intensité’ de profondément qui sont par la suite sensibles aux modificateurs du contexte. C’est notamment la polarité, aussi bien positive que négative, des associations stéréotypiques qui est générée par des modificateurs de son environnement contextuel, étant donné que ni sioniste ni profondément n’ont de traits axiologiques inhérents. Ainsi, dans (11, 12), les propos « la gauche juive sera impuissante face aux colons et aux orthodoxes » et « lobby dont l’agression […] ce mélange d’agressivité, d’impunité et de mépris » activent à travers « colons » et « lobby » des stéréotypes à polarité négative de « sioniste ». Les possibles argumentatifs en jeu ici seront alors profondément sioniste DONC fanatique, déployé dans la CLQ « profondément sioniste », qui transmet ainsi que ces personnages sont dangereux pour la société. Dans l’exemple (13), où il est question d’une personne « impliqué[e] dans la communauté juive », la même CLQ (13) active au contraire une association stéréotypique à polarité positive.
Table 6
La CLQ « profondément sioniste » (29).
| NOYAU PROFONDÉMENT, SIONISTE | ASSOCIATIONS STÉRÉOTYPIQUES PROFONDÉMENT SIONISTE | POSSIBLES ARGUMENTATIFS |
|---|---|---|
| profondément modalité axiologique modalité dynamique qualité profonde (sens concret) sincère à l’égard d’une idée (sens abstrait) ancrée à une idée haut degré plus qu’un niveau « défaut » intensité élevée émotion augmentée sioniste agentif modalité dynamique noyau : potentialités argumentatives voir tableau 2 | + une croyance forte dans la légitimité historique, religieuse ou politique du sionisme ; un engagement émotionnel, convaincu ou intellectuel envers les valeurs du sionisme ; – une croyance trop forte dans la légitimité historique, religieuse ou politique du sionisme ; un engagement trop émotionnel, convaincu ou intellectuel envers les valeurs du sionisme ; | + profondément sioniste DONC un engagement pour les questions sionistes… sain sincère engagé érudit patriote – profondément sioniste DONC un engagement pour les questions sionistes… radical extrémiste dangereux fanatique sectaire |
| (11) | L’occupation actuelle des palestinien-ne-s ne peut être maintenue qu’en conservant l’identité israélienne actuelle, profondément sioniste et religieuse, et tant que ce fondement identitaire d’Israël perdurera, la gauche juive sera impuissante face aux colons et aux orthodoxes. (noblogs.org) |
| (12) | Le Parti Anti Sioniste continuera pour sa part à dénoncer et à combattre ce lobby dont l’agression contre la Librairie Résistances confirme le caractère profondément sioniste, c’est-à-dire ce mélange d’agressivité, d’impunité et de mépris. (aredam.net) |
| (13) | Je sais que Maitre Golnadel est profondément impliqué dans la communauté juive, profondément sioniste, il l’a toujours prouvé depuis des dizaines d’années, c’est pourquoi je suis TRES profondément ETONNEE de ce discours ! (akadem.org) |
Les associations stéréotypiques à polarité négative de « crypto-sioniste » sont activées par la combinaison des deux lexies en présence ; « crypto » n’est pas axiologiquement codé et signifie uniquement ‘caché’ (Tableau 7). C’est en activant les traits ‘idéologie’ ou ‘mouvement politique’ de sioniste et, en le mariant avec crypto que se crée la polarité négative. L’apparent besoin de cacher des activités idéologiques (sionistes) rend la CLQ suspecte, car, selon les normes des sociétés modernes, les activités politiques devraient en principe être publiques et transparentes. Ainsi, le possible argumentatif mouvement politique secret DONC douteux est déployé dans les exemples. Il y a également des modificateurs du contexte qui renforcent les stéréotypes à polarité négative : « la propagande mensongère sioniste » et « femme extrêmement dangereuse ». Dans l’exemple (15), « plusieurs organisations crypto-sionistes dites pro-palestiniennes » exploitent clairement ce possible argumentatif comme une stratégie argumentative pour ne pas soutenir la politique d’Israël, mais aussi pour rendre les Juifs suspects.
Tableau 7
La CLQ « cryptosioniste » (30).
| NOYAU CRYPTO, SIONISTE | ASSOCIATIONS STÉRÉOTYPIQUES CRYPTO-SIONISTE | POSSIBLES ARGUMENTATIFS |
|---|---|---|
| crypto- agentif modalité axiologique – modalité déontique caché secret louche dissimulé sioniste agentif modalité dynamique noyau : potentialités argumentatives voir tableau 2 | – Ceux qui sympathisent avec des idées sionistes les cachent/ dissimulent Ceux qui travaillent pour les idées sionistes les cachent/dissimulent on devrait cacher son adhésion aux idées sionistes adhérer aux idées sionistes est suspect | crypto-sioniste DONC hors normes louche douteux suspect faux trompeur crypto-sioniste DONC nuisible menaçant dangereuse |
| (14) | Cette femme est un agent crypto-sioniste qui distille des messages subliminaux pour confirmer la propagande mensongère sioniste. Une femme extrêmement dangereuse. (forum-actif.net) |
| (15) | Cette affaire est celle de l’agression par les nervis de la Ligue de défense juive, d’une manifestation organisée par l’extrême gauche (CAPJO, Génération Palestine), au CICP (Centre international de culture populaire), rue Voltaire à Paris 11ème, lieu où se trouvent les sièges de plusieurs organisations crypto-sionistes dites pro palestiniennes, telles Réflexes, l’AFPS, l’Union des juifs pour la paix. (aredam.net) |
Les associations stéréotypiques à polarité négative de « ouvertement sioniste » sont activées par la combinaison des lexies, puisque « sioniste » et « ouvertement » ne portent pas nécessairement de traits potentiellement axiologiques (Tableau 8). Or, en se colloquant avec « sioniste », se référant à une idéologie, « ouvertement » active la modalité déontique et axiologique et génère des associations stéréotypiques soit à polarité positive, soit à polarité négative : On devrait être ouvert avec ses préférences pour les idées sionistes et On devrait cacher ses préférences pour les idées sionistes. Les possibles argumentatifs oscillent ainsi entre deux scénarios différents, soit ouvertement sioniste DONC fier/franc/confiant, soit ouvertement sioniste DONC controversé/extrémiste, etc. Dans ces deux exemples (16, 17), la CLQ est associée à une polarité positive voire neutre. Constatons cependant que, dans la plupart de nos exemples, dont (18), figurent des modificateurs tels que « organisation terroriste » et « finance la colonisation israélienne » qui activent des traits à polarité négative de sioniste favorisant des associations stéréotypiques encore plus pointues et négatives : montrer ses préférences sionistes ouvertement (etc.) est contre la norme et adhérer au sionisme c’est accepter/promouvoir la violence, le terrorisme.
Tableau 8
La CLQ « ouvertement sioniste » (46).
| NOYAU OUVERTEMENT, SIONISTE | ASSOCIATIONS STÉRÉOTYPIQUES OUVERTEMENT SIONISTE | POSSIBLES ARGUMENTATIFS |
|---|---|---|
| ouvertement agentif modalité déontique dynamique axiologique + Qualifier une qualité, une action relative à un mode de parole comme… ouverte franche claire sans ambiguïté transparente explicite sioniste agentif modalité dynamique noyau : potentialités argumentatives voir tableau 2 | + on devrait être ouvert avec ses préférences pour les idées sionistes – on devrait cacher ses préférences pour les idées sionistes montrer ses préférences sionistes ouvertement (etc.) est surprenant contre les normes courageux adhérer au sionisme c’est accepter/promouvoir la violence, le terrorisme, etc. (et d’autres attributs à polarité négative) des sionistes | ouvertement sioniste DONC – franc confiant fier courageux surprenant +/– naïf controversé – extrémiste fasciste terroriste etc. |
| (16) | Pour rappel, Chalghoumi est un proche d’institutions ouvertement sionistes comme le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif). (mag14.com) |
| (17) | Elle milite contre l’antisionisme et se revendique ouvertement sioniste. (brujitafr.fr) |
| (18) | Cet article concerne la Grande-Bretagne, mais un pays qui organise une conférence pour la paix en Palestine et décommande les Palestiniens, dont la capitale arbore le drapeau israélien, dont le candidat socialiste à la présidentielle s’affirme « éternellement lié à Israël, quand même ! »), où la Ligue de Défense Juive, classée organisation terroriste par Washington et Tel-Aviv, peut jouer les vigilantes (et les vigiles) en toute impunité (fi des promesses gouvernementales de démanteler la milice… Meyer Habib veille au grain), où un Président de région finance la colonisation israélienne avec l’argent public, et où la dénonciation de l’influence du premier lobby américain (l’AIPAC, ouvertement sioniste) équivaut à un arrêt de mort politique (liste non exhaustive) devrait certainement se poser la question : des élus français feraient-ils passer les intérêts d’Israël avant ceux de la France – sans parler de leurs intérêts personnels ? (arretsurinfo.ch) |
Dans ces exemples, nous constatons que les stéréotypes et les possibles argumentatifs déployés sont principalement de polarité négative. Les modificateurs « secte », « étranger » et « gouvernés par » (19) activent en effet les traits ‘sectaire’ et ‘conspiratif’ du noyau de « sioniste ».
| (19) | Là-dessus on ajoute des Juifs ouvertement sionistes aux postes de ministre de la défense et de l’économie et nous pouvons constater que nous sommes gouvernés par une secte et un état étranger. (lesmoutonsenrages.fr) |
Dans l’exemple (20), les associations stéréotypiques qui sous-tendent les propos sont du type adhérer au sionisme c’est accepter la violence, le terrorisme, etc., des sionistes. Ce sont ainsi les possibles argumentatifs ouvertement sioniste DONC adhérent au terrorisme qui sont déployés dans cet exemple où il s’agit de Palestiniens tués lors d’une attaque de l’armée israélienne.
| (20) | Les commentateurs ont exprimé leur colère à la vue de l’actrice secourant deux malheureux enfants égyptiens alors qu’elle est ouvertement sioniste : elle a exprimé son soutien à l’armée israélienne en 2014 la semaine même où seize Palestiniens ont été tués dans une école lors d’une attaque de l’armée d’occupation. (middleeasteye.net) |
L’usage de « ouvertement sioniste » à polarité positive peut viser la clarté et le renforcement d’une position idéologique et ainsi inciter à la solidarité au sein du groupe qui s’identifie à cette idéologie. À l’inverse, comme le montrent la plupart de nos exemples où « ouvertement sioniste » est à polarité négative, cela peut constituer une stratégie de stigmatisation visant à induire une réaction émotionnelle, à polariser le débat et à alimenter des controverses autour du sionisme.
5.2 Les collocations « Les sionistes sont » et « Les sionistes ne sont pas »
Les occurrences des CLQ des types article défini + sioniste + être + attribut et article défini + sioniste + négation + être + attribut sont présentées ensemble dans le tableau ci-dessous. On pourrait discuter si le terme « collocation » est le bon ici, puisqu’il s’agit d’une relation d’argument-prédication sous forme de sujet-copule-attribut. Or, il nous semble que cette relation prédicative est la même que celle entre nom + adjectif qualificatif dans « entité sioniste » par exemple, s’agissant des dispositifs d’activation des stéréotypes. Dans le tableau, ces CLQ « prédicatives » sont d’abord divisées selon leur modalité axiologique : 1) polarité positive, 2) polarité négative et 3) polarité neutre. Ensuite, elles sont catégorisées selon les associations stéréotypiques activées, construites à travers les instructions lexicales de sioniste + son attribut, les modificateurs et les données culturelles, normatives et/ou idéologiques du contexte.
Le nombre total de phrases du type article défini + sioniste + être + attribut est de 1 518. Le nombre total de phrases du type article défini + sioniste + négation + être + attribut est de 9234. Pour restreindre le cadre de cette étude, nous avons choisi d’analyser ces phrases sans autre forme intercalée entre le déterminant défini et sioniste ni entre sioniste et la copule (sauf les formes de la négation). Avec ces critères, le corpus s’élève à 683 phrases dont 591 affirmatives et 92 négatives, de types Les sionistes sont, Les sionistes ne sont pas/plus/jamais, etc.35.
Cette partie explore, à partir du tableau 9, les associations stéréotypiques de « sioniste » dans la construction sioniste + être + attribut ainsi que dans sa variante sioniste + être + négation + attribut. L’activation des stéréotypes et la catégorisation présentée dans le tableau résultent des potentialités argumentatives des noyaux des mots entrant dans la CLQ, ainsi que des normes, des idéologies et des modificateurs qui s’articulent dans les déploiements. En conséquence, certaines catégories thématiques de sens stéréotypiques se cristallisent. Dans le tableau, elles sont organisées selon leur polarité.
Tableau 9
Les occurrences des CLQ Les sionistes (ne) sont (pas) + attribut.
| STÉRÉOTYPES DE LA CLQ LE + SIONISTE + ÊTRE + ATTRIBUT LE + SIONISTE + NE PAS + ÊTRE + ATTRIBUT | NOMBRE 591 92 | DÉPLOIEMENTS DU CORPUS | |
|---|---|---|---|
| polarité neutre (a) Les sionistes ne sont pas différents des autres Les sionistes ne sont ni plus mauvais ni meilleurs que les autres | 49 + 12 | (21) « Les sionistes sont pas des surhommes, ce sont des êtres humains avec des qualités et des défauts. Ce sont des fous, mais il y en aura d’autres… » (wordpress.com) (22) « Je pense qu’il est important de préciser que tous les sionistes ne sont pas en accord avec la politique actuelle d’Israël. » (forum-religions.org) (23) « les sionistes ne sont pas les plus pires des colonialistes tout de même… » (marcelsel.com) | |
| Polarité positive : bienveillance (b) Les sionistes sont bienveillants | 15 + 0 | (24) « Les sionistes sont partis de zéro. Ils ont réinventé leur langue, créé leur culture. Ils ont cherché à se distinguer radicalement des… » (mondediplo.net) | |
| Polarité négative : malveillance (c) Les sionistes sont malveillants/de mauvais caractère | 240 + 15 | (25) « Les sionistes sont capables des pires crimes, comme ils sont capables des pires mensonges. Rien ne les arrête. » (blogspot.com) (26) « Les sionistes sont complices de ces crimes de guerre et même ces crimes contre l’humanité doivent être jugés et ne plus s’exprimer… » (blogspot.com) (27) « Les sionistes ne sont pas satisfaits avec un million de morts en Irak. Ils veulent plus, beaucoup plus, et comme je l’ai noté… » (newsnet.fr) | |
| Polarité négative : conspirationniste (d) Les sionistes font partie d’une conspiration (internationale) | 155 + 3 | (28) « Une preuve que les sionistes sont derrières les soulèvements dans les pays arabes. » (over-blog.org) (29) « Des documents prouvent que les sionistes sont derrière les attentats à Paris et à Bruxelles et quils avaient même averti » (bloggen.be) (30) « Les sionistes sont des escrocs une petite poignée de sionistes avec une organisation très complexe a mis la main sur le centre des… » (juif.org) (31) « Les sionistes sont fiers de leurs pouvoirs de lobbying et en parlent ouvertement. Ils s’en vantent – ils se réjouissent de voir les membres… » (arretsurinfo.ch) (32) « les sionistes sont pas des gens bêtes, ils sont conscients de la puissance de l’islam, mais cela ne joue pas en leurs intérêts lucratifs… » (forumactif.com) | |
| Polarité négative/neutre : non-juifs (e) Les sionistes ne sont pas juifs (de point de vue ethnique, démographique, culturel et religieux) | 74 + 52 | (33) « les sionistes sont plutôt du genre athée, autre confusion volontairement entretenue. (reseauinternational.net) (34) « les sionistes sont profondément anti-Juifs : pour fabriquer l’Israélien, il a fallu tuer la figure du judaïsme » (cqfd-journal.org) (35) « Les sionistes ne sont pas juifs. Beaucoup de Chrétiens Évangéliques, par exemple, sont Sionistes. » (palestine-solidarite.org) (36) « Les sionistes ne sont pas une part du Peuple Juif ; ce sont pour la plupart des non-Juifs (protestants évangélistes) et des renégats… » (bloggen.be) | |
| Polarité négative : colonisateurs (f) Les sionistes sont colonisateurs Les sionistes sont occupants | 27 | (37) « Les sionistes sont aux peuples ce que le coucou est aux oiseaux. Curieux oiseaux, ils vont s’autodéterminer dans le nid des Palestiniens. » (jean-pierre-voyer.org) (38) « Les sionistes sont coupables de perpétrer des crimes coloniaux un siècle trop tard. » (palestine-solidarite.org) | |
| Polarité négative : non-natifs (g) Les sionistes sont descendants d’Européens | 10 | (39) « La logique eurocentrique de Golda Meir, Jabotinsky et Benny Morris, entre autres, révèle une chose : les sionistes sont effectivement des colons européens racistes » (middleeasteye.net) (40) « Les sionistes sont pour la majorité des juifs Européens (Askhénazes) qui n’ont rien à voir avec les juifs qui ont toujours vécu en… » (dzfoot.com) (41) « les sionistes sont souvent des Caucasien Allemands Russes et USA et non pas des sémites. » (vigile.quebec) | |
| Non-analysés36 | 21 + 10 | ||
Polarité neutre
Dans 9 % des exemples étudiés (a), les associations stéréotypiques de « sioniste » correspondent à la définition encyclopédique du sionisme : mouvement nationaliste, historique ou contemporain œuvrant pour le droit du peuple juif à disposer d’un État indépendant. Leurs contextes n’y activent ni une polarité négative ni une polarité positive de sioniste. Or, l’exemple (22) « Je pense qu’il est important de préciser que tous les sionistes ne sont pas en accord avec la politique actuelle d’Israël » est cependant plus complexe quant à sa polarité ; en raison de la négation et du quantifieur « tous », deux stéréotypes opposés y sont activés : 1) Certains sionistes sont en accord avec la politique d’Israël et 2) Certains sionistes ne sont pas en accord avec la politique d’Israël37. Le modificateur introduisant ce propos : « il est important de préciser que » signale en effet que c’est hors norme d’être en accord avec Israël. Au niveau des possibles argumentatifs, reformulons ces stéréotypes de la manière suivante : Être en accord avec Israël DONC repréhensible et Être d’accord avec la politique d’Israël POURTANT pas repréhensible ; rappelons que l’enchainement avec DONC indique une conséquence conventionnelle et admissible tandis que celui de POURTANT indique une transgression des conventions voire une polarité négative. À part cet exemple, les associations stéréotypiques où sont colloqués « sioniste » et « Israël » sont presque exclusivement marquées par une polarité négative.
Polarité positive
Dans seulement 2 % des exemples (b), « sioniste » active des associations stéréotypiques de bienveillance avec une polarité positive. Les stéréotypes activés sont ceux d’un groupe perçu comme créatif, travailleur et idéaliste. Ce sont des déploiements des accomplissements des sionistes, notamment leur capacité à reconstruire une culture et une langue : « Les sionistes sont partis de zéro. Ils ont réinventé leur langue, créé leur culture. ».
Polarité négative
La majorité des CLQ dans cette catégorie véhiculent une polarisation négative quant aux associations stéréotypiques. Le stéréotype le plus important du corpus (soit 37 % ou 255 exemples) est celui qui associe la malveillance et/ou la criminalité à « sioniste » (c). Celui-ci ressort des déploiements tels que « capables des pires crimes » ou « complices de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ». Il s’agit de diabolisations explicites : « Les sionistes ne sont pas satisfaits avec un million de morts en Irak. ».
Une autre association stéréotypique récurrente (soit 23 % ou 158 exemples) est celle du sioniste comme acteur d’un complot ou d’une conspiration mondiale (d). Ces stéréotypes sont déployés dans les extraits suivants : « Des documents prouvent que les sionistes sont derrière les attentats à Paris et à Bruxelles », « Les sionistes sont des escrocs, une petite poignée de sionistes avec une organisation très complexe […] mettre la main sur », « les sionistes sont pas des gens bêtes, ils sont conscients de la puissance de l’islam, mais cela ne joue pas en leurs intérêts lucratifs… ». De nombreux modificateurs du cotexte, tels que « escrocs », « derrière les attentats », « mettre la main sur » et « leurs intérêts lucratifs » activent ces associations stéréotypiques de polarité négative.
Ensuite, d’autres CLQ encore (soit 11 % ou 74 exemples) désactivent la relation entre les sionistes et le judaïsme traditionnel, activant au contraire des stéréotypes des sionistes comme étant antijuifs (e) : « les sionistes sont plutôt du genre athée, autre confusion volontairement entretenue » et « les sionistes sont profondément antijuifs : pour fabriquer l’Israélien, il a fallu tuer la figure du judaïsme ». La polarité négative des stéréotypes est activée à travers les modificateurs des déploiements tels que « confusion volontairement entretenue » et « fabriquer l’Israélien », suggérant que tout est un artéfact idéologique. Plusieurs possibles argumentatifs sous-tendent ces exemples, notamment : les sionistes ne sont pas juifs DONC l’aspiration au retour à leur patrie historique serait une imposture, une justification inventée (entretenue afin de servir des intérêts particuliers). En remettant en question son identité culturelle, géographique, religieuse ou ethnique, ces propos peuvent servir à remettre en question la raison d’être du « sioniste ».
D’autres CLQ (soit 4 % ou 27 exemples) activent les stéréotypes de ‘colonisateur’ ou ‘occupant’ de « sioniste » (f), comme dans cette affirmation : « Les sionistes sont aux peuples ce que le coucou est aux oiseaux. Curieux oiseaux, ils vont s’autodéterminer dans le nid des Palestiniens. ». C’est l’analogie figurée du « coucou » qui active efficacement dans « sioniste » l’idée d’un profiteur s’installant dans le foyer d’autrui. Les modificateurs des déploiements affectent alors le noyau même des lexies, modifiant leur sémantisme fondamental.
Enfin, un petit nombre d’exemples (soit 1,5 % dont 10 exemples) activent le trait ‘origine européenne’ de « sioniste », générant par conséquent le stéréotype selon lequel ils seraient étrangers au Moyen-Orient, voire déconnectés de toute identité relative au lieu géo-historique d’Israël (g). Ces stéréotypes ressortent des déploiements suivants : « Les sionistes sont pour la majorité des juifs européens (Ashkénazes) qui n’ont rien à voir avec les juifs qui ont toujours vécu en… ».
En résumant cette partie de l’analyse, nous avons mis en évidence les stéréotypes associés au terme « sioniste » en prenant en compte la manière dont cette lexie se voit chargée du sens par l’attribut des déploiements des textes. Les contextes neutres et bienveillants auprès de « sioniste » coexistent avec les négatifs qui, eux, dominent largement, activant des stéréotypes surtout de malveillance, de conspiration, de déconnexion avec le judaïsme et d’impérialisme/colonialisme. Ces stéréotypes, profondément ancrés dans des tensions politiques et idéologiques, illustrent la charge symbolique et émotionnelle que le mot « sioniste » porte dans l’espace public mais aussi le cinétisme du terme, avec une ingéniosité à s’ouvrir à différentes possibilités argumentatives en faveur de politiques entièrement opposées.
5.3 Discussion conclusive
Dans le chapitre 2, nous avons retracé la genèse et l’évolution du mot « sioniste » en l’étudiant à travers son histoire. Nous avons pu constater que l’idée d’un noyau de base comme point de départ du sens de « sioniste » ne constitue qu’une partie du sens ; de nombreuses associations stéréotypiques engendrées par et dans les déploiements (con)textuels construisent des sens variés du même terme, susceptibles ensuite de remodeler le noyau. Ces stéréotypes « historiques » sont orientés autour de deux axes principaux : la genèse d’une part et, d’autre part, l’objectif du mouvement sioniste, englobant les dimensions d’agentivité ainsi que les modalités dynamique, déontique et axiologique. Les stéréotypes vont parfois jusqu’à se contredire : les sionistes sont juifs – les sionistes ne sont pas juifs ; les sionistes sont orphelins – les sionistes sont chez eux partout ; les sionistes sont de l’Occident – les sionistes sont de l’Orient ; les sionistes sont israéliens – les sionistes ne sont pas israéliens ; les sionistes sont mondialistes – les sionistes sont nationalistes ; les sionistes sont gauchistes – les sionistes sont droitistes, etc. Ces stéréotypes, exposés dans le tableau 2, sont devenus le point de départ des analyses du corpus médiatique.
Dans le chapitre 5, nous avons exploré les CLQ les plus fréquentes et montré que les stéréotypes associés à « entité sioniste », « lobby sioniste », etc. sont conditionnés soit par le simple agencement des deux mots formant la CLQ, soit par les modificateurs du contexte, soit par une combinaison des deux procédés. Les stéréotypes sont toujours activés en fonction des normes, des traditions culturelles et des idéologies du contexte. Dans le premier cas de figure, pour les CLQ comme « entité sioniste » et « régime sioniste », les stéréotypes résultent de la combinaison des stéréotypes des deux mots isolés ; en associant deux mots, on active différentes potentialités argumentatives du noyau de chacun, ainsi que les normes évoquées par leur combinaison. Or, dans le cas d’« entité sioniste », la polarité négative résulte de l’agencement, tandis que la polarité négative de « régime sioniste » s’active à partir du noyau même négatif du terme ‘régime’. Le deuxième type, dont « ouvertement sioniste » et « profondément sioniste » est celui qui active des stéréotypes à polarité négative du fait des modificateurs des déploiements. Ainsi, la seule mise en présence des deux mots ne génère pas de polarité ni positive ni négative. Le troisième cas de figure, dont « lobby sioniste », combine les deux premiers procédés. Le terme « lobby » est ambigu du point de vue de la polarité de son noyau ; les potentialités argumentatives oscillent entre ‘promouvoir’, ‘influencer’ et ‘manipuler’ et essayer de trancher entre les deux n’est pas évident. Ainsi, certains stéréotypes générés par « lobby sioniste » sont neutres ou positifs puisqu’ils font référence à des organisations promouvant les questions du sionisme traditionnel : la défense du droit au retour des Juifs en Israël, le soutien aux activités culturelles juives internationales, etc. Cette CLQ nécessite un contexte plus précis pour activer des stéréotypes à polarité négative, en raison de la potentialité neutre, voire « universelle », que le terme « lobby » peut porter lorsqu’il est associé à « sioniste ». Elle active cependant souvent des stéréotypes à polarité négative, à l’appui des modificateurs des déploiements, souvent relatifs à la volonté d’exercer du pouvoir sur l’autre et à des méthodes de domination d’un peuple sur un autre. Ces stéréotypes sont également activés par des figures antisémites présentes dans l’environnement culturel.
À la lumière des résultats, nous cherchons finalement à déterminer si les CLQ étudiées expriment de l’antisémitisme, selon la définition de l’IHRA (voir 1.1). Nous soulignons de nouveau que notre objectif n’a pas été de circonscrire ni l’intention ni le positionnement derrière l’usage du mot « sioniste », ni d’établir des liens entre le type de publication et les expressions d’antisémitisme, mais bien de voir les sens circulants du terme dans un corpus médiatique récent (au sens large).
Quant aux CLQ du type Les sionistes (ne) sont (pas) d’abord, les stéréotypes de bienveillance ainsi que les stéréotypes neutres sont évidemment difficiles à associer à un discours antisémite. Il est cependant légitime de se poser la question de savoir pourquoi on utilise « sioniste » dans ces CLQ qui, elles, semblent presque toujours faire référence aux Israéliens et non pas particulièrement aux organisations et aux partis sionistes, etc. Même si ces CLQ sont neutres ou activent une polarité positive – « Les sionistes sont pas des surhommes, ce sont des êtres humains avec des qualités et des défauts. Ce sont des fous, mais il y en aura d’autres… », – la dénomination seule de « sioniste » semble évoquer des stéréotypes de polarité négative tels que les sionistes ne sont pas indigènes d’Israël, les sionistes sont des colons, etc.
Les stéréotypes de malveillance évoqués font circuler un antisémitisme qui est par nature essentialiste. Ces CLQ évoquent le sens stéréotypique d’un groupe dégénéré qu’il faut éliminer, des accusations connues comme d’anciens tropes antisémites. Par ailleurs, les stéréotypes évoquant l’idée des sionistes comme des acteurs d’une conspiration mondiale – de n’être pas juifs, d’être européens, de n’avoir aucun lien historique avec Israël, d’être des colons usurpateurs – font circuler des figures antisémites plus modernes et font écho, nous semble-t-il, à certains raisonnements des théories postcoloniales, aux questions identitaires et à la suprématie des soi-disant Blancs. Ainsi, en lui attribuant les traits ‘suprématiste blanc’, ‘imposteur’, « sioniste » réalise un stéréotype à polarité négative, celui du malfaiteur de l’opposition binaire bon-mauvais, colonisant-colonisé, exploiteur-exploité, bourreau-victime, Occident-Orient.
En général, lorsque « sioniste » est utilisé pour désigner des individus juifs ou des Juifs israéliens, il active le plus souvent des stéréotypes qui s’accordent facilement avec des tropes antisémites bien connus, ceux d’usurpateur, de malfaiteur, de collaborationniste, etc. La question de savoir si ces exemples sont liés à une intention antisémite n’est pas l’affaire de la présente étude dans laquelle les enjeux de l’énonciation ne sont pas au centre. Or, ces figures antisémites, exprimées à travers des critiques à l’égard des sionistes, semblent, comme l’ont également montré d’autres études38, souvent constituer une reconduction rhétorique du vieil antisémitisme sous la forme d’une critique politique. Walter Laqueur (2003) soutient notamment, dans la préface de son œuvre majeure A History of Zionisme que : « Si, dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, l’antisémitisme ouvert est passé de mode, l’antisionisme est devenu un exutoire acceptable et politiquement correct pour celui-ci »39. Vu le développement au Moyen-Orient depuis octobre 2023 (six mois après l’établissement du corpus Frtenten23 utilisé pour cette étude), nous avons peur que les propos de Laqueur soient encore plus vrais aujourd’hui. Il serait judicieux de prolonger cette réflexion en examinant comment le terme « sioniste » ne se réduit pas à un sens stable, indépendant du contexte, mais prend sens dans l’usage, au croisement d’un contexte historique, politique et culturel qui réactive des stéréotypes. Il resterait à poursuivre l’analyse, de préférence au plus près de l’énonciation, afin de mieux saisir l’intention de l’énonciateur et les effets que ces usages produisent, tant sur le plan discursif que sur le plan social.
Notes
[1] https://www.ajc.org/news/anti-zionism-and-antisemitism.
Breteau, P. (2023, 31 octobre). Antisémitisme : aux origines du glissement de vocabulaire de « juif » à « sioniste ». Le Monde. https://www.lemonde.fr/article_url https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2023/10/31/antisemitisme-aux-origines-du-glissement-de-vocabulaire-de-juif-a-sioniste_5425437_4355771.html.
Djimal, T. (2024). Questions et réponses sur l’antisémitisme et l’antisionisme. Morasha. https://www.morasha.com.br/fr/antis%C3%A9mitisme/questions-et-r%C3%A9ponses-sur-l%27antis%C3%A9mitisme-et-l%27antisionisme.html.
Pour une discussion où les deux perspectives sont présentées, voir par exemple : Assemblée nationale, Commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République. (2026, 23 janvier). Compte rendu de réunion n° 28 (17e législature, session 2025–2026). https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/cion_lois/l17cion_lois2526028_compte-rendu.
[3] Le nouveau paysage médiatique non rédactionnel et anarchique que nous avons vu émerger à la suite du développement de la TIC a donné lieu à des discours qui brisent les tabous mais qui sont aussi sans limites dans le sens où ils expriment aussi la haine et la calomnie d’une manière qui ne serait pas possible pour des médias éditoriaux soumis aux règles de déontologie de la presse. Au sujet du thème de cette étude voir par exemple https://www.la-croix.com/international/guerre-israel-hamas-ecrire-sioniste-sur-facebook-une-marque-d-antisemitisme-20240211.
[4] https://www.ledevoir.com/societe/806960/meta-reflechit-moderation-terme-sioniste-reseaux (consulté 2026-02-19).
[5] https://holocaustremembrance.com/resources/definition-operationnelle-de-antisemitisme (consulté 2026-02-19).
Consulter aussi pour la discussion de cette définition la page de AJC : https://www.ajc.org/news/anti-zionism-and-antisemitism (consulté 2026-02-19).
[6] La définition de l’antisémitisme par l’IHRA, juridiquement non contraignante, a été critiquée par certaines instances pour être trop vague et pour limiter la liberté d’expression, surtout aux campus universitaires (Stern 2024). D’autres, comme La Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (l’ECRI, 2020) accueille favorablement la définition tout en soulignant qu’elle ne devrait pas « délégitimer les critiques adressées à Israël dans la mesure où ce pays doit être traité comme n’importe quel autre État » (https://rm.coe.int/opinion-definition-operationnelle-antisemitisme-ihra-2791-6636-6210-1/1680a091de). À ce propos, il est important de considérer ces critiques à la lumière des différences au niveau de la législation quant à la liberté d’expression entre l’Europe et les États-Unis. En France, la liberté d’expression est garantie mais encadrée par la loi, notamment contre certains discours de haine (comme la négation de la Shoah). Les États-Unis protège beaucoup plus largement la parole, y compris des propos offensants ou haineux (sauf l’incitation imminente à la violence, menaces, etc.).
[7] Voir p.ex. Monnier et al. (2021) pour une discussions plus approfondi sur ce sujet.
[10] Anti-Zionism and Antisemitism https://www.ajc.org/news/anti-zionism-and-antisemitism (consulté 2026-02-19).
[11] Vers 1880–1882, la population de la Palestine ottomane s’élevait à environ 460 000–470 000 habitants ; elle était concentrée dans les villes et les zones agricoles, tandis que de vastes régions demeuraient peu peuplées (McCarthy 1990).
[12] L’idée d’un État à identité ethnique juive a pris forme au fur et à mesure que l’immigration en Palestine augmentait, suite à l’augmentation de l’antisémitisme en Europe, aux pogroms en Russie, à l’assassinat du Tsar et à la politique du parti nazi en Allemagne. Les réactions souvent violentes des Arabes en Palestine vis-à-vis des acquisitions territoriales des Juifs ainsi que les ripostes des Juifs ont intensifié les discussions en faveur d’un État juif. Pour une discussion approfondie des différentes perspectives sur le projet dit colonial, voir par exemple Anti-Defamation League (2021), American Jewish Committee (n.d), Jewish Studies Programme (2021) and Beauchamp (2024)
[13] Le 19e siècle était d’ailleurs l’époque où plusieurs États sont nés en Asie et en Afrique, après de grands remaniements de la carte avant et après la Première Guerre mondiale, dirigés par les ex-empires européens. Ainsi, comme d’autres projets nationaux au début du 20e siècle, les sionistes ont eu de l’aide.
[14] Les Britanniques avaient promis l’indépendance aux Arabes dans plusieurs régions du Moyen-Orient (y compris la Palestine) en échange de leur révolte contre l’Empire ottoman. Le Mandat palestinien comprenait en 1920 l’ensemble du territoire correspondant aujourd’hui à Israël, la Cisjordanie, la bande de Gaza et la Jordanie. La première division a créé la Transjordanie en 1921 (la Jordanie) et c’est la partie restante qui est devenue le Mandat britannique de Palestine.
Or n’ayant pas pu réaliser entièrement les promesses faites aux deux peuples, ils ont tout laissé dans les mains de l’ONU en 1947, qui, elle, a proposé et voté pour la résolution de partage du Mandat britannique de Palestine plus tard la même année.
[15] Les sionistes dits religieux ont depuis la genèse du mouvement des orientations assez différentes. D’un côté ce sont des Juifs profondément orthodoxes et messianiques qui sympathisent avec le retour à la terre promise tout en ne reconnaissant pas de terre juive avant le retour du Messie. C’est un groupe très marginal qui rejette ainsi entièrement l’idée de l’État-nation Israël. De l’autre côté, il y a les sionistes religieux formant des partis qui aspirent à intégrer les régions de Judée et de Samarie, des territoires historiquement associés au peuple juif. En général, l’idéologie sioniste semble plus centrale au sein des partis politiques dits religieux que dans les partis libéraux-centristes et dans les partis de droite, sans pour autant être absente de ces derniers. Ainsi le sionisme n’est pas un projet de gauche ou de droite (Charbit 2011 et 2018). Quelques partis politiques sionistes, très marginaux en nombre, sont devenus extrémistes et certains ont été interdits par le gouvernement israélien au titre des lois antiterroristes après des tracasseries en Cisjordanie et classés terroristes pendant une période par les gouvernements des États-Unis et de l’UE.
[16] Les héritiers des premiers sont aujourd’hui devenus les partis du centre et de gauche et les héritiers des sionistes révisionnistes sont devenus les partis à droite, comme le Likoud.
[17] C’est dans le discours de l’URSS et du KGB que les premières occurrences du mot « antisionisme » apparaissent. L’Union soviétique propageait « sionisme égale racisme », l’assimilant au nazisme, au fascisme et à l’apartheid. Ils se rapprochent des pays arabes à l’époque de la guerre froide et cette propagande culminait après la guerre des Six Jours en 1967. C’est par ailleurs avec la création de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1964, appuyée par l’URSS, que l’on a commencé à parler des « Palestiniens » dans le sens d’aujourd’hui. (Djmal 2024). Dans les chartes de l’OLP resonnent notamment des propos sur les sionistes de l’URSS qui, d’après Sarfati (1997), recyclent même les Protocoles des Sages de Sion (recueil publié en 1903).
Certains des textes se référant au « sionisme » à l’époque suivant la fondation d’Israël manquent de rigueur scientifique ; les faits sont souvent simplifiés, subjectifs voire incorrects sur plusieurs points. Karmi (2007) qualifie le sionisme en termes de « son arrogance, son racisme » et le projet sioniste comme « bizarre » (p. 7–8). Stambul (2022) dit à propos des événements de 1948 que « les sionistes […] [a]vec le nettoyage ethnique, ils vont confisquer et voler plus de 90 % de la terre» (p. 53–54) ; cette dernière information est fausse, vu l’évolution démographique et géopolitique depuis la première division de l’empire ottoman. La description de Pappé du « nettoyage ethnique en Palestine » (2006) reste aussi tendancieuse, en n’évoquant pas, en parallèle, l’expulsion des Juifs des pays arabes à la même époque (Zamkanei 2016; Meron 1995).
[19] Jewish Virtual Library (1975) https://www.jewishvirtuallibrary.org/israeli-statement-in-response-to-quot-zionism-is-racism-quot-resolution-november-1975?utm_content=cmp-true (consulté 2026-02-19).
[20] Worl Jewish Congress (2024) https://www.worldjewishcongress.org/en/news/wjc-newsroom.
[21] Un autre élément marquant dans l’histoire du sionisme est la loi votée par le Knesset en 2018 qui ne reconnaît le droit à l’autodétermination qu’aux Juifs : « Israël est l’État-nation du peuple juif dans lequel il réalise son droit naturel, culturel, historique et religieux à l’autodétermination ». L’hébreu devient dorénavant la seule langue officielle tandis que l’arabe maintient un « statut spécial », mais perd son ancien rang de langue officielle Le Monde (2018-07-19) https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/07/19/israel-la-loi-sur-l-etat-nation-adoptee-a-la-knesset_5333366_3218.html.
[23] Pour en savoir plus sur le développement de son modèle théorique, voir Galatanu 1999a, 1999b, 2006, 2009 et 2018a et 2018b.
[24] Notre étude devait initialement inclure une analyse énonciative, mais cette question dépasse le cadre de l’article. On observe toutefois des marques de distance méta-discursive (Authier-Revuz, 1995), comme des guillemets, qui commentent ou mettent à distance certaines collocations. Ainsi, « l’entité sioniste » apparaît souvent dans des passages rapportés, évoquant la diabolisation d’Israël et l’appel à son élimination. De même, « Sale sioniste » (122 occurrences) est le plus souvent cité comme une insulte ou un harcèlement, souvent associé à des menaces de violence.
[25] Ces phénomènes ont été étudiés en qualité d’implicatures (Grice 1975), d’implicites pragmatiques (Amossy 2000; Kerbrat–Orecchioni 1986 ; Moeschler et Reboul 2009), de « pré-discours » (Paveau 2004), d’inter-discours (Pêcheux 1969; Adam 2006; Longhi 2013), de pragmatique intégrée (Ducrot et Anscombre 1983) et de blocs sémantiques (Carel & Ducrot 1999 ; Carel 2011).
[26] Les théories de la sémantique argumentative et des blocs sémantiques desdits chercheurs étudient les marqueurs topiques (comme beaucoup – peu, moins que – plus que, presque – à peine, trop – assez – pas assez, et autres) des cadres préconstruits (des topoï) qui, eux, influencent l’interprétation d’une argumentation implicite.
[28] Les collocations du frTenTen, repérées avec le moteur Sketch Engine, sont identifiées uniquement à partir d’un minimum de 7 occurrences d’unités composées d’au moins deux éléments identiques.
[29] Les déterminants définis des collocations (1) et (3) sont majoritairement des articles définis, mais un petit nombre sont des formes comme certains, trois, la majorité, etc.
[30] Une curiosité du FrTenTen est que sioniste dans « Les militants sionistes » et dans « juif sioniste » y sont classés par le moteur de recherche (de manière erronée selon nous) comme substantifs (alors que cette antéposition de l’adjectif « militants » semble recherchée voire impossible étant donné que l’on classerait en principe militant parmi les adjectifs relationnels qui sont toujours postposés).
[31] La forme correspondante en arabe d’entité sioniste est la forme couramment utilisée dans les pays arabes qui ne reconnaissent pas l’État d’Israël.
[32] Ayant voulu analyser des collocations diversifiées, nous avons choisi de ne pas étudier la collocation « mouvement sioniste » (qui arrive en deuxième position en nombre d’occurrences), faute d’espace.
[33] Dans notre corpus, il n’a pas de déploiements argumentatifs du possible argumentatif en POURTANT pour les six CLQ les plus fréquentes. Nous les laissons tout de même figurer dans les tableaux.
[34] Faute d’espace, il a fallu délimiter les types de phrases à analyser. Nous avons d’abord exclu les exemples où la forme du verbe être fonctionne comme auxiliaire. Ensuite, les phrases où il y a des verbes modaux (devoir, vouloir, pouvoir, etc.) ou un sujet coordonné (les sionistes ET X sont) intercalés entre sioniste et être auraient été intéressantes, mais ont aussi été exclues, de même que d’autres verbes attributifs (outre être), comme devenir, s’appeler, paraître, etc., colloqués à « sioniste ». Voici des exemples de phrases non analysées du corpus : « Les sionistes ou les Illuminatis sont partout, contrôlent tout et dirigent tout » et « Les sionistes sont devenus de ‘bons juifs’ aux yeux de l’actuel aspirant leader saoudien. ».
[35] Comme nous ne considérons pas les enjeux de l’énonciation, il semble important de mentionner que les collocations contenant « sioniste » sont entourées de guillemets 2,5 fois plus souvent que celles contenant « israélien » ou « Israélien ». Cela veut dire que toutes les occurrences de « régime sioniste » véhiculant des stéréotypes sionistes malveillants ne sont pas toujours et automatiquement attribuées à l’auteur de l’article, du blog, etc., mais ce sont des voix rapportées avec lesquelles le locuteur, le je du discours citant, peut être d’accord ou non d’accord.
[37] Il s’agit d’une négation polémique, évoquant l’idée opposée sous-jacente, à la différence de la plupart des phrases négatives du corpus qui sont pour la plupart des négations descriptives. C’est la séquence « il est important de préciser que » qui fait ressortir cette couche de la phrase négative.
Déclaration De Conflit D’intérêts
L’article fait partie d’un numéro spécial publié grâce au soutien du réseau “Språk och makt” de l’Université de Stockholm et à celui de la fondation Åke Wiberg (projet H23-0123). L’auteur ne déclare aucun conflit d’intérêts.
