Inaugurée en 1974, la Stadthalle (maison de la culture) de Chemnitz témoigne aujourd’hui d’une réappropriation de l’architecture de la RDA dans l’Allemagne réunifiée : entretenu et valorisé, le complexe multifonctionnel – avec sa salle de concert, son centre de conférences, son hôtel et sa serre tropicale – accueille un programme culturel pointu dont s’enorgueillit cette ville de Saxe, capitale européenne de la culture en 2025. Usant de photographies grand-angle typiques du marketing urbain contemporain, le site internet de la ville présente le grand « centre évènementiel » comme une « architecture extravagante dans un emplacement de choix au cœur de la city »1. Ainsi, les œuvres d’art du réalisme socialiste, installées dans le foyer et aux abords du complexe culturel à une époque où Chemnitz était rebaptisée Karl-Marx-Stadt par le régime socialiste de la RDA, revêtent aujourd’hui un caractère énigmatique dont l’interprétation est réservée aux initiés. Quoiqu’indissociable de la politique de « culture pour tous » portée par le régime socialiste de la RDA (Mandel/Wolf 2020), dont la Stadthalle constitue une réalisation exemplaire, la société socialiste qui en était le maître d’ouvrage est singulièrement absente des visites guidées comme des manuels d’architecture contemporains. Ainsi, nul besoin de visiter les lieux fermés, interdits ou délaissés (Offenstadt 2019) pour être confronté au mystère de la RDA : comme la Stadthalle de Chemnitz, l’architecture héritée de l’ère socialiste en est aujourd’hui souvent réduite au visible sans le dicible, à la fois conservée dans sa substance physique et effacée en tant que mémoire du socialisme, privée d’une « expression communicable » de son histoire sociale (Sabrow 2009 : 13).
Or, peu d’objets nous parlent du monde qui a vu naitre l’architecture de la RDA sous Erich Honecker mieux que la série des histoires illustrées des villes de la RDA (Geschichte der Stadt in Wort und Bild), éditée entre 1978 et 1988 par le Deutscher Verlag der Wissenschaften, maison d’édition proche du pouvoir spécialisée dans les ouvrages de vulgarisation scientifique (Links 2022). Suivant une trame qui se répète de volume en volume, les chapitres de l’épais ouvrage consacré à Karl-Marx-Stadt [FIG. 1] retracent la lutte d’émancipation séculaire de la classe ouvrière au prisme du patrimoine urbain, architectural et industriel local. Aboutissement de cette lutte, la société socialiste développée (Entwickelte Sozialistische Gesellschaft) avait été décrétée sous Erich Honecker au début des années 1970, peu d’années avant l’inauguration de la Stadthalle (Bauerkämper 2005). En m’appuyant sur deux exemplaires de la série des histoires illustrées des villes de la RDA retrouvés récemment dans les réserves de la bibliothèque universitaire de Nantes – consacrés respectivement à Halle (1983) et Karl-Marx-Stadt (1988) – nous proposons dans ce qui suit d’examiner si, et comment, ces supports de la communication politique du pouvoir est-allemand sont aujourd’hui susceptibles de nourrir une histoire de la RDA qui dépasse la « mémoire de la dictature » (Diktaturgedächtnis) et ses lieux communs (Sabrow 2009), pour mettre en lumière un imaginaire social (Taylor 2003) oublié de la RDA qui s’appuyait sur la ville et ses représentations.

Publicité pour VEB Deutscher Verlag der Wissenschaften publiée dans le quotidien Neues Deutschland, 1983. Neues Deutschland Online-Archiv, Staatsbibliothek zu Berlin.
Parallèlement à la mise en valeur de l’héritage architectural et urbanistique de la RDA dans le marketing urbain, sa dimension sociétale d’origine tend à être sous-évaluée par les historiens de l’architecture et de la ville, au bénéfice de ce qui le rapproche des canons occidentaux de l’architecture moderne et postmoderne (Frank/Hain/De Michelis 2004, Hillmann 2021) : épouvantails d’une propagande architecturale jugée déshonorante, les ouvrages de vulgarisation tels que les histoires illustrées des villes de la RDA ne sont pas pris en compte au titre des témoignages d’époque, dans le traitement historiographique de projets tels que la Stadthalle – contrairement au témoignage des architectes, par exemple, auxquels est porté une attention particulière. Tandis que dans le champ de l’histoire de l’architecture, des travaux récents interrogent les spécificités de la pratique architecturale en RDA (Bartetzky 2022, Engler et al. 2022), et que le champ de l’histoire s’est intéressé, moins récemment, au rôle-clé de l’architecture de la RDA dans une « concurrence des systèmes » (Systemwettbewerb) avec la RFA (Warnke 2009), le champ de l’histoire culturelle, quant à lui, opère souvent une mise à distance d’objets du quotidien supposés mineurs – tels que ces ouvrages de vulgarisation sur l’histoire urbaine – dans un passé où ils cessent d’intéresser le présent : dans les grandes fresques décrivant « la vie en RDA » (Wolle 1999, Dietrich 2018), on s’attendrait à les trouver – au mieux – en note de bas de page.
Aussi, la médiatisation de la ville et de l’architecture de la RDA dans le cadre de l’édition de vulgarisation scientifique estallemande demeure-t-elle aujourd’hui un champ de recherche balbutiant : ces livres illustrés à grand tirage continuent de faire l’objet d’une amnésie historiographique appliquée aux supports de la propagande ordinaire d’un système politique honni – au risque d’ajouter une censure mémorielle à la censure exercée en son temps par le régime qui en supervisa la production et la diffusion. Par conséquent, la voix des travailleurs médiatiques qui ont œuvré à la mise en récit et en images de la ville socialiste reste singulièrement inaudible, et les usages sociaux de ces livres à l’époque de leur parution demeurent d’une grande opacité. En aiguisant notre regard sur ces sources a priori banales, nous nous inscrivons dans le sillage de travaux récents issus du champ des sciences des cultures, consacrés aux processus mémoriels consécutifs à la chute du Mur et à l’unification allemande : loin d’un récit unitaire visant une représentativité à l’échelle de la RDA, ces derniers placent l’accent sur la pluralité des mémoires – ou encore des « regards » (Knopper et al. 2020).
Plutôt que sous l’angle de la propagande, nous abordons ainsi l’édition de vulgarisation scientifique en RDA sous l’angle de l’imaginaire social de la société socialiste, en prêtant attention à l’expérience vécue par les auteurs et les lecteurs de ces ouvrages illustrés à grand tirage. Pour ce faire, nous envisagerons ces livres au prisme d’un travail des images (Rancière 2007), irréductible aux contenus véhiculés par le texte, et nous interrogerons les ressorts de leur rhétorique visuelle à l’aune du contexte historique et médiatique de la RDA au tournant des années 1980. En conclusion, nous formulerons les enjeux critiques que soulève une telle approche archéologique (Foucault 1969) – par l’image plutôt que par le texte – d’un héritage bibliographique oublié.
Lors d’un sommet historique avec le chancelier de la RFA qui s’est tenu en 1981 au château d’Hubertusstock, sa résidence de chasse au nord de Berlin, Erich Honecker déclara devant les caméras de télévision que le pays « [avait] atteint un niveau de classe mondiale sur le plan économique et [fai-sait] partie des nations industrielles les plus importantes du monde » (Schmidt 2008)2.Tandis qu’à l’Ouest, cette déclaration marqua les esprits par son degré d’aveuglement idéologique, au regard de la situation économique désastreuse dans laquelle se trouvait la RDA, il est probable qu’elle ne surprit personne de l’autre côté du mur, où le discours officiel présentait l’avènement du socialisme comme un tournant historique qui marquait le dépassement de l’ordre capitaliste : non seulement ce tourant justifiait les sacrifices importants consentis par la population (Sabrow 2009 : 188-204), mais il rendait également caduque toute comparaison directe entre les deux Allemagne (Godard 2022)3.
Ainsi, la mise en place du socialisme sur le sol allemand suivait un calendrier rythmé par les anniversaires de la République et du SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands), dont les grands congrès marquaient les inflexions majeures de la politique économique et sociale. Pendant les quarante années de son existence, le pays avait traversé – selon la doctrine officielle – deux phases successives d’une évolution vers le communisme théorisée par Marx : la construction globale du socialisme, avec la mise en place des structures politiques et matérielles d’une économie planifiée et dirigée (« Planung und Leitung der Wirtschaftspolitik »), de 1949 à 1971, puis la « société socialiste développée » (« Entwickelte Sozialistische Gesellschaft »), une phase de consolidation proclamée sous Erich Honecker, dernière étape avant l’âge d’or du communisme où serait atteinte l’unité parfaite entre politique économique et politique sociale (Einheit von Wirtschafts- und Sozialpolitik)4. Sur les ruines héritées de l’impérialisme au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le parti au pouvoir se targuait d’avoir bâti un pays où la paix et l’égalité entre des citoyens libérés de l’aliénation à l’économie de marché donnaient le cap dans tous les domaines : selon les termes entérinés au 10ème congrès (X. Parteitag) du SED en 1979, « la pensée, le ressenti et l’action des citoyens [étaient désormais] guidés par les valeurs du socialisme » (Könnemann et al. 1983 : 188)5.
Les villes et l’architecture de la RDA étaient de grands supports de ce récit de transformation. Tandis que dans la phase de construction du socialisme, les nombreux chantiers en cours dans les centres villes dévastés par la guerre étaient mis en récit et en images comme des accomplissements du socialisme (Müller 2004 ; Müller-Toohey 2005), le pouvoir pouvait s’appuyer, dans la phase de consolidation, sur les nombreux projets urbains et architecturaux tout juste réalisés (Palutzky 2000), présentés comme une matérialisation concrète de la société socialiste développée. C’est dans ce contexte que prend place le projet éditorial des histoires illustrées des villes de la RDA, une série de livres grands formats à couverture rigide d’environ 300 pages, dont une trentaine de planches en couleur, initié au milieu des années 1970 dans une maison d’édition proche du pouvoir, le « VEB Deutscher Verlag der Wissenschaften » (littéralement « les éditions allemandes pour les sciences, entreprise publique »). Avec une parution échelonnée sur une dizaine d’années, les neuf volumes monographiques, consacrés respectivement à Leipzig (1978), Berlin (1980), Rostock (1980), Halle (1983), Schwerin (1985), Potsdam (1986), Dresde (1986), Gera (1987) et Karl-Marx-Stadt (1988), entreprenaient une démonstration rétrospective du schéma évolutionniste du matérialisme historique théorisé par Marx, selon une logique sérielle qui trouve sa déclinaison particulière dans chaque ville.
Depuis les châteaux forts jusqu’aux usines du XIXe siècle, en passant par les centres-villes historiques et les développements urbains les plus récents, le patrimoine bâti de la RDA y sert de support au récit de la lutte centenaire du mouvement ouvrier sur le chemin du socialisme, dont l’établissement d’une république socialiste après la Seconde Guerre mondiale constitue, dès lors, le développement le plus récent. Le Roter Turm de Halle, par exemple, beffroi emblématique inauguré au début du XVIe siècle à l’issue d’une histoire sociale mouvementée, est décrit comme un symbole de l’assurance acquise par les citoyens vis à vis du joug féodal et de la bonne gestion des impôts par l’assemblée municipale (Könnemann et al. 1983 : 18)6. Le développement de l’industrie occupe une place prépondérante à l’échelle de la série éditoriale, mais aussi la mémoire des crimes du national-socialisme, en cohérence avec l’orientation idéologique d’un État qui avait inscrit l’antifascisme dans sa constitution. Dans les derniers chapitres, consacrés à l’époque la plus récente, les pages illustrées alternent la mémoire des grands évènements marquants (déclarations, congrès, inaugurations) consécutifs à la fondation de la RDA, l’exposé des prouesses de l’industrie et des records de productivité, et les représentations idéalisées de la vie quotidienne dans le socialisme : contrairement aux guides d’architecture édités à la même époque, les histoires illustrées des villes de la RDA ne s’attardent pas sur les caractéristiques des projets architecturaux et urbains, privilégiant la description des places, usines, bâtiments publics et autres monuments comme environnements concrets de la société socialiste développée où vivaient les lecteurs.
Au-delà de leur catégorisation comme supports de propagande, qui est sans équivoque, que savons-nous aujourd’hui sur les histoires illustrées des villes de la RDA, depuis la genèse du projet éditorial jusqu’à l’organisation du travail de recherche, de rédaction et d’édition, en passant par les logiques institutionnelles et les acteurs impliqués à l’échelon national comme à l’échelon local ? Quelles influences, quelles motivations ou quels renoncements étaient susceptibles de guider une telle entreprise éditoriale, et dans quelles conditions a-t-elle été menée à bien ?
Pour répondre à ces questions, les ouvrages eux-mêmes sont nos premières sources. À l’image des exemplaires retrouvés dans les réserves de la bibliothèque universitaire de Nantes, vraisemblablement issus de la dissolution des représentations culturelles est-allemandes en France autour de 1990. En effet, les histoires illustrées des villes de la RDA constituent un héritage bibliographique méconnu et mal protégé (Drewes 2021). Disponibles dans un certain nombre de bibliothèques des villes concernées, elles ils y constituent un patrimoine bibliographique dormant.7 Les deux exemplaires à ma disposition me permettent de tirer un premier lot d’observations : crédités en début de volume, les directeurs d’ouvrage et les auteurs étaient constitués en collectifs, en charge respectivement d’une ville de la RDA. Tandis que les auteurs sont nommés dans la table des matières, chaque période historique étant confiée à un spécialiste du sujet, les chapitres ne sont pas crédités dans le corps de l’ouvrage, encourageant une appréhension unitaire du récit. Selon une organisation identique, les chapitres retracent, pour chaque ville, les phases de l’évolution historique vers le communisme théorisées par Marx : la société féodale, à laquelle succède la révolution libérale, la société bourgeoise, la dictature du prolétariat, et enfin la société socialiste développée de la RDA des années 1970-80.
Les sites de vente en ligne de livres d’occasion permettent de tirer certaines conclusions sur l’ampleur du projet éditorial : en effet, les différents volumes y sont disponibles en grand nombre auprès de vendeurs professionnels et particuliers basés en Allemagne. Vendus une dizaine d’euros l’unité au moment de la rédaction de cet article, leur abondance témoigne d’une large diffusion8.
Des encarts publicitaires, critiques de presse et autres courriers des lecteurs dans les principaux quotidiens de la RDA indiquent, par ailleurs, que la parution de chaque volume constituait un petit événement éditorial9. Mais le succès de la série est également confirmé par la réédition du volume consacré à Halle en 1979, parue en 1983, « précisée [et] élargie conformément à l’avancement des connaissances et des découvertes de la science historique marxiste-léniniste de la RDA, et complétée afin de montrer le développement réussi de Halle dans la poursuite de la mise en œuvre de la société socialiste développée »10. [FIG. 1][FIG. 2]

Note de lecture sur l’ouvrage consacré à Dresde publiée dans le quotidien Neues Deutschland, 1985. Neues Deutschland Online-Archiv, Staatsbibliothek zu Berlin.
Avec une première parution consacrée à la ville de Leipzig en 1978, le projet éditorial des histoires illustrées des villes de la RDA semble étroitement lié à la nouvelle doctrine « héritage et tradition » (Erbe und Tradition), introduite dans le domaine de l’historiographie de la RDA à l’occasion de la révision constitutionnelle de 1974 (Heydemann 1994). Celle-ci visait à élargir l’ancrage historiographique du socialisme jusque-là limité à un nombre restreint de figures héroïques et d’évènements marquants, mais aussi à lui donner une assise territoriale plus large, au niveau local. L’implication du chef de l’État dans le projet éditorial est probable : en effet on sait que ce dernier s’entretenait quotidiennement avec le secrétaire du comité central pour l’agitation et la propagande (ZK-Sekretär für Agitation und Propaganda), Joachim Hermann, au sujet du travail médiatique du parti – depuis la mise en page du quotidien Neues Deutschland jusqu’à l’ordre d’apparition des sujets au journal télévisé Aktuelle Kamera (Sabrow 2012) – et a fortiori des projets éditoriaux de plus longue haleine tels que celui-ci. L’implication du comité d’histoire de la RDA (Rat für Geschichtswissenschaft der DDR), institution scientifique de référence dans la discipline de l’histoire, étroitement liée au parti, fait également peu de doute11. Quant au pilotage et à la coordination éditoriale à l’échelon national, ils furent délégués à la maison d’édition VEB Deutscher Verlag der Wissenschaften, spécialisée dans les ouvrages de vulgarisation scientifique dans des domaines aussi variés que la philosophie, l’archéologie, l’histoire, la psychologie, les mathématiques, la physique et la chimie. Historiens professionnels, universitaires ou conservateurs dans les villes concernées, membres du SED et de la société des historiens de la RDA (Historiker-Gesellschaft der DDR), une instance de l’académie des sciences de la RDA (Deutsche Akademie der Wissenschaften zu Berlin) fondée en 1958, les directeurs d’ouvrage étaient des figures mineures du champ historiographique est-allemand (Mertens 2006).
Les dynamiques ayant guidé la mise en œuvre du projet éditorial à l’échelon local demanderaient à être retracées au niveau des archives municipales et universitaires, lorsqu’elles sont disponibles. Or, les rouages politiques et institutionnels de la RDA ont pour paradoxe d’être à la fois documentés à l’excès – dans d’interminables compte rendus souvent édités en de multiples versions et diffusés à un large cercle d’acteurs – et parfaitement opaques (Becker/Lüdtke 1997) : même en bénéficiant d’un accès confortable aux dossiers, les piles interminables de papier jauni confrontent le chercheur aux énigmes d’un langage administratif truffé d’euphémismes, tandis que la pratique de la censure, voire de la contre-vérité, relativise la fiabilité des sources. En passant sous silence les travaux réalisés au temps de la RDA dans leurs bibliographies post-réunification, certains des auteurs contribuent, en outre, à accroître encore davantage le mystère qui entoure le projet éditorial12.
Les remerciements des directeurs d’ouvrage en début de volume livrent néanmoins quelques éléments quant aux acteurs impliqués, exposant le projet éditorial comme une entreprise collective : outre l’indispensable mention des représentants locaux du SED, Erwin Könnemann remercie les collaborateurs des archives locales du parti (Bezirksparteiarchiv) de Halle, mais aussi ceux du musée d’histoire, de la rédaction du quotidien local Freiheit, des archives universitaires, des archives des entreprises VEB Maschinenfabrik Halle, VEB Pumpenwerke Halle, VEB Waggonbau Ammendorf, ainsi quele département pour le film et l’image (Filmund Bildstelle) de l’université Martin-Luther de Halle13. De son côté Helmut Bräuer remercie le comité d’histoire (Geschichtskommission) de l’antenne locale du SED de Karl-Marx-Stadt, le maire de la ville, les collaborateurs des archives historiques locales, les membres du groupe de recherche régional responsable de la coordination scientifique, organisationnelle et technique du volume, mais aussi les photographes, « les collègues dans les entreprises » et les professeurs d’université ayant contribué au travail de recherche, la maison d’édition VEB Verlag der Wissenschaften fermant les remerciements dans les deux cas. Or, l’opacité entourant aujourd’hui la genèse et la mise en œuvre de ces publications est symptomatique du traitement historiographique de la RDA dans l’Allemagne réunifiée : en dépit d’une palette éditoriale tout sauf anecdotique, le VEB Deutscher Verlag der Wissenschaften n’a fait l’objet d’aucune enquête d’envergure. Réparties entre les Archives fédérales allemandes (Bundesarchiv) et des fonds privés, sans qu’on ne puisse exclure qu’elles n’aient été partiellement détruites (Lokatis/Tiepmar 1996 : 458 ; Links 2009 : 56-57), les archives de la maison d’édition restent inexploitées à ce jour. Une situation qui doit moins au hasard qu’au dépeçage des maisons d’éditions est-allemandes après la réunification (Links 2009).
Au lieu de les aborder en tant que documents qui nourrissent une histoire de la RDA, saisissons-nous désormais des histoires des villes illustrées comme de « vivantes interrogations », selon la formule de l’archéologue Alain Schnapp (Schnapp 1993). Traitons-les comme des monuments dont il nous faut, pour le dire avec Foucault, « interroger [la] transmission, [les] significations supposées ou [le] silence » (Foucault op. cit.), selon une démarche plus proche de l’archéologie que de l’histoire.
L’avant-propos de l’histoire illustrée de la ville de Halle nous servira de point d’ancrage pour déployer cette approche. Dans ce court préambule, Erwin Könnemann se fait pleinement le porte-voix de la doctrine du parti en réitérant un récit mille fois lu et entendu dans les congrès, les célébrations, la presse quotidienne et une variété de supports de communication du régime :
Über Jahrhunderte hinweg waren die Bürger Halles Objekte der volksfeindlichen Politik macht- und besitzgieriger feudaler Herren oder kapitalhöriger Kommunalbeamter, waren sie mehr oder weniger hilflos sowohl Seuchen und Naturkatastrophen als auch der immer wieder über die Stadt hinwegrasenden Kriegsfurie ausgeliefert. Erst unter sozialistischen Bedingungen, wie sie sich nach der Befreiung des deutschen Volkes vom Hitlerfaschismus und der Gründung der DDR herausbildeten, können die Bewohner der Saalestadt ihre Geschichte im eigenen Interesse und zum Wohle des Volkes selbst gestalten. In mehr als drei Jahrzehnten hat sich Halle unter der Führung der Arbeiterklasse und ihrer Partei zu einer sozialistischen Bezirksstadt entwickelt. Das neue Stadtbild, mit dem rekonstruierten Stadtkern, dem großartigen Panorama des Thälmannplatzes und dem farbenfrohen Fußgängerboulevard sowie den allenthalben entstehenden modernen Wohngebieten ist ein tief beeindruckendes Ergebnis der unter Einsatz aller Kräfte geleisteten Aufbauarbeit der Werktätigen, noch bedeutungsvoller als die schwer erkämpften Errungenschaften aber ist die Wandlung der Menschen zu selbstbewussten Erbauern des Sozialismus14.
La notion de « cynisme idéologique » proposée par Slavoj Žižek s’avère utile pour concevoir le rapport du public est-allemand – y compris celui des auteurs eux-mêmes – à ce discours stéréotypé : parfaitement conscients d’une distance entre la réalité sociale et le masque de l’idéologie, tout en cherchant quand même à maintenir le masque – non par naïveté, mais parce que cette croyance (feinte) était le support d’un imaginaire régulant la réalité sociale (Žižek 1989 : 24-26). Dans cette approche « au second degré », bien qu’elles n’étaient pas été crédibles sur le fond, ces publications fondaient néanmoins la relation des individus aux villes de la RDA au titre des « illusions déléguées », qui, bien qu’attribuées aux autres, exercent néanmoins un pouvoir extrêmement fort et contraignant sur les personnes qui ne croient pas en elles (Pfaller 2002). Dès lors, au-delà de leur caractère ronflant et par trop attendu, que peut-on dire de l’usage social de ces livres dans le contexte de la RDA des années 1980 ?
Nous poursuivons ici l’hypothèse selon laquelle, en dépit de son caractère peu fiable et relevant manifestement de la propagande d’État, l’histoire illustrée des villes de la RDA permettait malgré tout aux citoyens d’appréhender leur environnement urbain en tant qu’ensemble cohérent. Autrement dit, nous envisageons ces ouvrages en tant que relais d’un imaginaire social (Castoriadis 1975, Anderson 1983, Taylor 2003) portant sur la société de la RDA et sur le monde, qui était à la fois le produit d’interactions sociales et une base indispensable à la vie sociale. Au lieu de les comprendre comme des manipulations trompeuses en opposition avec le réel, nous abordons ces ouvrages comme des représentations collectives d’une réalité sociale dont ils sont indissociables – car « il n’existe de réalité que celle qui est configurée, instituée, partagée, par la médiation de récits, qu’ils soient d’ordre religieux, scientifiques, fictionnels ou journalistiques » (Macé 2006, p.107).
Le contenu de ces livres peut ainsi être tenu à la fois pour une fiction (non soumise à l’épreuve du factuel) et pour unrécit (soumis à l’épreuve du factuel) : « on [considèrerait] ici la notion de fiction non pas comme illusion ou comme tromperie, mais comme modélisation de la réalité (fictio : façonnage), comme proposition, comme hypothèse soumise à discussion et évaluation quant à son « réalisme », c’est à dire quant à la pertinence (…) de sa contribution à I’intelligence des situations et des époques », à la fois expérience de pensée et expression de nouvelles normativités (en l’occurrence, les normativités de la société socialiste). Une fois dépassé le procès en « mensonge à soi », ce projet éditorial peut se comprendre comme le lieu d’une « production sociale de sens » (ibid, p.15) à partir de l’histoire illustrée des villes de la RDA.
Mais il nous reste à interroger comment l’appareil idéologique et rhétorique de l’histoire illustrée des villes régulait la réalité sociale de la RDA – et quels aspects de cette réalité sociale il contribuait à réguler plus précisément ? Dans cette démarche, la notion d’imaginaire social nous offre une armature conceptuelle, dans la mesure où l’imaginaire social « peut (…) être décrit comme une forme, une configuration ou un modèle grâce [auquel] nous saisissons la réalité et la chargeons de significations ainsi que de qualités affectives, émotionnelles ou atmosphériques » qui « se cristallisent dans des représentations et prennent forme dans des processus de production et de réception de ces représentations »15. Dès lors, les histoires illustrées des villes de la RDA peuvent s’envisager comme des formes d’articulation de l’imaginaire social. Mais elles peuvent également être interrogées quant à leur rôle dans des pratiques de l’imaginaire social : quelles pratiques suggéraient-elles, encourageaient-elles, ou au contraire, contrariaient-elles, à l’échelle des acteurs de l’édition comme à l’échelle du public ?
Tandis que l’histoire du projet éditorial abordée dans la première partie de ce texte s’appuyait sur des archives écrites qui documentent le travail des acteurs impliqués, nous nous concentrerons dans la seconde partie sur le travail de l’image, fondamental dans la construction de l’imaginaire social. Or, ayant laissé moins de traces, ce travail a tendance à être sous-estimé au profit de l’attention au texte. À rebours de ce biais propre à la discipline de l’histoire (Vowinkel 2016), nous souhaitons déployer, dans la suite de notre analyse, une approche archéologique de ces ouvrages dans leur dimension muette, qui interroge le rôle de l’image dans le projet éditorial, en tant qu’il participe de l’élaboration d’un imaginaire social de la RDA fondé sur la médiatisation de la ville et de l’architecture.
La mise en page des histoires illustrées des villes de la RDA suit un schéma très simple : divisé en deux colonnes égales, le texte est interrompu – à intervalles de 20-25 pages – pardes cahiers d’une dizaine de planches visuelles. Outre ces planches, le texte est parsemé d’une documentation visuelle abondante : on y trouve des reproductions de tableaux, de lettres, d’affiches, de cartes, de gravures et de lithographies, de photographies d’époque et contemporaines aux formats généreux, dont certaines en pleine page [FIG. 3].

Double-page – planche illustrée dans le chapitre sur la « société socialiste développée », Halle – Geschichte der Stadt in Wort und Bild, VEB Deutscher Verlag der Wissenschaften, 1983. Photo: Marie-Madeleine Ozdoba
Les crédits en fin d’ouvrage font état d’une « rédaction visuelle » (Bildredaktion) distincte de l’équipe éditoriale dévolue au texte, suggérant que le volet visuel a pu faire l’objet d’un traitement différent, bénéficiant d’une marge de manœuvre plus importante que le volet textuel, contrôlé et codifié à l’extrême. Comme son nom l’indique, la série Geschichte in Wort und Bild peut ainsi s’envisager comme l’association de deux récits : celui des mots et celui des images. Au dicible du texte s’articule un visible des illustrations, irréductible aux contenus véhiculés par l’écrit. C’est au niveau de cette rhétorique visuelle que nous voulons à présent explorer les ressorts de l’imaginaire social de la société socialiste de la RDA au tournant des années 1980.
Pour cela, projetons-nous dans la dimension temporelle où s’inscrivaient les ouvrages à l’époque de leur parution, difficilement perceptible aujourd’hui dans ces volumes obsolètes aux pages vieillies : qu’il s’agisse de centres-villes anciens reconstruits à l’identique ou de développements urbains modernes, les bâtiments, parcs et monuments de la RDA représentés dans leurs pages étaient alors flambant neufs. D’autant plus que la reconstruction des centres-villes détruits pendant la guerre ne fut mise en œuvre qu’au tournant des années 1970 faute de moyens, après une longue période où ils étaient restés à l’état de plaies béantes dans le tissu urbain : la rhétorique visuelle des histoires illustrées joue ainsi sur la nouveauté des réalisations urbanistiques et architecturales de la RDA, et sur le souvenir encore vivace d’un chantier exaltant qui mobilisa toute la population.
Tandis qu’après 1989 le déboulonnage des statues allait fournir un support visuel à l’imaginaire de la chute du bloc socialiste, les images de l’installation de ces monuments servaient ici la mise en scène de l’histoire en train de se faire : l’histoire illustrée de Karl-Marx-Stadt contient ainsi une photographie prise sur le vif du sculpteur Lew Kerbel installant la tête monumentale de Karl Marx – devenue (et restée) I’emblème de la ville – sur son socle devant le siège de la branche locale du SED (Bräuer et al. 1988 : 271). Quant à l’histoire illustrée de Halle, une planche visuelle y associe des photographies de dignitaires paradant dans des évènements officiels et une vue de l’hôpital en construction : la composition sculpturale formée par les volumes du gros œuvre, plantés sur un terrain vierge, déploie la rhétorique visuelle d’une avancée colossale sur la voie de l’actualisation du socialisme, plus efficacement que tous les éléments de langage du parti [Fig. 3].
Inaugurée à peine quatre ans avant la parution du volume consacré à Karl-Marx Stadt, la Stadthalle, évoquée en introduction de cet article, constituait un élément majeur de la culture et de la sociabilité dans cette ville. Alors que les publications spécialisées (revues et guides d’architecture) de l’époque retenaient les qualités fonctionnelles et esthétiques remarquables du bâtiment conçu et mis en œuvre par un collectif (VEB Komplexe Vorbereitung Karl-Marx-Stadt) sous la houlette de l’architecte en chef Rudolf Weiser (Brix 1981), l’ouvrage édité au VEB Verlag der Wissenschaften développait une autre approche : il était question ici de la « cérémonie enthousiasmante » organisée en 1974 à l’occasion de la remise de l’équipement aux citoyens de la ville, « conçue par des artistes internationaux, qui réunit près de 2000 invités, parmi lesquels d’éminents représentants du parti, de la ville et de l’État » (Bräuer et al. 1988 : 280)16.
Mais davantage que sur le texte, l’imaginaire de la société socialiste auquel donnait corps l’histoire illustrée de la ville de Karl-Marx-Stadt reposait sur l’image : depuis la couverture, où la Stadthalle apparaît dans une photographie couleur aux accents pittoresques, jusqu’au plan du centre-ville reconstruit, où dominent les lignes hexagonales du complexe culturel et de ses abords, reconnaissables entre toutes, en passant par une photographie du Galilée de Fritz Cremer, sculpture emblématique installée dans le foyer, une vue frontale de la grande salle de concert « au moment du premier concert d’orgue le 9 mai 1976 », une photographie prise depuis la terrasse ensoleillée de « l’Expresso » (café) d’en face, point de ralliement des flâneurs, ainsi qu’une vue plongeante prise depuis un immeuble adjacent inauguré à la même époque, révélant les articulations plastiques de la Stadthalle et la reliant à l’horizon géographique de la chaine des monts métallifères. Au fil des pages illustrées de l’histoire de Karl-Marx-Stadt, que l’on peut lire comme un album photographique, l’architecture de la Stadthalle devenait indissociable d’une société socialiste saisie sur le vif à travers ses pratiques sociales : au prisme de ces images, le bâtiment lui-même pouvait s’appréhender comme une représentation du socialisme réalisée dans l’espace urbain, à la manière de la carte géographique à l’échelle 1/1 du roman de Jorge Luis Borges (Borges 1982 [1946] : 199).
Outre cet effet d’actualisation, l’indétermination des images constitue un important ressort de l’imaginaire social déployé dans la série éditoriale : chapitre après chapitre, les vignettes légendées invitent le lecteur à les investir pour elles-mêmes, indépendamment des formules ronflantes débitées dans le texte adjacent, mais aussi à former des liens entre-elles. Cette mécanique apparaît très nettement au niveau des jaquettes illustrées, qui associent divers formats au sein d’un objet visuel composite [Fig. 4 et 5]. Le Moyen Âge, l’époque baroque, l’après-guerre et le moment contemporain de la publication s’y côtoient dans un montage transhistorique où les personnages peuplant les gravures anciennes intègrent, implicitement, la grande communauté des faiseurs du socialisme. Photographie humaniste et imagerie technique, photographie d’architecture et estampes anciennes, le concepteur de la jaquette attribuait la même valeur à ces images – au sens idéologique comme sens graphique.

Jaquette recto-verso de Karl-Marx Stadt – Geschichte der Stadt in Wort und Bild, VEB Deutscher Verlag der Wissenschaften, 1988. Photo: Marie-Madeleine Ozdoba.

Jaquette recto-verso de Halle – Geschichte der Stadt in Wort und Bild, VEB Deutscher Verlag der Wissenschaften, 1983. Photo: Marie-Madeleine Ozdoba.
Conçus par Rudolf Wendt, crédité pour la conception graphique (grafische Gesamtgestaltung) de la série, ces montages ornent les jaquettes des histoires illustrées sur leurs deux faces et se poursuivent jusque sur la reliure dans certains des titres. Outre son travail dans le domaine de l’édition, le graphiste était versé aux commandes officielles de supports visuels à la gloire du socialisme – comme l’affiche « Libérateur Ami Camarade » (Befreier Freund Genosse), par exemple, conçue pour le Verlag für Agitation und Anschauungsmittel en 1974, à l’occasion du trentième anniversaire de la victoire sur le fascisme [Fig. 6]. Véritable identité visuelle du projet éditorial, la mosaïque photographique des jaquettes est à la fois reconnaissable au premier coup d’œil et particulière à chaque volume, dont les polices de caractères choisies pour le titre – le nom de la ville – et le sous-titre, « Geschichte in Wort und Bild » (avec ou sans sérif / en majuscules ou en minuscules) viennent parachever l’individualisation. Paysages composites des villes de la RDA, ces montages associant les éléments marquants du patrimoine urbain, architectural et industriel échappaient aux formulations figées et univoques du SED relatives à la « société socialiste développée ». Par sa qualité indéfinie, éludant la mainmise du discours, l’identité visuelle des histoires illustrées nourrissait un imaginaire ouvert et appropriable du socialisme décliné à l’échelle locale et ancré dans les pratiques sociales.

Befreier Freund Genosse (Libérateur Ami Camarade), affiche de Rudolf Wendt, 1974. Deutsche Digitale Bibliothek.
Notons à cet endroit la ressemblance avec la jaquette d’un guide touristique de la RDA édité en 1978 au VEB Tourist Verlag, mais aussi celle d’un ouvrage d’histoire illustrée de la République fédérative socialiste de Yougoslavie édité à la même époque – des correspondances qui suggèrent des réseaux d’acteurs et des circulations transnationales dans le bloc socialiste dans le domaine de la conception graphique pour l’édition grand public (Barck et al. 2005) [Fig. 7 et 8].

Couverture du guide touristique Reiseführer Deutsche Demokratische Republik, VEB Tourist Verlag, 1978. Photo: Marie-Madeleine Ozdoba.

Couverture d’un livre d’histoire illustrée de la Yougoslavie édité dans les années 1980. © Marie-Madeleine Ozdoba.
Pour la plupart, les bibliothèques qui ne les ont pas encore mis au rebut conservent les histoires illustrées des villes sans leurs jaquettes d’origine – comme la bibliothèque du Leibniz-Institut für Raumbezogene Sozialforschung (IRS Erkner), mon institution d’accueil au moment d’écrire cet article, où ils prennent la poussière dans les rayonnages d’histoire urbaine des villes concernées. Or, davantage que les contenus écrits, ce sont les images – et donc aussi les jaquettes – qui permettent d’appréhender le patrimoine urbain et architectural de la RDA en tant que support d’un imaginaire social du socialisme, en conjonction avec les nombreuses médiations de la ville et de l’architecture (articles de presse, livres illustrés, expositions, sujets télévisés…) en circulation à la même époque (Ozdoba 2023). En effet, lorsqu’elle a lieu, la valorisation patrimoniale des bâtiments hérités de la RDA fait régulièrement l’impasse sur la dimension transmédiale (Ryan 2014) reliant l’architecture à ses supports médiatiques. Par conséquent, ces bâtiments courent le risque de demeurer muets en tant que mémoires de la RDA, en particulier lorsqu’ils sont appropriés – comme la Stadthalle de Chemnitz, ou encore le pavillon Minsk à Potsdam, devenu le musée privé d’un collectionneur d’art – par les imaginaires sociaux d’un néolibéralisme en plein essor.
Les histoires illustrées des villes de la RDA font partie de la masse des productions éditoriales de la RDA déclassées au rang de papier imprimé sans valeur au moment de la réunification, dans un mouvement qui se voulait émancipateur, visant à faire taire la propagande d’un régime honni. Créée en 1990, l’union indépendante des historiens (Unabhängiger Historikerverband) dénonça ardemment les membres de la Historiker-Gesellschaft der DDR – qui joua un rôle important dans le projet éditorial des histoires illustrées, comme nous l’avons vu – pour leur « provincialisme et [leur] incompétence frisant le ridicule » (Schulze 1990)17. Quoique largement justifiée sur le fond, cette critique manquait néanmoins la dimension de l’imaginaire (Bartetzky et al. 2009) – parent pauvre de l’historiographie des productions éditoriales de la RDA, à la faveur d’une histoire de la propagande.
A partir des exemplaires retrouvés dans les réserves de la BU Nantes, où ils ont sommeillé pendant plus de trente ans, nous avons retracé dans un premier temps les soubassements idéologiques et les rouages organisationnels d’une entreprise éditoriale contrôlée par le régime est-allemand, dont la diffusion n’avait rien d’anecdotique. Dans un deuxième temps, la notion d’imaginaire social nous a servi d’armature conceptuelle pour explorer ces ouvrages en tant que représentations partagées de la ville socialiste. Échappant aux lieux communs et à la linéarité du texte, les images se sont révélées être au cœur d’une rhétorique de l’actualisation qui doit s’appréhender de manière transmédiale – entre l’architecture réalisée et ses représentations, mais aussi à l’aune de facteurs d’indétermination d’un récit visuel qui demeure ouvert à l’appropriation.
Si l’imaginaire peut constituer un facteur de cohésion sociale voire de conformisme, il peut également devenir un moteur de changement social et contribuer à modifier les conditions mêmes dans lesquelles il s’est formé (Castoriadis 1975). Précipitée par l’absence de démocratie, la fin de la RDA fut ainsi marquée par l’effondrement de l’imaginaire du socialisme tel que promu dans les histoires illustrées des villes de la RDA : peu de mois après la parution du dernier volume, les citoyens de la RDA se réapproprièrent, précisément, les pratiques de l’imaginaire social, en produisant leurs propres représentations de rassemblements populaires dans l’espace public, diffusés dans la presse et à la télévision (Moine et al. 2021). Si les histoires illustrées éditées sous le contrôle du régime perdirent leur pouvoir de fédérer un imaginaire, ce n’était donc pas parce qu’elles étaient des représentations fallacieuses de la réalité sociale, ce dont personne n’avait douté, mais bien parce que cette réalité sociale avait explosé en vol.
La mise au rebut de ces ouvrages à l’époque de la réunification laissa la place à une tache aveugle dans l’historiographie de la RDA marquée par la perspective ouest-allemande qui, souhaitant « refermer la parenthèse », perçoit la chute du Mur comme un « retour à la normale » (Wahnich 2006)18. Au moment où se multiplient les initiatives pour préserver le patrimoine architectural et urbain de l’ère socialiste (Hillmann 2021), les traces de l’usage de la ville et de l’architecture dans la construction d’un imaginaire du socialisme s’effacent inexorablement, tandis que disparaissent les derniers témoins d’époque susceptibles de préciser ou contredire les sources écrites (Goudin-Steinmann/Arp 2020). La préservation de certains bâtiments semble ainsi aller de pair avec une oblitération des supports médiatiques qui témoignent de leurs significations passées : un héritage architectural du socialisme bienvenu à condition qu’il demeure muet. Ainsi, à travers notre archéologie du projet éditorial de l’histoire illustrée des villes de la RDA, il ne s’agit évidemment pas de réhabiliter la propagande du parti au pouvoir à l’époque, mais d’affirmer la place de l’imaginaire social de l’Allemagne socialiste dans une I’historiographie culturelle de l’Allemagne réunifiée – tandis que la RFA a dominé et domine encore le processus de réunification avec ses lois, ses normes et sa façon d’en parler (Oschmann 2023).
Comme nous l’avons montré à l’exemple de la Stadthalle de Chemnitz, seule l’appréhension transmédiale des bâtiments au prisme de leur mise en œuvre dans des représentations partagées – telles que ces ouvrages illustrés – est susceptible de rendre à l’architecture de la RDA tout son potentiel en tant que support mémoriel (Nerdinger 2018) de l’expérience socialiste. Pour ce faire, notre analyse a mis au jour des articulations entre des institutions, des acteurs et des enjeux relevant de champs souvent étudiés de manière disjointe : l’histoire du régime socialiste de la RDA ; la socio-histoire de l’édition de vulgarisation scientifique ; et l’approche des médiations de la ville et de l’architecture sous l’angle de l’imaginaire.
En envisageant l’héritage bibliographique oublié de la RDA comme lieu d’un imaginaire social, nous souhaitons contribuer à dessiner de nouvelles perspectives critiques à la rencontre de la recherche architecturale et urbaine et du champ des études visuelles, à l’heure où l’instrumentalisation des développements urbains dits « durables » dans la communication politique bat son plein : quelles idéologies et quels projets de société trouvent à s’y articuler ? Quels imaginaires sociaux s’y développent ? Vu sous cet angle, « ce qu’il reste de la RDA » c’est aussi une distance infranchissable précipitée par l’histoire, qui tend un miroir grossissant à notre monde d’aujourd’hui.