En 1978 paraît aux éditions Henschel à Berlin-Est, « au nom du Centre national RDA de l’ASSITEJ » (Association internationale du théâtre pour l’enfance et la jeunesse) et sous la direction de Christel Hoffmann, un ouvrage intitulé Kinder- und Jugendtheater der Welt : en 167 pages abondamment illustrées, les théâtres pour l’enfance et la jeunesse de 27 pays sont tour à tour présentés, par ordre alphabétique, de l’Australie aux USA (Hoffmann 1978). Le volume est réédité en 1983 en RFA, chez Heinrichshofen’s Verlag, et comporte alors 276 pages, qui embrassent 35 pays (Hoffmann 1983). Le livre lui-même a franchi les frontières puisqu’il fait partie, pour ce qui est de la première édition datant de 1978, de la collection d’ouvrages est-allemands récemment (re) découverts, puis catalogués, à la bibliothèque Lettres de I’Université de Nantes : par son contenu tout comme par sa présence en France, il témoigne des circulations transnationales en matière de théâtre pour l’enfance et la jeunesse, qui se développèrent tout au long du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui, et permet d’éclairer un pan de la vie théâtrale souvent négligé1.
Nous souhaiterions nous pencher sur la trace nantaise de cette publication du Centre national RDA de l’ASSITEJ et l’analyser comme un indice de l’importance que revêtaient, pour la RDA, le théâtre pour l’enfance et la jeunesse et les échanges internationaux dans ce domaine. Nous nous atta cherons tout d’abord à reconstituer la genèse de l’ouvrage Kinder- und Jugendtheater der Welt et à souligner la manière dont ce théâtre a pu être investi par le régime est-allemand. Puis, nous reviendrons sur la présence de documents relatifs au Centre national RDA de l’ASSITEJ à Nantes, mais aussi à Paris, dans le fonds de la Société d’Histoire du Théâtre (SHT), où nous a menée notre enquête sur le volume Kinder- und Jugendtheater der Welt et où se trouvent des matériaux sur les scènes théâtrales jeunes publics est-allemandes envoyés en France par la RDA dans le cadre de l’ASSITEJ2 [ill. 1 : Dossiers « ALLEMAGNE EST-R16/2A » (I, II, et III), fonds de la Société d’Histoire du Théâtre]. Nous voudrions mettre en lumière, à travers l’examen de ces archives, non seulement « ce qu’il reste de la RDA » en France dans le domaine du théâtre pour l’enfance et la jeunesse, mais aussi l’existence, dans le cas d’organisations comme l’ASSITEJ, de porosités entre blocs de l’Est et de l’Ouest au moment de la guerre froide, ce qui permet de porter un autre regard sur cette dernière.

Dossiers « ALLEMAGNE EST-R16/2A » (I, II, et III), fonds de la Société d’Histoire du Théâtre.
La genèse de l’ouvrage Kinder- und Jugendtheater der Welt est liée à l’essor de l’ASSITEJ, dont il est censé matérialiser l’envergure internationale. Le point de départ de l’association est à situer en France, ce qui explique la conservation, par la SHT, de documents de l’ASSITEJ, alors que les archives de cette dernière, créées en 1990 par Wolfgang Schneider sous le nom d’ASSITEJ international3, sont en principe regroupées à Francfort-sur-le-Main dans le bâtiment du Kinder- und Jugendtheaterzentrum (Centre du théâtre pour l’enfance et la jeunesse). L’ASSITEJ vit en effet le jour dans le sillage de la fondation à Paris, en 1957, de l’ATEJ (Association du théâtre pour l’enfance et la jeunesse) par Léon Chancerel, lequel avait promu le théâtre pour enfants dès les années 1930 et 1940, en lien avec le scoutisme et non sans tonalités pétainistes (Page 2009), et rêvait, après la Seconde Guerre mondiale, d’une organisation des théâtres jeunes publics à l’échelle du monde : après un premier festival de théâtre international pour enfants à Venise en 1963 et un colloque à Bruxelles en 1964, il se met en place, au cours d’un Congrès réunissant 32 nations à Londres, un comité préparatoire comprenant des délégués de douze pays, dont le Royaume-Uni, la France, la RDA et la RFA. Il s’ensuit la naissance de l’ASSITEJ lors du Congrès de Paris, qui eut lieu du 4 au 9 juin 1965, quelques mois avant la mort de Chancerel, l’ATEJ devenant le centre français de l’ASSITEJ (Eek 2008 : 33-51). La collaboratrice de Chancerel et co-fondatrice de l’ATEJ, Rose-Marie Moudouès, occupe alors également le poste de secrétaire générale de l’ASSITEJ (de 1965 à 1989), et c’est vraisemblablement à son initiative que des documents relatifs à l’ASSITEJ sont rassemblés pendant des décennies à Paris et se trouvent pour certains d’entre eux encore à la SHT4.
Comme l’URSS et comme d’autres pays du bloc de l’Est, la RDA, où la « Arbeitsgemeinschaft der Kinder- und Jugendtheater der DDR » avait été créée en 1959, est très active au sein de l’ASSITEJ : du 19 au 26 février 1966, Berlin-Est accueille un festival international du théâtre pour l’enfance et la jeunesse, lors duquel le comité exécutif de l’ASSITEJ siège à deux reprises et décide de convoquer la première Assemblée générale de l’association du 25 au 30 mai 1966 dans la ville de Prague (SHT I Heitzenrother 1966). Par ailleurs, le 29 octobre 1966, à l’occasion d’une réunion de travail à Berlin-Est, la « Arbeitsgemeinschaft der Kinder- und Jugendtheater der DDR » modifie son nom pour devenir la « Arbeitsgemeinschaft der Kinder- und Jugendtheater der DDR. Zentrum DDR der ASSITEJ ». Ilse Rodenberg, qui dirigea de 1959 à 1974 le théâtre pour l’enfance et la jeunesse fondé en 1950 à Berlin-Est par son mari Hans Rodenberg et appelé Theater der Freundschaft (aujourd’hui Theater an der Parkaue), devint également vice-présidente de l’ASSITEJ de 1970 à 1974, avant d’en être la présidente de 1974 à 1978, puis la présidente honoraire jusqu’en 1987.
Un « Compte rendu du Centre national en RDA pour la période 1972 et 1973 », qui a été envoyé à Paris dans une version française, dresse une liste des activités de la RDA au sein de l’ASSITEJ [ill. 2 : « Compte rendu du Centre national en RDA pour la période 1972 et 1973 », fonds de la Société d’Histoire du Théâtre]. Y est notamment annoncé le projet du volume Kinder- und Jugendtheater der Welt :
5. Le Centre national et les éditions Henschel « L’art et la société » envisagent la publication d’un ouvrage illustré Théâtres des enfants dans le monde. Ce livre constituera pour l’ASSITEJ un excellent instrument pour faire connaître ses objectifs et présenter au grand public les résultats de ses activités, illustrés par les théâtres que regroupent les centres nationaux. À condition que tous les autres centres nationaux participent intensément à ce projet, la publication répondra à l’un des grands impératifs des statuts internationaux de l’ASSITEJ. (SHT I Compte rendu : 4-5).

« Compte rendu du Centre national en RDA pour la période 1972 et 1973 », fonds de la Société d’Histoire du Théâtre.
Christel Hoffmann est également mentionnée dans le même compte rendu :
En novembre 1973, Mme Christel Hoffmann, directrice artistique du Théâtre de l’amitié, a soutenu devant un grand public sa thèse Le théâtre des enfants et de la jeunesse en RDA – ses traditions, son développement et ses aspects […]. Mme le Dr Hoffmann était ainsi la première en RDA à passer son doctorat sur un thème d’une importance particulière pour tous ceux qui travaillent au service du théâtre des enfants et de la jeunesse. (SHT I Compte rendu : 5).
L’ouvrage Kinder- und Jugendtheater der Welt témoigne par ailleurs de l’engagement de la RDA dans les activités de l’ASSITEJ en consacrant une page aux principaux repères chronologiques dans l’histoire de l’association, parmi lesquels figurent la vice-présidence déjà citée d’llse Rodenberg ou encore l’organisation de l’Assemblée générale de l’ASSITEJ à Berlin-Est en 1975 (Hoffmann 1978 : 166).
Pareille implication de la RDA lui permet de donner une visibilité particulière à son théâtre pour l’enfance et la jeunesse, qui est vu comme un fleuron du régime. De fait, dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la zone d’occupation soviétique puis la RDA se dotent de théâtres jeunes publics qui possèdent à chaque fois leur « Ensemble », sont subventionnés par l’État et n’ont quasiment rien à envier aux « Stadt- und Staatstheater » des adultes : le Theater der Jungen Welt ouvre ses portes en 1946 à Leipzig, le Theater der Jungen Generation en 1949 à Dresde, le Theater der Freundschaft en 1950 à Berlin, puis le Theater der Jungen Garde en 1952 à Halle, tandis que le Erfurter Kindertheater voit le jour en 1953 et le Theater für junge Zuschauer à Magdebourg en 1969… La RDA s’inspire alors du théâtre pour l’enfance et la jeunesse soviétique de l’entre-deux-guerres, notamment de la conception, défendue par Alexander Brjanzew, d’un théâtre jeune public « professionnel » et de l’exemple du théâtre musical de Natalia Saz à Moscou (Hoffmann 1976 : 14-65). Si le régime de RDA subventionne de tels théâtres, c’est au demeurant avant tout pour des raisons idéologiques : les scènes jeunes publics sont censées promouvoir une éducation de la jeunesse selon les préceptes du discours officiel, afin de faire émerger ce qui fut appelé dans les années 1950 « l’homme nouveau », puis, à partir des années 1960, la « personnalité socialiste ». Dans le bilan qu’elle dresse au lendemain de la réunification, Christel Hoffmann distingue cependant deux phases : la première, qui correspond à l’ère Ulbricht, aurait été marquée par un contrôle idéologique important, une tendance au didactisme et des formes de censure sur le plan esthétique, tandis qu’à partir du début des années 1970, notamment avec l’arrivée de Honecker au pouvoir,
les restrictions ne concernaient plus que les délits politiques, aucune doctrine décidant des moyens et des formes n’était plus mise en avant. Pendant cette période, quelques-uns des meilleurs artistes des théâtres pour l’enfance et la jeunesse de RDA comme Horst Hawemann, Mira Erceg, Karl-Friedrich Zimmermann, etc., purent travailler en étant relativement tranquilles. (Hoffmann 1991 : 180).
Si, au-delà de cette périodisation, des distinctions plus subtiles peuvent être établies, il ne fait pas de doute que le théâtre pour l’enfance et la jeunesse est-allemand bénéficie, au moins dans les deux dernières décennies de la RDA, de marges de liberté et d’un dynamisme susceptibles de lui assurer une véritable reconnaissance, y compris au-delà de ses frontières.
L’ASSITEJ apparaît à cet égard comme un tremplin, à la fois pour le pouvoir politique et pour les artistes des théâtres jeunes publics est-allemands, leur offrant la possibilité d’atteindre une audience internationale et de s’y ériger en modèle. Les documents envoyés par la RDA en France, qu’il s’agisse des matériaux conservés par la SHT à Paris ou de l’ouvrage Kinder- und Jugendtheater der Welt à Nantes, témoignent d’une mise en scène de soi qui peut prendre des airs de propagande, voire relever d’une forme de soft power [ill. 3 : Carte de visite de l’Ambassade de RDA attestant la provenance de documents sur le théâtre jeunes publics, fonds de la Société d’Histoire du Théâtre]. Dans les trois dossiers « ALLEMAGNE EST-R16/2A » (I, II, et III) que nous avons consultés dans les archives de la SHT, se trouvent ainsi plusieurs chemises qui contiennent des programmes, des photographies de spectacles ou encore des brochures anniversaires (« Jubiläumshefte ») du Theater der Jungen Generation, du Theater der Jungen Welt et du Theater der Freundschaft, soulignant la vitalité de la vie théâtrale est-allemande dans ce domaine. Ont également été expédiées à Paris, au début des années 1970, deux boîtes de 100 diapositives chacune, qui sont estampillées « ASSITEJ / Nationales Zentrum der Deutschen Demokratischen Republik » et sont accompagnées d’une bande magnétique et d’un livret de 12 pages en français [ill. 4 : Deux boîtes de 100 diapositives chacune, estampillées « ASSITEJ / Nationales Zentrum der Deutschen Demokratischen Republik », avec bande magnétique et livret de 12 pages en français, fonds de la Société d’Histoire du Théâtre]. Ces matériaux visent à démontrer la richesse et la diversité du théâtre pour l’enfance et la jeunesse en RDA :
Hello mes amis !
Bonjour, mesdames, messieurs !
Je veux vous dire quelques mots sur le théâtre pour l’enfance et la jeunesse en République Démocratique Allemande.
Nos jeunes spectateurs ont cinq théâtres à leur disposition. Plus de 120 acteurs professionnels jouent pour eux environ 150 spectacles par an.
Une douzaine de metteurs en scène permanents et autant de dramaturges de scénographes, de musiciens et de maquilleurs – bref, tous les métiers indispensables au théâtre y sont représentés, en en autre (sic !) des pédagogues qui traviallent (sic !) dans ces ensembles.
Nos théâtres reçoivent de grosses subventions de l’État, si bien que les entrées sont très bon marché ; et naturellement l’ensemble des places est toujours occupé. (SHT Livret 1972 : 1).

Carte de visite de l’Ambassade de RDA attestant la provenance de documents sur le théâtre jeunes publics, fonds de la Société d’Histoire du Théâtre.

Deux boîtes de 100 diapositives chacune, estampillées « ASSITEJ / Nationales Zentrum der Deutschen Demokratischen Republik », avec bande magnétique et livret de 12 pages en français, fonds de la Société d’Histoire du Théâtre.
Les textes du livre Kinder- und Jugendtheater der Welt relèvent de la même volonté de faire valoir les atouts du théâtre pour l’enfance et la jeunesse du bloc de l’Est en général et de la RDA en particulier, au sein d’une comparison internationale. Dans l’introduction au volume, qui propose un panorama des scènes jeunes publics à l’échelle du monde et est rédigée par Christel Hoffmann, la naissance du théâtre professionnel pour l’enfance et la jeunesse est située en Russie pendant la Révolution d’octobre, en 1917, le théâtre de cette dernière étant présenté comme un modèle « pour les artistes et les pédagogues du monde entier5 » (Hoffmann 1978 : 8). Les différences, après 1945, entre l’Est et l’Ouest sont ensuite pointées du doigt, notamment l’écart en termes de moyens matériels et financiers, lequel constitue un leitmotiv du discours est-allemand sur le sujet :
In den kapitalistischen Ländern blieb das professionelle Kindertheater nach wie vor der Initiative einiger Künstler überlassen, die aus eigenem Antrieb handelten […]. Herausragende Aufführungen für Kinder, die es zweifelsohne auch in dieser Zeit gegeben hat, blieben im allgemeinen Mittelmaß unbeachtet. Das war für junge Künstler kaum ermutigend, sich dem Kindertheater zuzuwenden. Anders verlief die Entwicklung des Kinder- und Jugendtheaters in den sozialistischen Ländern. Feste Ensembles und eigene Häuser boten die Voraussetzung für eine systematische Ausbildung von künstlerischen und pädagogischen Arbeitsprinzipien. Eine nationale Dramatik für Kinder und Jugendliche entstand. Frei von materiellen Sorgen konnten sich die Theater einen eigenen künstlerischen Weg suchen, und dieser Weg führte zum jungen Zuschauer. So unterschiedlich die Entwicklung in den Ländern wie auch in einzelnen Theatern war: die Haltung, den jungen Zuschauer als den eigentlichen Eigentümer dieser Theater zu betrachten, ist ihnen gemeinsam. (Hoffmann 1978 : 9)6.
L’essor du théâtre jeunes publics dans les anciennes colonies et les pays dits – dans les années 1970 – « du Tiersmonde »7 est également souligné au sein de Kinderund Jugendtheater der Welt et mis en relation avec la « Révolution socialiste »8 et I’émancipation du joug colonial (Hoffmann 1978 : 12)9. Le texte présentant chaque pays dans le volume est rédigé à partir des informations fournies par les centres nationaux de l’ASSITEJ (Hoffmann 1978 : 165), et celui qui concerne la RDA relève que « le jeune État a élevé au rang de loi la création de théâtres professionnels pour l’enfance et la jeunesse [et] a mis à leur disposition des moyens conséquents »10 (Hoffmann 1978, non paginé). L’ouvrage Kinder- und Jugendtheater der Welt et l’ASSITEJ constituent de la sorte une vitrine pour la RDA, laquelle y vante ses mérites par rapport à l’Ouest11. Or, par-delà son instrumentalisation à des fins de propagande, le théâtre pour l’enfance et la jeunesse semble avoir aussi été un lieu d’interactions productives entre les deux blocs.
La présence, en France, de ces documents sur les théâtres pour l’enfance et la jeunesse est-allemands met en évidence des circulations qui peuvent être à première vue inattendues au moment de la guerre froide. Les promoteurs du théâtre jeunes publics donnent la preuve, au sein d’une organisation comme l’ATEJ puis de l’ASSITEJ, d’une volonté d’internationalisation qui paraît ignorer, voire dépasser, les obstacles culturels et politiques. Le profil de Léon Chancerel, fervent catholique, partisan du gouvernement de Vichy, puis artisan de l’ouverture de l’ATEJ à l’international, y compris aux pays d’Europe de l’Est, peut surprendre. De fait, les activités de l’ASSITEJ se déploient sans que les conflits idéologiques ni la partition du monde ne posent apparemment de difficulté majeure. Au sujet du festival international de théâtre pour l’enfance et la jeunesse organisé à Berlin-Est en 1966, un journaliste ouest-allemand de l’hebdomadaire Deutsche Volkszeitung, Heinz Krüger, fait le constat suivant :
Es waren Dramaturgen, Intendanten, Regisseure, Schauspieler und Publizisten aus 25 Ländern vertreten. In den Referaten und Diskussionsbeiträgen zeigte sich eine harmonische Atmosphäre zwischen West und Ost und das Bestreben, die Jugend überall so frühzeitig wie möglich zum Theatererlebnis und zu inneren Beziehungen zur Kunst kommen zu lassen. (SHT 1 Krüger 1966)12.
En effet, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les fondateurs de l’ASSITEJ sont mus par la volonté de construire une paix durable et par une forme d’utopie s’appuyant sur des références à une enfance quelque peu idéalisée, ainsi que sur des valeurs dites « universelles »13. Les statuts que s’est donnés l’ASSITEJ lors de sa fondation en 1965 et qui furent ensuite actualisés (à la marge) en témoignent :
Considérant que l’art du théâtre est un mode d’expression universelle de l’humanité et crée des liens à travers le monde entre de vastes groupes de peuple par l’influence et le pouvoir qu’il exerce sur eux au service de la paix et considérant le rôle que le théâtre peut jouer dans l’éducation de la jeunesse, il est constitué une organisation internationale du théâtre pour l’enfance et la jeunesse. Article I : […] Cette association est constituée en dehors de toute préoccupation politique, confessionnelle ou raciale. (KJTZ « Statuts », non daté : 1)14.
Dans l’avant-propos du volume Kinder- und Jugendtheater der Welt, le président de l’ASSITEJ, Vladimir Adamek, affirme de même le souhait de servir, à travers son action, « la paix entre les peuples »15 (Hoffmann 1978 : 5). L’ASSITEJ, qui constitue une « sous-organisation de l’UNESCO »16 (Hoffmann 1978 : 4e de couverture), relèverait ainsi de cette « autre histoire de la guerre froide » que dépeint Sandrine Kott dans son livre Organiser le monde : une autre histoire de la guerre froide (Kott 2021). En se penchant surles organisations internationales après 194517, Kott met en évidence les utopies et les pratiques de l’internationalisme qui se sont alors développées, en réaction au passé immédiat, face aux atrocités du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale, mais ont souvent été occultées dans l’histoire de la guerre froide et ses représentations habituelles. À propos des problématiques liées aux enfants, elle note :
Les organisations internationales ne sont pas seulement des lieux d’affrontements stériles entre les deux blocs. Les discussions qui ont lieu dans les assemblées de ces organisations sont également des occasions de questionner les modèles dominants, souvent occidentaux […]. Ces questionnements ne sont pas réductibles à des oppositions de guerre froide. (Kott 2021 : 78).
Les pays du bloc de l’Est peuvent ainsi servir de source d’inspiration. Dans un mémoire universitaire intitulé Le théâtre pour enfants. Historique et situation actuelle, rédigé à Lyon au tout début des années 1970 et conservé dans les archives de la SHT, Martine Germain passe en revue les « pays où le théâtre pour enfants est en plein essor » (Germain : 38), à commencer par l’URSS, la Tchécoslovaquie et la RDA, avant de conclure :
À travers tous ces exemples de pays socialistes, nous comprenons mieux pourquoi ils servent de référence aux artisans du théâtre pour l’enfance du monde entier […]. Pour tous ces pays, le problème de financement ne se pose pas, puisque l’activité théâtrale pour les enfants et les jeunes est reconnue d’utilité publique par les gouvernements. (Germain : 55)18.
L’ambition internationale, par-delà la bipartition du monde, de l’ASSITEJ se manifeste également dans sa promotion du plurilinguisme [ill. 5 : Revue de l’ASSITEJ Théâtre enfance et jeunesse (janvier-mars 1967), fonds de la Société d’Histoire du Théâtre]. Conformément à ses statuts qui insistent sur l’importance de la traduction19, ses publications sont souvent éditées en plusieurs langues : des brochures de présentation du théâtre est-allemand pour l’enfance et la jeunesse (par exemple celle du Theater der Freundschaft en 1965) sont traduites en français, en anglais et en russe, qui constituent les trois langues officielles de l’ASSITEJ depuis sa fondation. La deuxième édition, en 1983, de l’ouvrage Kinder- und Jugendtheater der Welt est également accompagnée des versions française, anglaise et russe des textes allemands (Hoffmann 1983).

Revue de l’ASSITEJ Théâtre enfance et jeunesse (janvier-mars 1967), fonds de la Société d’Histoire du Théâtre.
L’ASSITEJ affirme par ailleurs sa volonté de produire des documents non seulement afin de faire circuler le plus possible les informations concernant les théâtres jeunes publics, mais également pour en constituer une mémoire, là aussi avec I’ambition d’une dimension internationale. Dans ses statuts, elle se donne à cet égard pour but : « III. 5 La fondation d’institutions à des fins de documentation et d’études pour le théâtre pour l’enfance et la jeunesse, telles que bibliothèques, musées, discothèques, etc… » (KJTZ « Statuts », non daté : 2). De manière analogue, dans le « Compte rendu du Centre national en RDA de l’ASSITEJ pour la période 1972 et 1973 », il est précisé que
la création d’un centre d’information et de documentation jouera un rôle essentiel dans la propagation des expériences rassemblées par tous les intéressés. Certainement le Centre profitera aussi des documentations provenant des autres centres nationaux, qui sont priés, dans leur intérêt, d’alimenter les archives pour leur donner ainsi un niveau international, permettant à tous de s’informer sur place. C’est pourquoi les responsables des centres sont priés d’envoyer leurs documentations à l’adresse susmentionnée. Répondant à une demande fréquemment exprimée par les collaborateurs des autres centres nationaux, on a prévu la publication en plusieurs langues de comptes rendus ou de bulletins sur les expériences et les résultats obtenus dans le travail du Centre national. (SHT 1 Compte rendu 1972 : 2).
La documentation recueillie dans les archives de la SHT sur le théâtre pour l’enfance et la jeunesse de RDA se distingue en outre par la grande variété de supports auxquels il est fait appel [ill. 6 : Disque 45 tours pour les 20 ans du Theater der Freundschaft, fonds de la Société d’Histoire du Théâtre et ill. 7 : Enveloppe et photographies célébrant les 20 ans du Theater der Freundschaft, fonds de la Société d’Histoire du Théâtre]. En plus des photographies et des textes imprimés, on y trouve en effet des disques, des bandes magnétiques ou encore les diapositives déjà citées, dont une version fut également envoyée aux États-Unis et au Canada, à des fins d’« information et [de] documentation pour plusieurs universités » (SHT 1 Compte rendu 1972 : 10). L’ASSITEJ et des centres nationaux tels que celui de la RDA ont largement contribué à la fabrication d’archives et à leur collecte, en insistant à la fois sur la nécessité d’échanger des informations et sur l’importance de faire émerger une histoire du théâtre jeunes publics. Dans l’avant-propos de Kinder- und Jugendtheater der Welt, Rose Marie Moudouès souligne que « le théâtre pour l’enfance et la jeunesse attend encore ses historiens »20 (Hoffmann 1978 : 5), et dans l’article portant, au sein du même ouvrage, sur la RDA, il est mentionné la création, en 1974, d’un « Bureau des questions nationales et internationales du théâtre pour l’enfance et la jeunesse », avec « les archives afférentes »21 (Hoffmann 1978 : non paginé) : tout se passe comme si les acteurs de l’époque, appelant de leurs vœux cette histoire, avaient tenté d’en produire et d’en rassembler d’ores et déjà les archives. Dans le cas du Centre RDA de l’ASSITEJ, le souhait d’écrire l’histoire se conjugue avec la volonté de marquer cette dernière en n’ayant de cesse de commémorer des anniversaires et autres jubilés. L’autocélébration semble ainsi créer de manière quasi performative des événements : on trouve, dans les archives de la SHT, des documents consacrés tour à tour aux « 20 ans de la RDA – 20 ans de théâtre pour l’enfance et la jeunesse », aux 20 ans du Theater der Freundschaft, aux 10 ans, aux 20 ans, puis aux 25 ans du Theater der Jungen Generation, aux 20 ans, 25 ans et 30 ans du Theater der Jungen Welt… [ill. 8 : Brochure célébrant les 15 ans du Theater der Jungen Generation, fonds de la Société d’Histoire du Théâtre et ill. 9 : Brochure célébrant les 20 ans de la RDA et du théâtre pour l’enfance et la jeunesse, fonds de la Société d’Histoire du Théâtre].

Disque 45 tours pour les 20 ans du Theater der Freundschaft, fonds de la Société d’Histoire du Théâtre.

Enveloppe et photographies célébrant les 20 ans du Theater der Freundschaft, fonds de la Société d’Histoire du Théâtre.

Brochure célébrant les 15 ans du Theater der Jungen Generation, fonds de la Société d’Histoire du Théâtre.

Brochure célébrant les 20 ans de la RDA et du théâtre pour l’enfance et la jeunesse, fonds de la Société d’Histoire du Théâtre.
Force est de constater cependant le contraste entre pareilles tentatives de faire l’histoire et le caractère relativement invisible, jusqu’à présent, de ces mêmes traces de la RDA, que ce soit au sein de la BNF Richelieu ou de la bibliothèque de Nantes. Différents facteurs peuvent contribuer au peu d’attention qui leur a été dévolue. On soulignera tout d’abord une certaine difficulté d’accès, d’une part en raison de la barrière de la langue, la plus grande partie des matériaux envoyés en France par le Centre national RDA de l’ASSITEJ étant en allemand, malgré les encouragements à la traduction que nous avons évoqués. D’autre part, il apparaît que les efforts de la RDA en matière de production multimédiale ont pour contrepartie, aujourd’hui, l’obsolescence de la modernité de leur époque puisqu’il devient difficile de trouver les appareils adéquats pour écouter les bandes magnétiques ou les disques, voire pour visionner les diapositives. De plus, les travaux sur le théâtre pour l’enfance et la jeunesse restent relativement marginaux, comme tout ce qui relève d’une culture jugée « mineure », visant un public particulier, souvent en lien avec des pratiques amateurs : les « théâtres appliqués » sont peu étudiés alors qu’ils irriguent le tissu social et jouent un rôle de laboratoire artistique (Warstat 2017). La recherche sur ces derniers est fréquemment le fait de professionnels, en l’occurrence du secteur de l’enfance et de la jeunesse, si bien qu’elle allie étroitement pratique et théorie et se penche davantage sur le présent immédiat que sur le passé. Elle est par ailleurs majoritairement effectuée par des femmes, là où l’histoire (y compris l’histoire du théâtre) est traditionnellement plutôt une discipline masculine (Thébaut 2009), d’où une certaine invisibilisation de ce qu’il reste du théâtre jeunes publics de la RDA.
Nous plaiderons par conséquent pour une (re)découverte des documents sur le théâtre pour l’enfance et la jeunesse est-allemand présents en France et, plus généralement, de l’histoire de l’ASSITEJ. En effet, l’entrée par le théâtre jeunes publics et sa dimension transnationale peut apporter un autre éclairage sur les scènes théâtrales du XXe siècle et sur la guerre froide, en soulignant les circulations entre l’Est et l’Ouest existant en la matière, en dépit du rideau de fer. Il s’agirait toutefois d’examiner plus précisément ce qui se joue lors de ces échanges, derrière les récits universalisants et quelque peu lénifiants qui caractérisent souvent les discours sur le théâtre pour l’enfance et la jeunesse. Le bloc de l’Est était à cet égard loin d’être homogène, et l’on peut se demander dans quelle mesure se font entendre, par le biais de l’ASSITEJ, les voix de pays d’Europe de l’Est exprimant, par rapport à l’Union soviétique, « un point de vue plus différencié et plus autonome que celui qui leur est attribué par des perceptions occidentals » (Kott 2021 : 14). Il y aurait enfin à se pencher davantage sur l’héritage complexe du théâtre pour l’enfance et la jeunesse est-allemand, une fois la RDA disparue. On notera que Christel Hoffmann est restée très présente dans la vie théâtrale de l’Allemagne réunifiée : dernière directrice du centre RDA de l’ASSITEJ, elle a été, juste après la chute du Mur, directrice artistique des rencontres berlinoises du théâtre jeunes publics, a été nommée, à partir de 2001, Professeure honoraire à l’Institut de pédagogie du théâtre de la Fachhochschule Osnabrück, et a régulièrement participé à l’organisation de festivals internationaux du théâtre pour l’enfance et la jeunesse.