La remise en question de la binarité constitue depuis plusieurs années un fil directeur des recherches en sciences humaines et sociales, et ce numéro s’inscrit dans cette dynamique intellectuelle en s’attachant à comprendre les mécanismes par lesquels la pensée binaire se construit, se justifie, se transmet et se défait dans le monde francophone contemporain. Si cette interrogation traverse aujourd’hui les études linguistiques, les théories du genre, les humanités environnementales ou encore les approches philosophiques de la subjectivité, elle engage en profondeur un enjeu conceptuel que l’on mésestime trop souvent, à savoir la nécessité de ne pas confondre ce qui relève de la logique, avec ses principes formels, et ce qui relève de la cognition humaine, de l’imaginaire social ou des usages politiques du langage. Une large part des tensions contemporaines autour de la binarité tient peut-être à cette confusion. Certaines oppositions sont essentielles dans un régime logique précis, notamment dans l’établissement d’un cadre de non-contradiction ; elles n’ont pourtant pas vocation à régir les manières humaines de catégoriser le réel ou de structurer les identités. C’est cette distinction entre plans logiques, linguistiques et psychologiques que les contributions réunies ici permettent de clarifier et de déplacer.
Dans la tradition philosophique occidentale, la binarité est souvent associée à Aristote, comme si le principe de non-contradiction exprimait à lui seul une ontologie du monde. Or Aristote lui-même introduit, dans le traité De interpretatione, une limite fondamentale à la bivalence logique avec l’analyse des futurs contingents. L’exemple célèbre de la bataille navale montre que certaines propositions portant sur l’avenir ne sauraient être actuellement vraies ou fausses sans contredire la contingence des événements à venir (Aristote, 1995, chapitre IX). La pensée aristotélicienne ne se laisse donc pas réduire à un dualisme rigide. Même dans le champ restreint de la logique, des zones de suspension, d’indétermination ou de tiers non assignable existent. Il est d’autant plus problématique d’ériger la bivalence logique en norme psychologique ou sociale que la pensée humaine ne se construit pas selon les mêmes exigences de non-contradiction que la proposition formelle. Une part essentielle de l’enjeu contemporain réside précisément dans cette vigilance : ne pas projeter sur le monde social les contraintes internes d’un système logique particulier et ne pas naturaliser une binarité qui relève avant tout d’un mode de formalisation parmi d’autres.
La contribution linguistique de ce numéro, l’article de Steffens intitulé « Dépasser la binarité en discours : outils sémantico-syntaxiques » (Steffens, 2026, XXX), illustre avec finesse cette distinction. À partir d’analyses sémantiques et syntaxiques d’un vaste corpus journalistique, l’étude montre que l’antonymie constitue un ressort cognitif fondamental, structurant les associations spontanées entre lexèmes et orientant, parfois à l’insu des locuteurs, l’interprétation contrastive d’un énoncé. Ce mécanisme ne relève pas d’une nécessité logique mais d’habitudes cognitives ; en effet, la cooccurrence de deux antonymes dans une même phrase suffit souvent à produire un effet de polarisation, même lorsqu’aucune opposition conceptuelle n’est exigée par le contexte. Le discours, ainsi, tend à fabriquer de la binarité là où le réel ne s’y plie pas nécessairement. L’analyse met en lumière la manière dont certaines paires lexicales, pourtant scalaires ou graduelles, sont reconceptualisées comme contradictoires par effet de cadrage discursif. La langue n’est pas binaire en elle-même, elle possède au contraire des zones neutres, intermédiaires, des tiers lexicaux laissés dans l’ombre. Ce qui se donne comme opposition tranchée résulte donc souvent d’un fonctionnement psychologique cherchant la discontinuité là où l’expérience pourrait proposer des continuités. La contribution de Steffens rappelle ainsi que la binarité, dans le langage, n’a rien d’une conséquence de la logique formelle. Elle est plutôt un effet de pensée, un biais de conceptualisation, parfois une facilité de communication.

The credits for the image were granted by the authors: Flo Kasearu & Elīna Vītola. A Cut. Installation view, Eduards Smiļģis Theatre Museum. Survival Kit 12., Riga, 2022. Image courtesy of Latvian Centre for Contemporary Art. Photo by Margarita Ogoļceva.
L’époque contemporaine tend pourtant à amalgamer ces différents plans. Les discours publics, particulièrement en France autour des questions de genre, invoquent volontiers une logique naturelle ou un ordre rationnel supposé éternel alors qu’ils mobilisent en réalité des catégories psychologiques et sociales. Le développement de l’informatique et la diffusion sociale du paradigme computationnel ont accentué l’illusion selon laquelle le monde serait divisible en unités discontinues, selon le modèle du code binaire. Ce glissement, du technique au symbolique, conduit à faire du schéma 0/1 une matrice de lecture du réel, écartant les nuances, les continuités et les indéterminations pourtant essentielles à toute expérience humaine. Penser la binarité revient donc, aujourd’hui, à résister aux séductions d’un réductionnisme cognitif qui confond utilité opératoire et vérité anthropologique.
Si le langage tisse des oppositions, il fabrique aussi des passages. Plusieurs courants philosophiques ont rappelé, au long du XXe siècle, que la pensée ne se laisse pas enfermer dans la structure du « ou bien/ou bien ». La pensée complexe d’Edgar Morin, attentive aux entrelacements, aux rétroactions et à la co-construction des phénomènes, relativise fortement les solutions dualistes. Edgar Morin en appelle à une pensée de la complexité pour sortir du dualisme ou de ce qu’il appelle « disjonction » et qu’il fait remonter à Descartes :
Descartes a disjoint d’un côté le domaine du sujet, réservé à la philosophie, à la méditation intérieure et, d’autre part, le domaine de la chose dans l’étendue, domaine de la connaissance scientifique, de la mesure et de la précision. Descartes a très bien formulé ce principe de disjonction, et cette disjonction a régné dans notre univers (Morin, 2005 : 66).1
La pensée d’Edgar Morin s’inscrit ainsi dans une critique de longue durée des découpages simplificateurs qui ont structuré la modernité occidentale. En dénonçant la « disjonction » cartésienne, Morin ne vise pas seulement un moment fondateur de la philosophie moderne, mais un régime de pensée qui a durablement séparé le sujet de l’objet, l’esprit de la matière, la culture de la nature, la science de la conscience. Cette disjonction, selon lui, a permis d’importants progrès analytiques, mais au prix d’un appauvrissement de l’intelligibilité du réel, réduit à des fragments isolés et à des causalités linéaires. La pensée complexe ne cherche donc pas à abolir les distinctions, mais à les réinscrire dans des relations dynamiques, où les termes opposés se conditionnent mutuellement sans jamais se résoudre l’un dans l’autre.
Le paradigme de simplification (disjonction et réduction) domine notre culture aujourd’hui et c’est aujourd’hui que commence la réaction contre son emprise […]. Le paradigme de complexité viendra de l’ensemble de nouvelles conceptions, de nouvelles visions, de nouvelles découvertes et de nouvelles réflexions qui vont s’accorder et se rejoindre. Nous sommes dans une bataille incertaine et nous ne savons pas encore qui l’emportera. Mais l’on peut dire, d’ores et déjà, que si la pensée simplifiante se fonde sur la domination de deux types d’opération logiques : disjonction et réduction, qui sont l’une et l’autre brutalisantes et mutilantes, alors les principes de la pensée complexe seront nécessairement des principes de distinction, de conjonction et d’implication (Morin, 2005 : 68).
La citation de Morin met en lumière l’enjeu central de la pensée de la complexité : il ne s’agit pas simplement de corriger les excès de la pensée simplifiante, mais de déplacer en profondeur ses opérations logiques fondamentales. En opposant la disjonction et la réduction, qu’il qualifie de « brutalisantes et mutilantes », aux principes de distinction, de conjonction et d’implication, Morin esquisse une autre manière de penser le réel, fondée sur les relations plutôt que sur les séparations. La complexité ne nie pas les différences, mais refuse leur isolement et leur hiérarchisation, en insistant sur les liens, les rétroactions et les interdépendances qui rendent les phénomènes intelligibles.
Cette orientation trouve un écho particulièrement fort chez Michel Serres. Le tiers qu’il propose dans Le Tiers-Instruit peut être lu comme une mise en œuvre concrète de la conjonction et de l’implication d’Edgar Morin (Serres, 1991). L’entre-deux n’y fonctionne ni comme synthèse réconciliatrice ni comme simple juxtaposition, mais comme un espace dynamique où les oppositions se transforment. En ce sens, le tiers n’abolit pas les distinctions, il les rend mobiles et réversibles, en les soustrayant à la logique de l’exclusivité. La rencontre entre Morin et Serres permet ainsi de penser une critique du dualisme qui ne se contente pas de dénoncer la binarité, mais qui ouvre des configurations relationnelles inédites, capables d’accueillir la pluralité des formes de savoir, d’identité et de relation au monde.
Dans le champ des études de genre, cette critique des dualismes se décline différemment. L’œuvre de Monique Wittig montre que les catégories homme et femme procèdent d’une construction historique d’inspiration hypermasculiniste qui a figé la division du monde social en deux classes naturelles supposées. La binarité, dans cette perspective, est moins un cadre cognitif qu’un instrument de domination, destiné à maintenir un ordre symbolique hiérarchisé. La stratégie de Wittig consiste alors à dénaturaliser la différence sexuelle, à mettre au jour sa fonction politique, et à montrer que l’abolition du régime binaire ne signifie pas la dissolution du sujet, mais la libération d’une pluralité de possibles que la politique identitaire traditionnelle avait occultés. Dans Le corps lesbien, l’auteure démonte les perceptions binaires du corps pour mettre en évidence une nouvelle organologie.
Noir est le ruisseau tout soudain partageant ton corps en deux cuisses disjointes en leur milieu genoux tendus poitrine mamellée en ses deux parts, la gauche seule détenant l’aorte les ventricules les oreillettes le cœur en son entier. Violette est l’eau du jaillissement se pressant derrière le crâne autour des lobes de ton cerveau (Wittig, 2015 : 88-89).
En fragmentant le corps et en redistribuant ses organes selon une logique qui échappe à l’anatomie normative, Wittig défait la prétendue évidence de l’unité corporelle sexuée. Le corps n’apparaît plus comme un donné biologique stable, mais comme un champ de forces, de flux et de couleurs, traversé par des intensités qui déplacent les repères habituels de l’identité. La disjonction anatomique n’y reconduit pas une nouvelle binarité, mais opère comme une stratégie de désorganisation du regard, destinée à faire vaciller les schèmes perceptifs hérités de l’ordre hétérosexuel. Cette « nouvelle organologie » ne relève donc pas d’une esthétique de la transgression pour elle-même, mais d’une politique du langage et du corps. En dissociant les parties, en brouillant les symétries et en substituant aux catégories fonctionnelles une écriture sensorielle et chromatique, Wittig rend visible le caractère construit de la différence sexuelle. Le corps devient ainsi le lieu d’une expérimentation qui libère des possibles refoulés par la logique binaire, rejoignant, par une autre voie, les critiques du dualisme élaborées par Morin et Serres, tout en leur donnant une portée explicitement féministe et matérialiste.
Le second article de ce numéro, « Self, World, Environment : Ecocritical Affordances in Yves Bonnefoy and Michel Henry » (Riach 2026), propose une exploration du rapport entre binarité et subjectivité en comparant deux pensées a priori très éloignées. À première vue, Michel Henry et Yves Bonnefoy semblent incarner deux extrêmes de la relation du sujet au monde. Chez Henry, elle prend la forme d’une dualité radicale entre la vie auto-affective et le monde intentionnel ; chez Bonnefoy, elle correspond davantage à une aspiration à l’unité, voire à la coïncidence entre présence du sujet et présence du monde. La mise en regard opérée par l’article révèle pourtant une homogénéité problématique. En effet, dans les deux cas, il existe une difficulté réelle à penser l’écologie. Chez Henry, la séparation stricte entre l’immanence affective et l’extériorité du monde menace de laisser le non-humain dans un statut ontologique marginal. Chez Bonnefoy, au contraire, la dissolution du sujet dans une présence unifiante risque d’effacer la capacité d’agir, de répondre, de se situer dans un environnement en crise. Le dualisme d’Henry et la tentation moniste de Bonnefoy procèdent d’un même écueil, envisager la relation en termes de binaire inversé ou de dépassement trop totalisant. L’un radicalise l’opposition sujet/monde, l’autre l’abolit, mais aucun ne parvient vraiment à penser la continuité dynamique entre l’humain et le non-humain, cette zone intermédiaire où se joue pourtant l’essentiel des enjeux écologiques actuels.
Cette comparaison permet de souligner une autre dimension de la critique de la binarité, celle de la difficulté de penser la relation sans tomber soit dans la séparation, soit dans l’unité indifférenciée. L’écocritique contemporaine demande non un effacement de la distinction, mais une reconnaissance de sa porosité. L’expérience humaine se constitue à travers des échanges, des interactions, des médiations, et non par la juxtaposition de deux ordres hétérogènes ou la fusion de l’un dans l’autre. En cela, la lecture croisée de Henry et Bonnefoy, telle que proposée dans l’article, dialogue subtilement avec les modèles de pensée complexe évoqués plus tôt. En l’occurrence, elle montre qu’un troisième espace conceptuel est nécessaire, un espace où la subjectivité ne renonce ni à sa singularité, ni à son inscription dans le monde.
En réunissant ces deux contributions, ce numéro propose de penser la binarité à partir de ses manifestations les plus ordinaires, celles du langage et du discours, jusqu’à ses enjeux métaphysiques et écologiques les plus profonds. La distinction entre plan logique et plan psychologique, qui traverse l’ensemble de cet éditorial, se confirme à chaque étape. Ainsi, ce n’est ni la logique formelle ni la structure grammaticale qui impose des catégories binaires au réel, mais l’usage que nous faisons de ces outils, l’interprétation que nous en donnons et la valeur sociale que nous leur attribuons. La logique binaire peut être nécessaire dans certains systèmes formels sans pour autant offrir un modèle de l’expérience humaine ; la binarité linguistique peut organiser la perception sans exiger la structure rigide du contradictoire ; la binarité psychologique peut répondre à des besoins identitaires tout en masquant la pluralité effective des situations vécues.
Penser la binarité aujourd’hui revient donc à exercer une vigilance à l’égard de ces confusions conceptuelles. Il ne s’agit pas de supprimer toute opposition, ce qui serait impossible et même indésirable, mais de comprendre comment celles-ci se construisent, comment elles fonctionnent et comment elles peuvent être dépassées lorsque leur rigidité appauvrit la compréhension du monde. Les travaux de linguistique montrent que la langue recèle bien plus que des couples antonymiques. De leur côté, les approches philosophiques révèlent que la pensée ne se laisse pas enfermer dans une alternative exclusive tandis que les analyses écocritiques soulignent la nécessité de reconnaître les zones intermédiaires où se joue la continuité entre le vivant et le non-vivant. Dans le contexte francophone, où les débats autour du genre, de la langue et de l’écologie occupent une place croissante, la critique de la binarité ne saurait se réduire à un exercice théorique. Elle engage une transformation des imaginaires, une redéfinition des rapports sociaux et une reformulation des responsabilités éthiques. Si ce numéro contribue à cette réflexion, c’est en rappelant que la pensée binaire n’est ni un destin logique ni une condition anthropologique. Elle est un mode de représentation parmi d’autres, profondément enraciné mais également profondément transformable. Comprendre comment elle agit permet d’ouvrir des voies conceptuelles nouvelles, capables de restituer la complexité du réel sans renoncer à la clarté nécessaire du raisonnement.
Notes
Déclarations De Conflits D’intérêt
Pas de conflits d’intérêts à déclarer pour Jeanette den Toonder et Sara Bédard Goulet. Christophe Premat déclare être le co-rédacteur en chef de la Revue Nordique des Études Francophones.
