Alors qu’il peut sembler de prime abord anodin, voire trivial, le mot « reste » accompagne les débats autour du traitement du passé qui, sous la forme physique et concrète d’objets, déborde dans le présent. La situation des objets, lieux ou monuments de la RDA dans l’Allemagne réunifiée en constitue un cas emblématique.
Le terme « reste » se comprend à l’aulne de théories histo-riques, philosophiques, anthropologiques, géographiques et culturelles développées au cours des XXe et XXIe siècle aussi bien à I’Est qu’à I’Ouest du Rhin. Nous les convoquerons à travers un parcours élucidant peu à peu le lexique des « restes » en français et en allemand, ses variations, connotations et usages. Le mot « reste » met en jeu les notions d’histoire, de mémoire et d’oubli, mais aussi de valeur et de patrimoine. Notre contribution sera structurée par les dichotomies qui traversent les lectures du terme « reste ». Ce dernier est en effet caractérisé, d’une part, par des connotations négatives qui tirent le « reste » du côté du « rebut » et, d’autre part, des connotations positives qui le situent du côté de la « trace » et en font un outil pour l’historien. Une même ambiguïté se loge dans l’interprétation du reste comme résultat d’un abandon ou comme marque de résistance à la disparition.
Le présent article est organisé en trois parties. Nous commencerons par une exploration d’ordre épistémologique, nous penchant sur l’usage du mot « reste » dans différentes pensées de l’histoire, telles qu’elles se développent principalement en Allemagne et en France. La distinction ou l’articulation entre les notions de « reste » (« Rest », « Überreste » « Überbleibsel ») et de « trace » (« Spur ») joue ici un rôle central. Dans un second temps, nous examinerons la manière dont le « reste » permet non seulement de poser la question de l’écriture de l’histoire mais aussi celle de la valeur, et notamment celle de la « valeur culturelle ». En effet, conçu comme ce qui a été abandonné ou oublié mais aussi comme ce qui peut être récupéré et archivé, muséalisé ou patrimonialisé, le « reste » rend visibles les mécanismes de transformation de la valeur culturelle à travers les phénomènes de « reconversion ». Les mots de « Entwertung », « Umwertung », « Umdeutung », « Aufwertung » constitueront alors le cœur de cette seconde partie. Enfin, dans un dernier glissement, la troisième partie sera consacrée à la proposition relative « ce qui reste » et à son usage consacré dans les titres d’ouvrages de référence. Là encore, la comparaison avec l’allemand, qui préfère dans ce cas le verbe « bleiben » à « übrig bleiben », s’avèrera éclairante : se joue ici la possibilité d’une ouverture du « reste » à l’avenir.
En français, le mot « reste » est un déverbal de « rester », lui-même emprunté au latin « restare », composé du préfixe augmentatif (c’est-à-dire qui renforce le sens du mot) « re - » et de « stare » « se tenir debout ». Le dictionnaire sont fait remonter l’origine du mot allemand « Rest » à l’italien « resto » qui renvoie à une somme d’argent restante (« übrig bleibender Geldbetrag »). Le mot italien « resto » viendrait lui-même du verbe latin « restare » que le dictionnaire Duden traduit par « übrig bleiben ». Ainsi le mot « reste » apparaît comme un mot plus courant en français, issu, comme une grande partie du lexique français, de racines latines. En allemand, « Rest » est fréquemment employé comme premier membre de substantifs composés (Restbestand/Restbetrag/Restauflage/Restposten). Le dictionnaire Le Robert propose une définition en deux temps, distinguant d’un côté entre « le reste de » qui signifie « ce qui reste de (un tout dont une ou plusieurs parties ont été retranchés) » et de l’autre « un, des restes » qui veut dire « élément restant d’un tout qui a disparu ». En allemand, le Duden organise les définitions courantes du mot « der Rest » lui aussi autour de deux sens principaux, si l’on excepte les sens spécialisés en chimie et en mathématiques. La seconde définition, basée sur la forme « Rest » qui n’admet pas de pluriel, souligne la participation à une forme de complétude qui fait encore défaut « etwas, was zur Vervollständigung, zur Vollständigkeit, zur Abgeschlossenheit von etwas noch fehlt ». Elle donne comme premier exemple « Den Rest des Tages schliefen wir ». La première définition, quant à elle, se fonde sur la forme du mot « Rest » pour laquelle un usage du pluriel est possible (« Reste ») et adopte le point de vue opposé. Elle met l’accent sur ce qui reste d’un tout défini de différentes façons : le mot « Rest » désigne tour à tour ce qui est resté d’une chose consommée (« etwas, was beim Verbrauch, Verzehr von etwas übrig geblieben ist »), ce qui est encore présent d’une chose disparue (« etwas, was von etwas weitgehend Verschwundenem, Geschwundenem noch vorhanden ist »), et, enfin, ce qui est encore présent d’une chose passée, détruite (« etwas, was von etwas Vergangenem, Zerstörtem, Verfallenem, Abgestorbenem noch vorhanden ist »). C’est cette dernière définition qui, donnant comme synonyme « Überrest » et comme exemple « fossile Reste », permet le passage vers la discipline historique.
En associant dans une même entrée les notions de disparition et de présence, ces dernières définitions permettent de comprendre les oscillations interprétatives du mot « reste », en français comme en allemand, entre connotations négatives et positives, entre abandon ou résistance, entre rebut ou trace, c’est-à-dire présence, forme d’excès ou de richesse, pouvant jouer un rôle dans la production de savoir sur le passé (Esposito 2005, 21). La définition de « Überrest » souligne ainsi que le « reste » est conçu comme « vestige, résidu, voire dépouille ». Il est en quelque sorte surnuméraire, il est en surplus, comme le suggère le préfixe « über-». Sa non-intégration dans un tout porte la marque de ľaléatoire : « Überrest : etwas, was [verstreut, wahllos oder ungeordnet] von einem ursprünglich Ganzen als Letztes zurückgeblieben ist » (Duden). Enfin, le déverbal de « übrig bleiben », verbe qui apparaît comme traduction allemande du latin « restare » et qui serait ľéquivalent allemand du verbe « rester », est « Überbleibsel » dont les synonymes, selon le Duden, sont « Bruchstück, Fragment, Relikt, [Über-] Rest ». Signalant l’incomplétude, ils pourraient être traduits par : « bribe, fragment, vestige, résidu ». Cette dernière acception est celle de l’historien.
Le reste est compris comme une trace involontaire, non-adressée aux générations futures ni destinée à durer dans le temps (Assmann 1996, 107). Il apparaît aux yeux de l’historien, dans le sillage de Marc Bloch et de son « témoin malgré lui », comme l’un des témoignages les plus authentiques sur le passé (Ludwig 2022, 289). Les restes, au sens de « vestiges », « Überreste » ou « Relikte », « bribes » en somme (Sabrow 2022, Offenstadt 2018, 29), exhumés lors de fouilles archéologiques (« Bodenfunde ») par exemple, indices d’un passé disparu, incarnent cette culture matérielle, qui, aux côtés des récits oraux de témoins et de textes transmis, constituent une troisième source pour l’historien (Ludwig 2022/Warnke 2022/Jordan 2022, 375). Le reste, comme trace involontaire et matérielle, semble ainsi tout particulièrement marqué du sceau de l’ « objectivité ».
C’est lorsque le reste se met à durer ou bien à faire signe (à « insister ») qu’il se rapproche le plus de la trace, comme le suggère Jacques Derrida : dans ses propos sur l’œuvre de Paul Celan, il définit la trace comme « la présence insistante d’un reste » (Derrida 1986, cité par Attia et al. 2016, 13). Le reste, devenant trace, s’inscrit alors dans le paradigme indiciaire que Ginzburg identifie comme geste fondamental de l’historien depuis que les méthodes de l’archéologie se sont greffées « sur le tronc de l’historiographie » (Ginzburg 1980, 13).
Si les restes sont une source pour l’historien, ils forment aussi le fondement de théories sur les manières de renouveler l’écriture de l’histoire. Issues des études culturelles ou de l’anthropologie, ces théories donnent « la parole aux cultures défaites » (Fabre 2010, 55, cité par Noёl 2019, 145), s’intéressent aux « revers » de « l’avancée historique » (Noёl 2019, 145). Les textes de Walter Benjamin, notamment Le Livre des passages (Das Passagenwerk), qui explorent les restes oubliés ou relégués du Paris du XIXe siècle, les déchets et les ruines, ont ainsi été lus comme une « théorie des restes » (Schneider 2005, 76). En proposant une autre manière d’écrire l’histoire, depuis son envers, ses rebuts, une histoire des « vaincus » en somme, ces textes renouvellent l’imaginaire du métier d’historien. Si le « théoricien des restes » est allemand, son inspiration naît de la fréquentation d’une matière française, des rues de sa capitale et de sa littérature. En effet, c’est dans sa lecture des Petits poèmes en prose de Baudelaire, poète qu’il traduit par ailleurs, que Benjamin trouve la figure du chiffonnier des rues de Paris. Il en fera un avatar de l’historien collectant restes, ruines et rebuts (Wohlfahrt 1984) : « Voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent ; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l’Industrie, deviendront des objets d’utilité ou de jouissance » (Baudelaire 1859, 381). Cette « théorie des restes » est ainsi le fruit d’une médiation franco-allemande (Cumming 2023).
Ce balancement entre les interprétations historiennes et anthropologiques permet de saisir l’inscription du reste dans un entre-deux entre la mémoire et l’oubli. Dans la distinction entre « Funktionsgedächtnis » (mémoire fonctionnelle) et « Speichergedächtnis » (mémoire-réservoir) qu’opère Aleida Assmann, le reste est un élément de la mémoire-réservoir qui peut être réactivé par la mémoire fonctionnelle (Grau 2022, 24 et Assmann 1999) et passer ainsi d’un qua-si-oubli à la mémoire active. Incarnations de ce « qui est exclu, marginalisé et éphémère » (Becker, Reither, Spies 2005, 7), les restes se situent dans un entre-deux entre la poubelle et l’archive. Et seul un jugement anticipant sur leur « utilité pour l’avenir » est susceptible de les faire basculer du côté du déchet : si les restes sont jugés comme étant à l’avenir inutiles, ils seront déplacés dans une décharge. Dans le cas contraire, celui de l’archive : on parie sur leur intérêt pour l’avenir, les restes sont conservés dans un endroit dédié. L’anthropologue Octave Debary qualifie cet état des restes-archive comme étant « en sursis de destruction » (Debary 2019, 114). Ce qui distingue les restes-déchets des restes-archive est ainsi un geste et un déplacement : soit, « mettre au rebut » qui s’exprime en allemand par la particule « ab-» du verbe « ablegen », ou bien « recueillir, collecter » que dit la particule « auf-» du verbe « aufheben » (Wieland 2020, 152). Une autre constellation étymologique autour de la racine « sorge-», « soin » en allemand, met au jour une différence essentielle entre les restes-déchets et les restes-archive. Tandis que les restes-déchets sont éliminés, c’est-à-dire en allemand « entsorgt », littéralement, privés de soin, les restes-archive font l’objet d’une attention particulière : on s’en occupe, ils entrent au musée, font l’objet d’une curation, en allemand « werden kuratiert », où l’on retrouve en allemand et en français la racine latine issue du verbe « curare », « prendre soin » (ibid.).
Dans certains textes français, l’usage du mot « restes » au pluriel donne lieu spontanément à une boutade renvoyant « à une expérience liée au bas quotidien » (Diaz 2021, 27) et se faisant métaphore sur la manière de traiter les traces matérielles d’un passé disparu : la métaphore des restes d’un repas, peut-être d’un banquet. Ainsi, le numéro que la revue Communications consacre en 1992 aux conséquences mémorielles de la fin du bloc soviétique s’intitule « L’Est : Les mythes et les restes » et commence par cette sentence : « l’art d’accommoder les restes » (Brossat, Potel 1992, 5). L’anthropologue Debary nous propose une allégorie pour comprendre la notion de « restes » dans son rapport à la mémoire culturelle : « C’est l’histoire d’une fête, d’un repas partagé où après avoir accumulé des richesses pour les consommer, le temps passe et, à la fin du repas, la question se pose de savoir ce que l’on va faire des restes. Que faire des restes d’une histoire non consommée, d’une histoire qui demeure présente ? […] » (Debary 2019, 109). On serait enclin à attribuer cette métaphore au tropisme français pour l’art culinaire. Cependant, cette connotation alimentaire du mot « restes » existe bien en allemand. Elle se retrouve dans la première définition proposée par le Duden pour le mot « Rest », même si cet emploi ne semble pas déboucher en allemand sur des métaphores méta-historiques du fonctionnement de la mémoire : « etwas, was beim Verbrauch, Verzehr von etwas übrig geblieben ist ». Le dernier exemple proposé pour cette déf¡nition est : « Heute gibt es Reste (bei vorherigen Mahlzeiten Ũbriggebliebenes) ».
C’est plutôt via la question de la conservation du patrimoine (« Denkmalpflege ») que le rapport des « restes » à la mémoire culturelle s’articule le plus souvent dans le contexte allemand. Ainsi, l’article « Denkmalpflege » du Handbuch historische Authentizität évoque-t-il le défi de l’intégration des vestiges (« Überreste ») architecturaux de la RDA dans le paysage de l’Allemagne réunifiée. Ces derniers représenteraient à la fois un héritage (« Erbe ») de la modernité d’après-guerre, tout en étant relativement embarrassants (« unbequem ») car « idéologiquement discrédités » (Scheurmann 2022, 106). Les friches industrielles des villes de l’ancienne RDA sont en outre citées comme représentant un cas emblématique de restes donnant lieu à des processus de « mise en valeur historique, mémorielle » (Le Gallou 2023, 53), symbolique, voire matérielle (Hauser 2005). Les restes se caractérisent donc avant tout par la circulation de la valeur qu’ils donnent à voir. En cela, ils exemplifient de manière concrète les mécanismes à l’œuvre dans la dynamique de toute mémoire culturelle. Celle-ci reposerait sur un double mouvement d’enfouissement puis d’exhumation : « Verschütten und Wiederf¡nden » (Assmann 1999, 407), de mise au rebut et de redécouverte, comme l’explique Aleida Assmann à partir d’un texte que Durs Grünbein publie en 1994 dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung (« Etwas wird dem Strom der Dinge entrissen »). Il y raconte comment, enfant, il se rendait sur une montagne faite des déchets entreposés par les habitants en bordure de la ville de Dresde. Ces objets, échappés du flux des choses et du circuit de l’usage, se faisaient capsules de temps, à la manière des poèmes qu’il écrirait plus tard. Grünbein compare ce mouvement de fabrication d’une montagne de déchets à celui, inverse, de la catastrophe du Vésuve dont la lave dévala les pentes pour ensevelir la ville de Pompéi et ses objets et les figer. L’histoire de l’art serait constituée de ces va-et-vient entre perte de valeur et pétrification de la valeur ou patrimonialisation. Pour Assmann, on peut voir dans ce rythme répétitif dont se saisit le texte de Grünbein « ein Denkbild des kulturellen Gedächntnisses » (Assmann 1999, 407), c’est-à-dire une sorte d’allégorie, une image qui permet de penser la mémoire culturelle. C’est ainsi le changement de statuts des choses, le « retournement de leur emploi » (Offenstadt 2018, 32), leur reconversion que les restes rendent visibles – autant de processus que la langue allemande rend par un jeu de prefixes devant la racine « – wert » (valeur) : tour à tour « Umwertung », renversement de valeur, ou revalorisation, « Aufwertung », successivement à une perte de valeur (« Entwertung ») ou bien encore réévaluation (« Neubewertung »). Assmann a ainsi mis en évidence le lien d’interdépendance entre innovation et production obsolescence, « Innovation und Antiquation » (Assmann 1999, 405), induisant un balancement constant entre le déchet et l’information : « was der einen Epoche als Abfall erscheint, wird der anderen zur Information » (Assmann 1996, 110).
Pour certains auteurs, c’est précisément la perte de la valeur d’usage et de la valeur marchande qui caractérise les restes et les rend susceptibles de gagner une autre valeur : symbolique et historique, voire patrimoniale, c’est-à-dire « une valeur collective qui justifie leur conservation pour les générations futures ». Les restes deviennent alors « le support d’une lecture partagée du passé qu’ils ont pour fonction d’incarner et de transmettre » (Le Gallou 2023, 56). Dans le contexte germanophone, l’idée de « patrimonialisation » des restes s’exprime plutôt par le terme « muséalisation » (« Musealisierung ») (Hauser 2005, 147). On retrouve une idée proche de la patrimonialisation dans l’expression « Neubewertung und Ausweitung des kulturellen Erbes » (« réévaluation et élargissement de l’héritage culturel ») (ibid., 156) qui rend sensible le processus de reconversion et de revalorisation des restes par le biais de leur intégration dans un bien culturel commun. Dans un glossaire publié en 2022, Patrick Farges et Dorothee Röseberg s’étaient penchés sur les traditions culturelles différentes entre la France et l’Allemagne conduisant à l’usage de l’expression « kulturelles Erbe », c’est-à-dire « héritage culturel », dans la sphère germanophone, quand le français préfère le terme « patrimoine ». Pointant les spectres sémantiques, connotations et enjeux différents que les deux notions recouvrent, ils ont pu mettre au jour l’importance du soubassement national et républicain de la notion de « patrimoine » alors que l’ancrage du terme « héritage culturel » est moins politique et semble mettre en évidence un processus, et non un résultat (Farges, Röseberg 2022).
Des anthropologues se sont efforcés de penser et de décrire cette bascule de la valeur que le reste rend visible. Pour Judith Schlanger, dont les travaux portent sur la mémoire des œuvres littéraires, le néant de la valeur, qu’elle associe au « régime de la brocante » par lequel passe une œuvre oubliée, correspondrait à une forme d’épreuve permettant paradoxalement son accès à la « permanence culturelle » : le reste, l’œuvre oubliée, aurait ainsi « trempé sa valeur » (Schlanger 2008, 171). En devenant hors d’usage, le reste peut dire sa « traversée de l’histoire » (Debary 2019, 27-28), il y gagne une valeur historique, c’est à ce stade qu’il se fait instrument de l’historien. Octave Debary nomme cela la « valeur sociale de l’inutile ». Le temps aurait dès lors une double fonction d’altération : il « consume » et « ennoblit les choses » (Orlando 2010, 31).
Qu’elle soit envisagée comme pratique populaire ou comme métaphore, la brocante ou le vide-grenier traverse les considérations sur les restes et semble emblématique de leur condition. Elle incarne un art de la mémoire et de l’oubli à l’échelle des restes, c’est-à-dire des « objets de peu » (Debary, Tellier 2004). S’y observe une forme de transaction dans laquelle il ne s’agit pas en premier lieu de « gagner de l’argent » (Debary 2019, 60) mais de « proposer un passage » (ibid.) à ces objets, de transmettre « l’attachement qui a lié des gens à ces objets » (ibid., 66). « Marché de la mémoire et de l’oubli » (ibid.), comme la qualifie l’anthropologue, la brocante ou le vide-grenier peut servir de métaphore au régime de la mémoire qui caractérise la RDA aujourd’hui. Ainsi, les recherches menées par N. Offenstadt sur la RDA à partir de l’exploration de ses friches le conduisent à qualifier la RDA de « pays de brocante ». Elle I’est au sens concret : les traces authentiques de la RDA se retrouvent tout autant dans les vide-greniers (Offenstadt 2018, 19) que dans les musées. La RDA est aussi un pays de brocante au sens abstrait. Son régime de mémoire est typique de celui des restes et autres objets de peu, tant la RDA et son histoire ont été délégitimées, « démonétisées » : « Le passé de ce passé a perdu de sa valeur, bien des engagements ont été démonétisés pour le présent d’après 1990 », écrit Offenstadt (ibid., 18). Les restes, leur circulation, leur transmission sur le mode de la brocante mettent en lumière une nouvelle dimension de la mémoire comme « art de la récupération » (Debary 2019, 24). Là encore cette pratique mémorielle de la récupération est un geste courant face aux restes de la RDA, que l’on songe aux livres de RDA récupérés sur des décharges par le pasteur Martin Westkott aux lendemains de la Chute du mur (Westkott 1995), comme par tout un tas d’anonymes sur les trottoirs devant le centre culturel de la RDA à Paris (Cimaz 2000). En un sens, les musées de la RDA n’échappent pas au prisme de la « brocante ». Dans les musées qui n’ont pas choisi de mettre l’accent sur les structures de pouvoir discrétionnaire du régime est-allemand, ce sont majoritairement des objets du quotidien qui sont exposés. De 1993 à 2012, l’historien Andreas Ludwig a conçu et dirigé le centre de documentation sur la culture quotidienne de RDA à Eisenhüttenstadt. Dans divers articles scientifiques, il montre que l’année 1989 a donné un coup d’accélé-rateur à la muséalisation de la RDA, notamment de la part d’acteurs non professionnels, ce phénomène n’excluant pas des tendances à la commercialisation (Ludwig 2011, 606). Pour partie, les musées de la RDA se sont constitués en prenant appui sur la volonté des citoyens de l’ancienne RDA de se débarrasser des objets de leur quotidien qu’ils percevaient comme obsolètes. Ces objets ont donc été sauvés de la perte par leur mise en musée : le travail des archivistes et historiens étant intervenu précocement, dès la « phase poubelle » (« Müllphase ») – selon l’expression de Ludwig - de l’histoire des objets (Ludwig 2024, 286-287 ; Offenstadt 2018, 25).
L’acte de récupération suppose que le reste soit d’abord perçu comme « abandonné ». C’est en effet l’une des caractéristiques du reste comme déchet (Debary 2019, 140). Le terme « abandonné » parcourt par ailleurs l’ouvrage écrit par Nicolas Offenstadt à partir de sa pratique de l’urbex en RDA, c’est-à-dire de l’exploration urbaine des lieux abandonnés (Offenstadt 2018). Dans le même temps cependant, par le recours au lexique de la présence (« vorhanden sein »), les définitions du mot « reste » recèlent également l’idée opposée celle du reste comme résistance à la disparition complète. Au sujet du paysage de l’ex-RDA, Offenstadt a ainsi pu parler d’une « dialectique de la disparition et de la résistance » (Offenstadt 2018, 231). Et Irving Wohlfahrt de noter : « ce qui reste, résiste, au présent » (Wohlfahrt 2013, 168, il souligne).
C’est effectivement le passage à la relative « ce qui reste », et donc du nom au verbe, qui met en évidence de manière flagrante l’autre face de la compréhension de la notion de reste. La langue allemande est ici encore particulièrement éclairante. Alors que le verbe latin « restare » se traduit en allemand par « übrig bleiben », c’est le verbe « bleiben », sans particule, que l’allemand utilise pour dire « ce qui reste ». Contrairement au verbe « übrig bleiben » qui contient explicitement la référence à un tout qui a disparu, le verbe « bleiben », sans particule, tout comme le verbe « rester » en français, insistent en premier lieu sur le fait de « continuer d’être dans un lieu » (Robert) : « eine bestimmte Stelle, einen Ort nicht verlassen; irgendwo verharren », (Duden) ou de « continuer d’être (dans une position, situation, état) » : « in seinem augenblicklichen Zustand verharren, eine bestimmte Eigenschaft bewahren ». « Rester » signifie en outre en français (c’est la 4e acception du Robert) « subsister à travers le temps ». Seule demeure la dimension du « être encore présent (après élimination des autres éléments) » (Robert) : en allemand « noch vorhanden sein ». Le reste est ce qui, précisément, n’a pas disparu, résiste à la disparition, reste.
Il est alors d’autant plus significatif que nombre d’ouvrages et d’articles écrits sur la RDA après la disparition de cette dernière s’intitulent, dans diverses langues, Ce qui reste (Vaillant 2009, Goudin 2019, Bach 2017), au point d’en devenir un lieu commun. Ces textes s’interrogent sur la mémoire de la RDA, c’est-à-dire sur la manière dont le passé de la RDA continue d’exister dans notre présent, voire continuera d’exister à l’avenir. C’est ainsi qu’Irving Wohlfahrt a pu écrire au sujet de l’ouvrage de Christa Wolf sorti en 1990, Was bleibt : « ce qui reste » ne vient pas que du passé. C’est l’attirance de l’avenir comme promesse de vie » (Wohlfahrt 2013, 172). Si Irving Wohlfahrt fait remonter l’usage de la formule « ce qui reste » à un vers de Hölderlin tiré du poème Andenken (1802, « Was bleibt, stiften die Dichter ») qui semble conférer aux poètes le pouvoir de fonder la permanence culturelle, le livre de Christa Wolf n’en possède pas moins une valeur paradigmatique. Paru en 1990 à l’Est (chez Aufbau Verlag) et à l’Ouest (chez Luchterhand), il porte la double date d’écriture juin/juillet 1979 et novembre 1989. Il est à la fois le récit de la surveillance de l’alter ego de l’autrice par la Stasi et une méditation « sur […] ce dont on se souviendra sur ses vieux jours – comme ce qui restera, donc, à quelqu’un qui, lui, sera resté (en vie) » (Wohlfahrt 2013, 173). Le récit, publié à l’orée de la réunification, dans ce sas d’incertitude, est tendu entre ses deux dates d’écriture 1979 et 1989 : entre le passé et l’avenir incertain. La polémique que le récit déclencha dans les premières années de l’Allemagne réunifiée tient au reproche qui fut fait à son autrice, loyale mais critique du régime est-allemand (Combe 2019), de n’avoir pas eu le courage de publier son récit au moment où il aurait permis de dénoncer la face autoritaire du régime. Tandis que le « reste » ou « les restes » peuvent servir de sources matérielles à l’historien et ouvrent la réflexion sur une écriture de l’histoire des vaincus, le syntagme « ce qui reste » / « was bleibt », lui, nous éloigne de la dimension matérielle tout en nous ancrant dans le paradigme de la mémoire1.
Ce voyage lexical et théorique autour du mot « reste », dans ses variations principalement franco-allemandes, permet ainsi d’explorer la fabrique de la mémoire culturelle et les modalités de la transmission du passé. À l’« ère de la perte » (Noёl 2019, 145) et de la crise environnementale qui caractérisent notre époque, le « reste » peut aussi apparaître comme un support lexical pertinent pour ouvrir le questionnement à notre contemporain et à l’avenir, mais aussi au vivant non-humain. Comme Wohlfahrt (2013) qui déployait le futur antérieur implicitement logé dans le Was bleibt de Christa Wolf – le « ce qui restera » à quelqu’un qui « sera resté en vie » –, on pourrait poursuivre ce travail entre lexique et théorie, dans le sillage des Extinction Studies, pour envisager les restes au futur, c’est-à-dire ce qui restera à l’avenir des « êtres naturels, animés et inanimés » (Noёl 2019, 145) par-delà la destruction, et ce que cela implique de penser les restes par anticipation, entre philosophie de l’action et patrimonialisation du vivant.