Introduction
Tout discours, au sens large, est construit d’une manière ou d’une autre sur des dichotomies, plus ou moins enracinées mais aussi plus ou moins dépassables pour atteindre une pensée plus nuancée. Ces dichotomies mobilisées en discours s’ancrent également plus fondamentalement dans la langue, au travers de la relation lexicale entre deux antonymes.
La confrontation des outils théoriques et méthodologiques de deux approches de tradition différente, la sémantique lexicale et la communication interculturelle, nous amène à la conclusion que la catégorisation binaire est un ressort fondamental tant du langage (Croft & Cruse 2004; Jones et al. 2012) que de l’identité sociale des êtres humains (Tajfel & Turner 2004; Holliday et al. 2021). La maitrise de ces outils donne toutefois également des clés pour penser et exprimer un monde à la fois plus inclusif et plus ouvert à la différence.
Grâce à de précédents travaux sur les constructions discursives binaires basés sur l’exploitation de l’antonymie (Steffens 2018; Steffens 2019), réexaminés à la lumière des théories de l’identité sociale, cette contribution vise à expliquer les mécanismes cognitifs, linguistiques et sociaux qui sous-tendent les raisonnements binaires pour identifier les pistes permettant d’aller au-delà.
Nous présenterons d’abord l’antonymie comme manifestation et support de la binarité dans la cognition humaine, avant d’envisager le double mouvement de pensée permettant de sortir de cette dualité, puis de la recréer, grâce aux mécanismes de catégorisation et de conceptualisation. Nous montrerons ensuite comment ces deux mécanismes façonnent aussi notre identité sociale, pour identifier des outils applicables à l’analyse du discours. Ces deux perspectives seront ensuite croisées dans le commentaire détaillé d’exemples choisis d’antonymie en discours, illustrant la manière dont la présence de deux antonymes dans une même phrase peut forcer une vision strictement binaire du monde. Des pistes pour dépasser cette vision seront identifiées pour terminer.
La binarité comme ressort cognitif et linguistique fondamental : l’antonymie
En première approche, l’antonymie peut être définie comme la relation binaire entre des lexèmes opposés. Cette relation lexicale occupe une place particulière dans la cognition humaine. L’étude fondatrice de Deese (1964) montre que les mots associés le plus fréquemment dans des tests d’associations libres sont des antonymes. Cette étude porte sur l’anglais, mais s’applique également à d’autres langues. Si l’on vous demande d’associer un mot, n’importe lequel, à gauche, il y a de fortes chances que votre réponse soit droite, comme 51% des répondants de Deese qui ont spontanément associé right à left. Plus de chances même que ce que le hasard ne prédirait. Grâce à ces tests, Deese (1964) a ainsi identifié les quarante paires d’adjectifs antonymes anglais que les informateurs associent le plus fréquemment. Selon Justeson et Katz (1991), les membres de ces quarante paires apparaissent également en discours, ensemble dans la même phrase, plus souvent que le hasard ne le prédit. L’antonymie semble donc être un ressort cognitif fondamental, ce qui poussent Jones et Murphy (2005) à considérer que deux antonymes sont cognitivement si proches qu’ils forment même une construction binaire, mémorisée comme un tout.
Cette idée est renforcée par l’existence d’une catégorie d’antonymes, dit contradictoires ou complémentaires, correspondant à la définition logique de la contradiction comme l’exclusion mutuelle de deux concepts – ce qui interdit l’existence d’un troisième concept dans le même domaine. Cruse (1986 : 199) cite la paire dead/alive comme exemple de complémentaires et précise que la phrase John is not dead implique, et est impliquée, par la phrase John is alive. Les complémentaires divisent le monde de manière strictement binaire.
Traditionnellement, cette catégorie est distinguée de celle des antonymes contraires, qui correspondent à la définition des contraires logiques en ce qu’ils admettent leur commune négation et ne divisent donc pas strictement un domaine conceptuel en deux.
La négation simultanée des antonymes contraires n’est pas nécessairement aisée à définir sémantiquement. Les contraires sont des lexèmes scalaires : ils sont modulables en discours par des adverbes de degré et peuvent apparaître dans des phrases comparatives explicites (Cruse 1986 : 202), car ils dénotent des degrés d’une propriété variable (comme le poids, la taille, la vitesse), qui peut être représentée par une échelle graduée (Cruse 1986 : 204). Quel que soit le nom qu’on donne au concept correspondant à la négation simultanée des contraires, on peut considérer qu’elle correspond à une zone sémantique au centre de l’échelle dont les contraires dénotent des pôles, zone dans laquelle aucun de ces deux pôles ne s’applique (cut pour Ogden (1932), zone of indifference pour Sapir (1944), région intermédiaire pour Van Overbeke (1975) ou midinterval pour Lehrer et Lehrer (1982)). Cette zone peut constituer le sens d’une unité lexicale, le tertium. Les exemples les plus souvent cités pour le français sont tiède (Blanché 1957 : 195; Rivara 1993 : 45), moyen (Rivara 1993 : 42), indifférent (Ducháček 1965 : 62).
Ce tertium peut être neutre par rapport aux antonymes. Les termes neutres s’appliquent à plusieurs paires d’antonymes : (être) indifférent ou indifférence « ne pas éprouver de sentiment », terme neutre pour toutes les paires antonymes qui expriment des sentiments (aimer/haïr, amour/haine, sympathie/antipathie, joie/tristesse, joyeux/triste, confiance/méfiance, etc.), ou rester « ne pas bouger », terme neutre pour tous les verbes de mouvement.
Ce tertium, s’il peut correspondre à la négation simultanée des contraires, peut aussi être défini comme leur commune affirmation. C’est le cas quand il est intermédiaire par rapport à deux antonymes plutôt que neutre. Ainsi moyen ou normal, qu’on peut définir par « qui est moins petit que le petit et moins grand que le grand » correspondent à la commune affirmation de grand et petit en raison du caractère comparatif des antonymes auxquels ils se rapportent. Ces deux termes intermédiaires, employés seuls ou dans des syntagmes qui spécifient leur sens (de taille moyenne, les classes moyennes, à vitesse moyenne/normale, par exemple), peuvent équivaloir à la négation/affirmation simultanée de nombreuses paires antonymiques grand/petit, étroit/large, riche/pauvre, rapide/lent, etc. Certains termes intermédiaires sont propres à une seule opposition, comme tiède qui est lié à une paire particulière.
L’existence de contraires, admettant un troisième terme, ne remet toutefois en cause qu’apparemment la binarité : tant les contradictoires mort/vivant que les contraires chaud/froid sont des oppositions fondamentales enracinées dans la mémoire comme des paires. Le troisième terme tiède peut être considéré comme opposé de manière binaire à la fois à chaud et à froid.
Sortir de la dualité… et y revenir : la conceptualisation
Cette binarité, qui semble fondamentalement enracinée dans la cognition humaine à travers l’antonymie, est en fait au centre d’un champ de tension entre la tendance à dépasser la catégorisation binaire par la définition d’une troisième catégorie et la tendance à discrétiser le continuum de la réalité en catégories opposables deux à deux.
Ainsi, si la contradiction semble reposer sur les restrictions ontologiques imposées par le monde réel (une porte ne peut être qu’ouverte ou fermée, un être humain ne peut être que marié ou célibataire, que mort ou vivant, un animal ne peut être que mâle ou femelle, etc.), la liste de ces lexèmes contradictoires est relativement limitée et discutable. La nature elle-même contrarie leur binarité dans la mesure où des animaux ou des humains peuvent naître hermaphrodites, c’est-à-dire à la fois mâles et femelles. Par ailleurs, l’être humain défie régulièrement les dualités fondamentales. Sur le plan du genre, l’émergence du concept de non-binarité et tous les états intermédiaires, ou combinés, possibles entre homme et femme participent de ce mouvement. Sur le plan de leur existence même, la conceptualisation par les humains de catégories d’êtres qui ne sont ni morts ni vivants ou les deux à la fois (les fantômes, les vampires, les zombies, etc.) remet en cause la dualité mort/vivant.
Dans la même perspective, les contradictoires peuvent être gradués en discours, même si la scalarité, c’est-à-dire la possibilité de dénoter les degrés d’une propriété, est supposée être réservée aux contraires. Cruse (1986 : 185–186) identifie, en effet, une catégorie de lexèmes qui se caractérisent par le fait qu’ils sont logiquement contradictoires tout en étant graduables. Il appelle ces lexèmes les « complémentaires graduables » (gradable complementaries). Cruse identifie des paires de lexèmes complémentaires dont l’un des membres est graduable ou les deux : dead et alive sont ainsi complémentaires, mais alive peut être modulé par very ou moderately, open et shut sont complémentaires, mais open peut être modulé par wide, slightly ou moderately, clean et dirty sont tous deux graduables. Comme clean et dirty, les lexèmes français propre et sale peuvent se comporter comme des complémentaires dans une phrase comme J’ai mis les T-shirts propres dans le tiroir et les sales dans ce sac, mais ils peuvent aussi se comporter comme des lexèmes scalaires dans des phrases comme Ce T-shirt est plus sale que celui-là et Ce T-shirt est plus propre que celui-là (d’après les exemples de Cruse 1986: 185–186). Cette possibilité s’explique par le fait que sale et propre sont deux pôles d’une échelle sémantique dite unidirectionnelle (unidirectional scale, Yorke 2001 : 175), pour indiquer le fait que propre dénote le degré zéro de l’échelle dénotée par sale. La même analyse peut aussi être appliquée à mort/vivant, ouvert/fermé et vide/plein. Mort, fermé et vide représentent des points zéro. Cette graduabilité en discours donne l’illusion de l’existence d’une troisième catégorie intermédiaire. Dans chacune de ces paires en effet, un troisième terme semble exister : à moitié vide, à moitié plein, mi-ouvert ou à moitié ouvert et à demi mort ou à moitié mort. Il s’agit en réalité de graduations : mi-ouvert et à moitié ouvert sont des degrés d’ouverture, à demi mort et à moitié mort sont des degrés de vie paradoxalement. Pour à moitié vide et à moitié plein, c’est un peu plus complexe. Les deux premiers correspondent effectivement à « ni vide ni plein » mais sont présentés comme des degrés de l’un et de l’autre. Ceci s’explique par le fait que vide et plein constituent respectivement le point zéro et le point d’aboutissement, c’est-à-dire les deux extrémités, de l’échelle de contenance. Cette même échelle peut être envisagée dans une perspective optimiste ou pessimiste comme une graduation de l’un ou de l’autre.
Le fait de moduler des catégories binaires, voire d’ajouter une troisième catégorie intermédiaire, participe au mouvement de dépassement de la binarité. Le mouvement inverse, qui consiste à ramener la diversité à une opposition binaire, se manifeste notamment par le fait que des lexèmes contraires ont tendance à être employés dans des conditions discursives qui favorisent l’émergence d’une relation de contradiction entre deux lexèmes qui ne dénotent pas des concepts ontologiquement contradictoires. Ainsi les contraires riche et pauvre peuvent être employés comme contradictoires dans une phrase comme Le gouvernement encourage les riches et les pauvres à préparer leur retraite. Dans cet exemple, l’existence d’une zone sémantique intermédiaire ou neutre, la classe moyenne, est occultée. Lorsque la zone sémantique intermédiaire ne correspond pas de façon évidence à une lexème, ce type de structure contribue d’autant plus à masquer la possibilité de l’envisager. Nous reviendrons plus loin sur cet effet de la présence de deux antonymes dans une même phrase dans des structures qui expriment l’exhaustivité.
Dans une perspective similaire, il est possible de créer, pour n’importe quel lexème, un contradictoire, purement contextuel (ex. « Ramassez tous les ballons non gonflés ») ou plus lexicalisé (ex. le non-être), grâce à la négation syntaxique ou à l’adverbe négatif non. Ainsi pas blanc ou non-blanc sont les contradictoires de blanc, non-violence est le contradictoire de violence, etc.
Ces éléments mettent en lumière l’importance des cadres conceptuels qui structurent les oppositions lexicales. Dans Cognitive Linguistics, Croft et Cruse (2004) introduisent la notion de conceptualisation (construal). La complémentarité et la contrariété ne sont plus considérées par eux comme des relations entre des unités lexicales, mais comme des relations entre des conceptualisations. Dans le modèle cognitif de Croft et Cruse, tous les lexèmes dénotent des concepts intégrés dans ce que Charles Fillmore appelle des cadres conceptuels (frames ou domains). Pour faire comprendre la notion de conceptualisation, Croft et Cruse citent l’exemple des verbes allemands essen et fressen qui appartiennent à un cadre conceptuel humain et à un cadre conceptuel animal pour montrer qu’un concept comme celui qui correspond à fressen peut être reconceptualisé dans un autre cadre : si fressen est appliqué à un être humain, l’action de manger est conceptualisée comme une action qui ressemble à celle que peut réaliser un animal, autrement dit l’individu sujet de fressen mange salement ou goulûment (Croft et Cruse 2004 : 20).
Dans ce cadre, les oppositions binaires sont souvent construites dans des contextes spécifiques. En ce qui concerne les lexèmes opposés, Croft et Cruse considèrent que deux lexèmes sont complémentaires si le cadre conceptuel dans lequel s’insèrent les concepts qu’ils dénotent est conçu comme ne contenant que ces deux concepts mutuellement exclusifs (2004 : 166–167). Par conséquent, si X et Y sont des complémentaires, le fait qu’un objet puisse être nommé X implique qu’il ne peut être appelé Y et inversement (Croft & Cruse 2004 : 168). Les lexèmes alive et dead (fr. vivant/mort), par exemple, sont complémentaires dans un cadre conceptuel qui ne tient pas compte des zombies, fantômes et vampires alors que married et single (fr. marié/célibataire) sont complémentaires dans un cadre conceptuel qui ne prend en compte que les individus en âge de se marier (Croft & Cruse 2004 : 168). Dans d’autres cadres conceptuels, les phrases It’s neither dead or alive (Il n’est ni mort ni vivant) ou It’s neither married or single (Il n’est ni marié ni célibataire) sont possibles (Croft & Cruse 2004 : 186–188). À l’inverse, la propriété désignée par alive (vivant) peut être conceptualisée comme scalaire dans You look rather more alive than you did half an hour ago (Tu as l’air plus vivant qu’il y a une demi-heure) (Croft & Cruse 2004 : 187). La propriété dénotée par dead (mort) est plus difficilement conceptualisable comme scalaire, mais peut l’être, selon Croft et Cruse, par exemple dans You look half-dead (Tu as l’air à moitié-mort) (2004 : 188).
La binarité, bien qu’utile pour structurer la pensée, est ainsi le produit d’une conceptualisation dans des contextes définis. Ce processus de conceptualisation module les contours des catégories référentielles auxquelles renvoient les antonymes. La définition de ces catégories est un mécanisme essentiel au langage (Rosch 1973) et, plus largement, à toute forme de cognition (Harnad 2017). Ce même mécanisme est également un ressort fondamental des interactions sociales.
Avant d’analyser plus avant ce processus de conceptualisation discursive basé sur l’antonymie, replaçons le discours dans une perspective sociale plus large, qui nous donnera les outils pour l’analyser.
La binarité comme ressort social et identitaire fondamental
Les interactions qui se nouent à un arrêt de bus entre de parfaits inconnus sont particulièrement intéressantes et bien décrites (voir Pütz 2017 pour une synthèse). Pour peu qu’intervienne une panne, un retard, un dérangement sur la ligne, tous ces individus isolés, parfois totalement étrangers les uns aux autres, vont faire corps. Chacune de ces personnes appartient par ailleurs à plusieurs groupes sociaux différents (sportifs dans un club, membres d’une association de marcheurs ou de philatélistes, collègues de bureau, habitants du quartier, membres d’un service club, bénévoles à l’école de devoir, etc.) mais peuvent former en fonction des circonstances un groupe ad hoc, éphémère mais soudé le temps de régler leur problème commun, avant de s’en retourner chacun chez soi sans plus de contact avec les autres.
Cette idée d’appartenance à des groupes définit l’identité sociale des individus selon Tajfel et Turner (2004) et rejaillit sur leur identité individuelle. Cette théorie explique comment les individus se catégorisent et catégorisent les autres en groupes sociaux, créant ainsi des dynamiques d’endogroupe (in-group, groupe d’appartenance) et d’exogroupe (out-group). À partir du moment où l’on appartient à un groupe, tous ceux qui appartiennent à d’autres groupes sont considérés comme extérieurs, dans une perspective très binaire de l’identité sociale, et des interactions. À ce processus de catégorisation s’ajoute la comparaison. Selon Tajfel et Turner, les individus cherchent à maintenir une identité sociale positive en comparant favorablement leur endogroupe aux exogroupes. Dans cette comparaison récurrente, trois processus cognitifs de conceptualisation sont impliqués : les individus exagèrent les différences entre groupes, ils minimisent les différences interpersonnelles au sein de leur endogroupe, ils ont tendance à ne conserver que les bons souvenirs avec l’endogroupe et les mauvais avec les exogroupes.
Même lorsque les groupes sont formés de manière arbitraire, comme à l’arrêt de bus, les individus ont tendance à favoriser leur propre groupe et à discriminer les autres groupes. Dans la mesure où le comportement social se situe sur un continuum allant du comportement interpersonnel au comportement intergroupe, cette théorie souligne l’importance de l’appartenance à des groupes dans la formation de l’identité individuelle, mais elle aide aussi à comprendre les phénomènes de préjugés, de discrimination et de conflits intergroupes, en contexte interculturel, au sens le plus large du terme.
Tout le monde a des préjugés et des biais. C’est un mécanisme cognitif normal qui découle de cette tendance à se définir par rapport au groupe auquel on appartient, à comparer son endogroupe à des exogroupes et à considérer plus négativement tous ceux qui n’appartiennent pas à l’endogroupe. Tout l’enjeu est de relativiser ces préjugés, de les dépasser et d’éviter l’essentialisme – qui homogénéise, de façon abusive et dans tous les aspects de leur identité, les membres d’un groupe.
Pour dépasser les catégorisations rigides entre nous et eux comme fondement de l’identité et construire des outils pour nuancer les perceptions, Holliday (2022) donne d’autres clés pour comprendre les interactions sociales : sa perspective encourage une compréhension plus dynamique et contextuelle des interactions, où les identités sont considérées comme fluides et multidimensionnelles plutôt que fixes et opposées. Dans cette optique, toute communication est interculturelle, car elle implique des cadres de référence culturels propres à chaque individu, qui peuvent varier selon les circonstances et les interlocuteurs. Au narratif des blocks qui s’opposent de manière binaire, Holliday oppose le narratif des threads (« fils »), qui soutient un discours cosmopolite critique de la culture, favorisant une compréhension plus nuancée et dynamique des interactions interculturelles.
Mise en œuvre communicative de la binarité : l’antonymie en discours
Si le discours savant d’Holliday relativise les différences entre les groupes et prend en compte leur évolution dynamique, le discours commun ne manifeste pas nécessairement les mêmes nuances. Pour dépasser la binarité, il est crucial d’identifier en discours les logiques de blocks. Celles-ci peuvent s’appuyer sur le ressort fondamental qu’est l’opposition, inscrite au cœur même du lexique de la langue, dans les paires d’antonymes. La manière dont l’exploitation de l’antonymie en discours est vectrice de binarisme est particulièrement intéressante parce qu’elle repose sur des mécanismes ancrés tellement profondément dans la cognition humaine qu’ils sont difficiles à détecter et à désamorcer.
La présence de deux antonymes dans une même phrase et les effets de cette coprésence sur le sens transmis par la phrase ont été étudiés principalement par Steven Jones, pour l’anglais. Dans une publication liminaire (Jones 2002), il a identifié les principales fonctions discursives de l’antonymie, sur la base des patrons syntaxiques de surface dans lesquels deux antonymes sont employés ensemble. D’après cette étude menée à partir d’un corpus de presse, les antonymes en anglais sont le plus souvent utilisés dans les structures X and Y et X or Y. Dans ces structures, les antonymes X et Y ont pour fonction essentiellement soit de mettre en contraste deux autres mots de la phrase (la « paire B », B1 et B2, Ancillary function), soit d’exprimer l’exhaustivité dans une structure coordonnée (Coordinated function). Ce premier travail a donné lieu à des études de suivi et de synthèse comme Jones et al. (2012), mettant l’accent sur l’enracinement cognitif de la binarité antonymique. Ces analyses sur l’anglais servent de base à une comparaison interlinguistique avec les fonctions de l’antonymie en suédois, identifiées selon la même méthode (Murphy et al. 2009). Cette étude montre l’applicabilité du modèle de Jones à d’autres langues germaniques que l’anglais et l’importance quantitative similaire des deux principales fonctions, même si les structures coordonnées sont significativement moins fréquentes en suédois qu’en anglais. Cette différence est attribuée à une plus grande tendance de l’anglais à conventionnaliser la structure X et Y dans des expressions idiomatiques. Une autre étude comparative, avec le japonais cette fois, confirme également la prévalence de l’ancillarité et de la coordination (Muehleisen & Isono 2009).
Dans une perspective discursive similaire, nous avons mené une étude sur les fonctions discursives des antonymes en français (Steffens 2019). Sur la base de cette étude, on peut supposer que, comme dans les langues germaniques occidentales et scandinaves, et en japonais, l’antonymie discursive dans les langues romanes remplit principalement une fonction d’ancillarité et une fonction « coordonnée », bien que notre démarche essentiellement qualitative ne permette pas de confirmer la prévalence statistique. Notre analyse se distingue toutefois des précédentes en ce qu’elle prend en compte également les structures syntaxiques dépendancielles profondes dans lesquels les antonymes sont employés et pas seulement les structures de surface. En ce qui concerne la fonction sémantico-discursive d’antonymie coordonnée, nous préférons dès lors nous focaliser sur l’expression de l’exhaustivité plutôt que sur la structure de surface X et Y qui la porte souvent, mais pas toujours, et à laquelle renvoie l’appellation « antonymie coordonnée ».
Revisitons cette analyse des fonctions discursives de l’antonymie en français à la lumière des concepts de « in/out-group » de Tajfel et Turner (2004) et de « blocks » de Holliday (2022), en identifiant l’effet cognitif de binarité produit par des antonymes coprésents dans la même phrase dans une fonction d’ancillarité ou d’expression de l’exhaustivité.
Corpus
À partir d’un corpus d’articles publiés dans Le Monde (1987–2006 ; 2009–2011) et d’une liste d’antonymes établies à partir des renvois du dictionnaire Grand Robert (2001), des phrases dans lesquelles deux antonymes (contraires ou contradictoires) sont employés ensemble ont été extraites automatiquement.
Le corpus est composé de deux sous-corpus, le premier étant un corpus lemmatisé et étiqueté disponible au laboratoire Lexiques Dictionnaires Informatique (Université Paris XIII) et collecté sur les années 1987–2006 (500 millions de mots). Le second sous-corpus couvre les années 2009–2011 (75 millions de mots).
La variété du français contemporain utilisée dans Le Monde se caractérise par le choix d’un lexique commun, c’est-à-dire non terminologique, mais précis, reflétant un niveau socioculturel élevé, et par une syntaxe qui respecte les normes prescrites pour le français écrit, ce qui le rend accessible à la plupart des francophones instruits dans le monde. De plus, ce journal est largement diffusé en France et à l’étranger ; il est l’un des vecteurs, voire le seul dans certains pays, de la langue française dans le monde. Il peut donc être considéré comme le miroir de la variété standard, au même titre que tous les grands journaux. Cependant, comme tout autre corpus, le corpus utilisé dans la présente étude ne peut être considéré comme représentatif de la langue française, mais seulement d’une actualisation particulière de celle-ci.
Deux étapes ont été nécessaires pour extraire du corpus les phrases dans lesquelles deux antonymes sont coprésents. La première a consisté à établir une liste de paires antonymiques à rechercher dans le corpus. À l’aide des renvois antonymiques du Grand Robert (2001), une liste d’environ 20 000 paires de mots a été constituée. En incluant leurs dérivés, la liste s’est enrichie de 15 000 paires supplémentaires. Cette liste contient donc des paires telles que heureux/triste et bonheur/tristesse mais aussi des paires dont les membres n’appartiennent pas à la même catégorie grammaticale, comme heureux/tristesse, bonheur/triste, etc. La deuxième étape a consisté à extraire et à analyser les contextes dans lesquels les membres des paires listées sont utilisés ensemble. La quantité de données recueillies a été réduite à une sélection de 600 phrases, retenues parce qu’elles contiennent des antonymes dans des structures similaires à celles identifiées par Jones (2002).
Effet de dimension
Qu’elle repose ou non sur la coprésence d’antonymes, toute opposition a besoin d’un point commun (Blank 2000 : 61). Cette propriété sémantique commune nécessaire entre deux antonymes est définie par Coseriu sous le nom de dimension sémantique : « le point de vue ou critère d’une opposition donnée quelconque, c’est-à-dire, dans le cas d’une opposition lexématique, la propriété sémantique visée par cette opposition » (1975 : 35). Ainsi, la dimension sémantique, notée en lettres capitales, qui sous-tend l’opposition fort/léger (teneur en substances stimulantes), comme dans un alcool, un café fort/léger, n’est pas la même que celle qui sous-tend l’opposition fort/faible (FORCE) dans un homme fort/faible.
Lorsqu’une phrase est produite, son auditeur suppose que le locuteur cherche à communiquer un sens. Comme l’ont montré Sperber et Wilson (1989) et Grice (1989), ce calcul inférentiel est inhérent à tout discours. Les phrases (i) et (ii) proposées par Kibédi Varga (1977 : 203) doivent donc avoir un sens.
Les prix montent, les voyageurs descendent.
La bière est bonne, l’argument est mauvais.
Ces deux phrases contiennent chacune une paire antonymique. La présence de ces paires permet de mettre en contraste deux autres lexèmes, qui en dépendent, prix/voyageurs et bière/argument (« la paire B » dans la fonction d’ancillarité définie par Jones 2002). Selon Kibédi Varga, l’absence de lien sémantique antérieur/établi entre prix et voyageurs et entre bière et argument peut être utilisée à des fins humoristiques (ibid.). Dans ces phrases, l’effet rhétorique résulte de ce calcul inférentiel. Comme la production de toute phrase induit son auditeur à lui trouver un sens, dans ce cas, l’auditeur reconstruit une relation contrastive particulière entre les prix et les voyageurs dans (i), et entre la bière et l’argument dans (ii), en raison de la présence des antonymes. L’effet de discours n’est donc pas dû à l’absence de lien sémantique mais à la difficulté d’en trouver un en l’absence de contexte plus précis entre deux unités lexicales n’appartenant pas nécessairement aux mêmes champs référentiels.
Bien que difficile, l’identification d’un cadre de référence commun est tout de même possible. Dans (i), les référents de prix et de voyageurs sont liés dans le même cadre de référence du transport collectif. Il serait donc possible de paraphraser (i) comme suit : Les prix des billets de train/bus/tram/avion/etc. augmentent, donc moins de passagers les empruntent. La phrase (ii) pourrait être prononcée par quelqu’un dans un bar discutant de politique avec des amis, par exemple, ou par quelqu’un prenant un verre avec des collègues pour discuter du recrutement d’un nouveau collaborateur, etc. La recherche systématique par l’auditeur de phrases telles que (i) et (ii) d’un cadre référentiel commun aux références de B1 et B2 est déclenchée par la présence des antonymes.
En l’absence de base sémantique commune entre ces lexèmes, le point commun doit ainsi être trouvé au niveau référentiel. La similitude référentielle se manifeste par un rapport de contiguïté ou d’inclusion entre les référents de la paire B dans le même cadre de référence. Le mécanisme général de la communication, qui implique que chaque énoncé communique un sens, combiné à la connaissance des francophones de la relation sémantique par défaut entre monter et descendre et entre bon et mauvais, conduit ainsi l’auditeur de (i) et (ii), respectivement, et plus généralement de toute phrase contenant des antonymes coprésents, à rechercher un lien sémantique et/ou référentiel entre les unités qui dépendent des antonymes. C’est ce que nous appelons l’effet de dimension.
Selon les termes de Tajfel et Turner (2004), on peut dire que les antonymes dans une fonction d’ancillarité fournissent le principe définitoire de deux groupes mutuellement étrangers l’un à l’autre, autrement dit out-groups l’un de l’autre, qui donnent l’impression de diviser le monde de manière strictement binaire (nous vs. eux) et qui incluent les éléments de la paire B : la catégorie de ce qui montent dans laquelle les prix sont inclus vs. la catégorie de ce qui descend dans laquelle les voyageurs sont inclus.
En discours, en nommant ces catégories par des lexèmes dont l’opposition est évidente, l’effet de dimension, qui repose sur la nécessité pragmatique pour l’interprétation de la phrase de trouver un point commun entre les catégories, peut engendrer des connotations qui ne sont pas neutres (1).
| (1) | « Sa haine des femmes devint aussi légendaire que son amour pour les chiens […] » (Le Monde 19/08/1988, «Portrait d’Arthur Schopenhauer, le rentier du pessimisme», Roland Jaccard). |
Dans cette phrase, l’effet de dimension instille insidieusement ce type de questionnements dans l’esprit de l’auditeur et conduit à reconstruire un lien qui peut être subversif : les femmes et les chiens sont-ils apparentés en tant que compagnons fidèles ? Des animaux qui aboient ? Des êtres secondaires ?
Même en l’absence de paires d’antonymes canoniques et en raison de l’effet de dimension, n’importe quels lexèmes peuvent être opposés l’un à l’autre dans des structures contrastives. Dans ces cas, a fortiori, les lexèmes contrastés le sont nécessairement de manière binaire.
Coprésence d’antonymes en discours et effet de binarité
Outre la mise en contraste de deux lexèmes formant une paire B, la coprésence antonymique exerce deux autres fonctions majeures : une fonction de dichotomisation dans laquelle les antonymes créent une division strictement binaire d’une catégorie référentielle en deux sous-catégories référentielles (2) ; une fonction d’expression de l’exhaustivité dans laquelle les antonymes participent en fait au processus inverse, pour désigner à nouveau la catégorie entière en réunissant les deux sous-catégories qu’ils définissent (selon la dimension de leur opposition) (3).
| (2) | « Eliette Abécassis, dont je ne partage pas l’approche de la maternité, dit une chose juste : il y a deux sortes de femmes, celles qui aiment à se retrouver en femelles mammifères, et celles qui détestent cela, ne veulent pas en entendre parler. » (Le Monde 13/02/2010, « Cessons d’avoir une idée unique de la gent féminine », propos d’Elisabeth Badinter recueillis par Josyane Savigneau). |
| (3) | « Il fallait s’y attendre, le scélérat a encore frappé. Et tous les communicateurs, les petits et les grands, seront atteints, puisque tel est, à l’évidence, l’objet de cette nouvelle agression. » (Le Monde 05/05/1991, « Du coton sur les mots », André Laurens). |
Dans la plupart des cas où les antonymes exercent l’une de ces deux fonctions, on observe un effet de binarité : la catégorisation que sous-entendent les antonymes coprésents est strictement binaire. La troisième voie, si elle existe, est évacuée.
Dans (2), l’existence d’une troisième sous-catégorie, celle des femmes qui ne ressentent rien de particulier à l’égard de leur grossesse, est négligée, voire occultée par la phrase en raison des antonymes utilisés qui définissent une dimension sémantique d’opposition en regard de laquelle se constituent deux sous-classes mais non la troisième qui ne correspond pas à cette dimension.
Le même phénomène se produit lorsque les antonymes désignent des propriétés scalaires comme dans (3). Les antonymes permettent donc de diviser la classe des communicateurs en deux sous-classes seulement, définies en ce qui concerne la dimension d’opposition des antonymes (ENVERGURE). La classe des communicateurs moyens, non exprimée dans la phrase, peut être définie comme les personnes qui ne sont ni grands, ni petits, et donc en dehors du champ de l’opposition antonymique. Cette classe des moyens constitue cependant un degré sur l’échelle de l’envergure. Si la classe moyenne avait été mentionnée dans cette phrase, la présence des trois sous-catégories épuiserait complètement cette échelle, et qui plus est, toute la classe des personnes : tous les communicateurs doivent nécessairement être grands, petits ou moyens. Si cette troisième classe n’est pas explicitement mentionnée, elle n’est cependant pas sous-entendue par la phrase : à proprement parler, la phrase ne concerne pas quelqu’un qui n’est ni grand ni petit.
Dans cette phrase, la coprésence antonymique permet de dénoter la totalité de la dimension sémantique sur laquelle les antonymes s’opposent. Cette totalité est définitoire de la fonction d’expression de l’exhaustivité exercée par les antonymes. Lorsque les antonymes exercent cette fonction, leur coordination, par et/ou, est toujours paraphrasable par une concessive extensionnelle de type quel(le) que soit X, où X représente la dimension : sera atteint n’importe quel communicateur, quelle que soit son envergure. Même si la troisième catégorie possible n’est pas exprimée, la coordination de deux antonymes opposés sur une dimension donnée dans une fonction d’exhaustivité donne l’impression que l’énoncé épuise toute l’échelle et pas seulement cette dimension, et englobe donc les moyens même si leur existence est occultée par la coprésence des antonymes. Ce mécanisme est renforcé par le fait que l’emploi dans antonymes comme épithètes détachées, déterminé par le prédéterminant totalisant tous, indique que les antonymes peuvent être supprimés sans nuire à la structure sémantico-syntaxique de l’énoncé. La coprésence antonymique est donc employée pour renforcer le prédéterminant tous, qui exprime seul une totalité, en indiquant la dimension en regard de laquelle est définie cette totalité. C’est la présence des antonymes qui crée l’effet de binarité, qui occulte la classe des moyens, incluse dans tous.
En exploitant les mêmes mécanismes, dans l’exemple (4), l’effet de binarité n’est pas présent parce que la troisième voie possible est exprimée. Les deux sous-catégories déterminées par aimer et haïr épuisent la classe qui correspond à la dimension sémantique sur laquelle s’opposent les antonymes : la classe des amis qui éprouvent un sentiment particulier envers la personne en question. Ces deux sous-catégories, combinées à la troisième (amis qui ne se soucient pas de vous), épuisent complètement la classe globale des amis, c’est-à-dire que chaque ami que l’on peut avoir doit être placé dans l’une de ces trois sous-catégories.
| (4) | « Relisons Chamfort (1741–1794), moraliste féroce aimant à se brûler à force de lucidité. Que disait-il sur l’amitié ? « Dans le monde, vous avez trois sortes d’amis : vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous et vos amis qui vous haïssent. Il suffit de le savoir ! (Le Monde 02/09/2008, « Dans le monde, vous avez trois sortes d’amis… », Laurent Greilsamer). |
Dans ce cas, l’utilisation d’antonymes en coprésence contribue à la création de sous-catégories paradoxales. L’existence d’une catégorie d’amis indifférents et, a fortiori, celle d’une catégorie d’amis haineux, est paradoxale, car le sens du lexème ami le rend compatible comme argument uniquement avec aimer. Ce paradoxe et l’emploi du déterminant vos conduisent l’auditeur/lecteur à interpréter le syntagme vos amis comme inscrit dans ses seules croyances : vos amis désigne tous les individus que l’auditeur croit être ses amis, même ceux qui ne s’intéressent pas à lui ou le détestent et ne se considèrent donc sans doute pas eux-mêmes comme tels.
La définition de catégories paradoxales est également un ressort de l’énoncé (5), qui est un bel exemple de jeu sur la dichotomisation et l’exhaustivité.
| (5) | « M. Mitterrand a répondu, en outre, aux récents commentaires suscités par la comparaison de son projet avec les programmes de ses principaux adversaires : “J’entends souvent en ce moment : tous ces candidats disent la même chose. Pour les Français, c’est un rébus. C’est vrai… Les mots sont les mêmes… Mais pas les choses ! On est tous pour la recherche : il y en a qui augmentent les crédits et d’autres qui les baissent ; on est tous pour la culture : il y en a qui font monter les crédits, et il y en a qui les font baisser. Pour la musique : il y en a qui créent des chaines musicales et il y en a qui les suppriment ! On est tous pour l’environnement : il y a des crédits en hausse et d’autres en baisse. Pour l’éducation : on voit des crédits monter et on voit des crédits descendre. Pour l’Europe : il y en a qui disent oui et il y en a qui font non. Pour la paix et le désarmement : il y en a qui vont vite et d’autres lentement. On est tous contre l’apartheid : il y en a qui fréquentent et d’autres qui ne fréquentent pas !» (Applaudissements nourris.) » (Le Monde 10/04/1988, « «Nous, nous n’exclurons personne…» », s.a.). |
Dans cet énoncé, l’énumération et les différentes occurrences de tous pourraient faire penser que les antonymes ont pour fonction d’exprimer l’exhaustivité. Or, ici, les structures il y a A1 et il y a A2 ou il y a A1 et d’autres A2 sous-tendent une dichotomisation qui n’est pas dépassée par une fonction d’exhaustivité : comparer On est tous pour la recherche : il y en a qui augmentent les crédits et d’autres qui les baissent avec On est tous pour la recherche, ceux qui augmentent les crédits et ceux qui les baissent. La phrase Les mots sont les mêmes… Mais pas les choses ! permet de guider l’interprétation vers un processus de dichotomisation. La fonction de la coprésence antonymique n’est pas d’exprimer la totalité de la classe des partisans de différents arts, idées ou organisations (on est tous pour x), mais de distinguer deux sous-classes parmi ces partisans. La deuxième de ces sous-classes est toujours paradoxale : par exemple, si un individu est partisan de la recherche, il ne fait en principe pas partie de la classe de ceux qui baissent les crédits à la recherche. Les classes paradoxales permettent de réinterpréter les structures On est pour x comme équivalentes à On prétend qu’on est pour x dans l’univers de croyance des individus membres de la classe paradoxale. Cette dichotomisation permet à l’orateur (Mitterrand) et à son groupe (le gouvernement socialiste) de se revendiquer implicitement de l’une des sous-classes, celle qui n’est pas paradoxale. Dans toutes les phrases, la distinction est purement binaire, et occulte la troisième possibilité. La question qui se pose alors est : dans quel camp seraient ceux qui ne font rien ? Cette question est éludée par l’énoncé.
Selon les termes de Holliday (2022), la logique véhiculée en discours par la présence d’antonymes est une stricte logique de blocks, qui ne permet pas de penser en termes de threads, et cantonnent l’interprétation à la vision de deux groupes qui se distinguent de manière binaire, et sont des out-groups l’un de l’autre de manière absolue.
De telles considérations ouvrent une piste sémantico-syntaxique pour étudier l’intention, éventuellement manipulatrice, d’un locuteur qui souhaite mettre en avant uniquement les catégories paradoxales en ignorant les autres, ou masquer certaines catégories possibles, en exploitant la tendance commune à la binarité et à la simplification.
Reconnaitre et dépasser les structures binarisantes
Pour déjouer l’effet de binarité, il est essentiel de reconnaitre les conditions qui favorisent son émergence. La présence d’antonymes canoniques en est un important vecteur comme nous venons de le voir. À moins qu’ils ne soient accompagnés par un troisième terme explicitement nommé, ils déclenchent cet effet dans des structures contrastives (il y a ceux qui et ceux qui ; à la suite de verbes d’alternative comme choisir, privilégier, préférer, se concentrer sur ; accompagnés d’éléments de dichotomisation explicite comme d’autres, les autres, le reste), mais aussi, par leur simple présence, dans des structures non contrastives (à la fois X et Y).
L’effet de binarité est également présent lorsque les antonymes expriment l’exhaustivité. Celle-ci est explicitement sous-tendue par la présence d’un déterminant ou d’un prédéterminant qui exprime une totalité (tout, tous) et/ou par une conjonction (le plus souvent formée de que) qui introduit une hypothèse extensionnelle (qu’il soit x ou y) ou par une proposition concessive extensionnelle (quel que soit). Le fait que les antonymes fassent partie d’une liste peut être un indice d’exhaustivité (6).
| (6) | « Tout citoyen actif ou retraité, pauvre ou riche, jeune ou vieux peut être ainsi humilié dans une froide cellule sans savoir pourquoi. » (Le Monde 07/01/2010, « Nicolas Sarkozy a mis la justice aux ordres », Dominique Barella). |
Chaque fois que les antonymes exercent une fonction de dichotomisation ou d’expression de l’exhaustivité, ils sont toujours intégrés dans des structures de dépendance similaires : ils peuvent être des adjectifs qui se rapportent au même nom, ou à des noms qui désignent des objets appartenant à la même classe référentielle ; ils peuvent être des verbes qui ont le même sujet ou des sujets qui appartiennent à la même classe référentielle ; ils peuvent être des noms qui sont sujets/objets du même verbe ou de deux verbes similaires. Si les sujets/objets des antonymes sont éventuellement non identiques, ils restent inexprimés, ce qui permet à l’énoncé de conserver un haut niveau de généralité. C’est le cas dans l’énoncé (7), où l’absence de déterminant participe également à cet effet de généralité.
| (7) | « Dans son nouveau livre, La République, la pantoufle et les petits lapins (éd. Desclée de Brouwer, 150 p., 17,90 euros), André Glucksmann revendique l’athéisme en politique : liberté d’approuver, liberté de contester. » (Le Monde 13/05/2011, « Sarkozy et les intellectuels ; La rupture », Marion Van Renterghem). |
Les sujets et compléments possibles pour les antonymes approuver/contester ne sont pas exprimés. L’on peut toutefois supposer qu’ils pourraient correspondre à n’importe quelle unité ou séquence d’unités désignant un être humain pour le sujet et par n’importe quelle unité ou séquence d’unités désignant une décision politique pour le complément. Cette indétermination, jointe à la construction parallèle et énumérative sans relateur, permet à la coprésence antonymique d’exprimer l’exhaustivité : l’athéisme politique permet toute liberté en regard de la dimension EXPRIMER UNE OPINION. Quelle que soit la personne ou la prise de position en jeu, a-t-on également la possibilité de ne pas exprimer d’opinion ?
Conclusions
En tant que mécanisme général, non spécifique à une langue en particulier, la catégorisation est un des fondements de la faculté de langage, des interactions sociales et plus largement de toute cognition. Toute catégorisation est réductible à une dichotomie, la catégorisation binaire étant la plus basique, utile à la survie (ami-ennemi, dangereux ou non, comestible ou non, etc.).
Dans les interactions sociales, dont le discours est une dimension essentielle, le binarisme est soutenu par des mécanismes lexicaux (antonymie), syntaxiques (structures contrastives) et pragmatiques (effet de dimension). Ces mécanismes se conjuguent de façon systématique : en français, les structures syntaxiques qui contiennent des antonymes dans une fonction de dichotomisation et d’expression de l’exhaustivité sont toujours les mêmes. Cette systématicité est une chance, parce qu’elle permet de repérer l’effet de binarité en discours et de le dépasser. Il n’est toutefois pas exclu qu’il puisse y avoir de la variation dans les structures de surface de différentes langues ou variétés de langue (langue parlée/écrite, dialectes, etc.).
Paradoxalement, la réflexion sémantique de Coseriu sur la dimension entre deux antonymes, transposées à l’identité sociale, permet d’envisager la binarité sous un jour nouveau. La prise en compte explicite de la dimension par rapport à laquelle des groupes sociaux distincts et présentés comme opposés deux à deux doivent nécessairement définir leur opposition pourrait permettre de mettre en lumière toutes les autres dimensions sur lesquelles ces groupes ne s’opposent pas : par exemple, nous vs. les immigrés ne distinguent fondamentalement sur la dimension LIEU DE NAISSANCE, voire même lieu de naissance des parents, grands-parents, arriÈre-grands-parents, mais ne s’opposent pas nécessairement quant à la langue, la nourriture, la religion, et sans doute pas du tout sur les aspirations profondes et les droits fondamentaux. Identifier ces autres potentielles dimensions selon lesquelles la catégorisation serait différentes permet également de dépasser la logique des blocks pour s’apercevoir que les membres des deux groupes auraient pu chacun les uns avec les autres conclure d’autres alliances, autrement, en fonction d’autres principes organisateurs.
Ces catégorisations sont en outre le produit de conceptualisations changeantes en fonction du contexte qui conduit à discrétiser de manière toujours différente le continuum qu’est la réalité. Mais la cognition humaine offre aussi les moyens de penser des catégories aux frontières plus floues et des termes intermédiaires. Il est essentiel d’affiner l’analyse du discours pour identifier plus précisément les stratégies de mise en œuvre de la langue qui occultent ces possibilités ou au contraire qui les exploitent plus systématiquement (publicités, discours politiques, etc.).
Déclarations de conflits d’intérêt
L’auteur ne déclare aucun conflit d’intérêts.
