Christophe Premat (CP) : Nous avons le plaisir d’accueillir Andréane Frenette-Vallières à Stockholm, dans le cadre des rencontres du Centre d’études canadiennes. Son ouvrage Tu choisiras les montagnes a reçu le Grand Prix du livre de Montréal en 2023 et suscite un grand intérêt pour sa forme hybride entre essai et poésie. Aujourd’hui, nous discutons de son parcours, de son rapport à l’écriture et de la manière dont elle interroge les questions de genre, de solitude et de territoire (Frenette-Vallières, 2022).
Objet et lieu significatifs
CP : Pour entrer dans cette discussion, nous avons l’habitude de poser deux questions : quel est l’objet qui vous tient à cœur et quel est le lieu qui vous est cher ?
Andréane Frenette-Vallières (AFV) : L’objet auquel je tiens est mon petit sac à dos, que j’ai acheté à Barcelone il y a quelques années. Il est tout simple, mais il me permet de me sentir légère et libre, avec l’essentiel pour ma journée. Quant au lieu, c’est un sentier près de Natashquan, sur la Côte-Nord. On accède à Natashquan après seize heures de route depuis Montréal. Près du village, une courte marche dans la forêt mène à un sentier qui s’ouvre sur la toundra. Ce paysage immense me procure un sentiment de liberté totale, loin de toute contrainte.
Ce lien avec le territoire est fondamental dans mon travail. L’immensité du paysage, la force des éléments naturels, tout cela influence mon rapport à l’écriture. C’est un espace de repli et de réflexion, mais aussi de confrontation avec soi-même. À Natashquan, l’air chargé d’embruns, le bruit incessant du vent, la vastitude de la toundra ouverte au ciel donnent un sentiment de fusion avec la nature. C’est un lieu où je peux me retirer du tumulte du monde, m’abandonner au silence et à la contemplation.
Une écriture ancrée dans le territoire
CP : Vous avez publié plusieurs ouvrages, dont Juillet, le Nord et Sestrales, qui explorent des thèmes liés au territoire et à l’introspection. Comment votre parcours littéraire s’est-il construit ?
AFV : Mon premier livre, Juillet, le Nord, est paru initialement en 2019, bien que je l’aie écrit cinq ans plus tôt. Il met en scène une jeune femme dans une quête existentielle et initiatique, qui découvre et s’émerveille d’un territoire avec lequel elle tombe amoureuse. Un personnage natif de cette région lui permet alors de se lier plus intimement au langage forestier et marin de ces lieux uniques (Frenette-Vallières, 2025). Sestrales, en revanche, est une réflexion plus intime sur la sororité et l’identité féminine, mettant en scène deux femmes vivant en ermite dans la forêt (Frenette-Vallières, 2020). On ne sait jamais vraiment s’il s’agit d’une relation entre deux personnes distinctes ou d’un dialogue entre la narratrice et son double.
Ce qui me fascine, c’est la manière dont le territoire interagit avec les personnages. La nature n’est jamais un simple décor, elle devient un acteur à part entière, infléchissant les parcours intérieurs. La rudesse du climat, l’omniprésence des éléments naturels façonnent le vécu des personnages et leur perception du monde.
Tu choisiras les montagnes : entre essai et poésie
CP : Votre dernier ouvrage adopte une forme particulière, jouant sur les voix et les silences. Peut-on le qualifier d’essai poétique ?
AFV : Oui, tout à fait. Il se construit en fragments, une forme qui laisse de la place aux respirations et à l’introspection du lecteur. La structure permet d’alterner entre un discours analytique à la fois théorique et subjectif, qui s’adresse à une figure nommée Mona, ainsi que son discours à elle, dont la voix est plus intime.
Mona est un personnage mystérieux qui sert à la fois de miroir et d’altérité à la narratrice. Elle est une présence ambiguë, à la frontière du réel et de l’imaginaire, et devient progressivement un double intérieur, voire un reflet de la conscience de l’autrice elle-même. Cette structure permet d’explorer des questionnements existentiels sur l’identité, la mémoire et la solitude. J’ai été inspirée par Clarice Lispector, notamment par son livre Un souffle de vie, qui joue sur l’imbrication de plusieurs niveaux narratifs (Lispector, 1998).
L’essai joue également sur la polyphonie. La voix narrative se démultiplie, donnant parfois l’impression d’un narrateur ventriloque. Cette technique permet d’explorer des tensions internes et de créer une conversation intérieure foisonnante. Les voix se croisent, s’interrogent, et le lecteur est invité à combler les silences et les vides du texte.
L’écriture fragmentaire correspond enfin à une manière de traduire les brisures de la pensée, la complexité des émotions et le chao traumatique. Chaque fragment résonne avec un autre, créant un dialogue interne qui invite le lecteur à combler les vides. Ces fragments permettent aussi une mise en forme singulière du silence et des espaces blancs, qui offrent au lecteur un espace de réflexion et d’appropriation du texte.
Une réflexion sur la violence de genre
CP : Votre ouvrage questionne également les rapports de genre et la violence systémique qui les accompagne. Comment abordez-vous cette dimension dans votre écriture ?
AFV : Il s’agit avant tout d’un constat. Se voir assigner un genre dès la naissance est une première forme de violence. Puis viennent celles, plus insidieuses ou explicites, qui s’imposent dans les relations intimes et sociétales. Mon livre s’intéresse notamment aux violences conjugales et aux dynamiques de domination, en résonance avec les études féministes qui nourrissent ma réflexion.
Le personnage de Mona incarne ces tensions : elle est à la fois une victime et une force, une voix qui se débat avec ses propres limites et qui tente de trouver un langage pour exprimer la douleur. L’écriture anorexique, c’est-à-dire une manière de sculpter le texte en creux, reflète ce renoncement qui est parfois la seule forme d’expression possible pour certaines femmes.
Je voulais que ce livre soit un espace de réflexion sur ces mécanismes de domination, un lieu où la parole puisse exister sans compromis, avec toute sa force et sa fragilité. La construction du texte cherche à donner une place à l’indicible, aux silences chargés de sens, qui permettent d’explorer la vulnérabilité sans la réduire à une posture de victimisation.
La place de la poésie aujourd’hui
CP : Vous venez de la poésie. Comment percevez-vous son rôle aujourd’hui, à une époque dominée par la littérature romanesque ?
AFV : Au Québec, la poésie est très vivante. Des poètes de toutes les générations créent des poèmes et interrogent le monde, parfois sous forme de militance (féministe, écologique, autochtone, par exemple). Ces dix dernières années, la poésie a connu un regain d’intérêt fulgurant, notamment chez les jeunes. La scène de la performance poétique, avec un pied dans la marge et un autre dans le populaire, est une occasion de faire communauté. Chaque semaine, à Montréal, des lectures ont lieu dans les librairies, des ateliers, des parcs, des bars. Les réseaux sociaux permettent aussi une diffusion immédiate et interactive. La forme brève correspond à notre manière actuelle de lire, dans un monde où l’attention est de plus en plus morcelée. C’est un genre qui, paradoxalement, semble retrouver une place importante à l’ère numérique.
Mais plus encore, la poésie reste un espace de liberté, de guérison et d’attention au monde, où l’on peut jouer avec le langage, le remodeler, le questionner, le réinventer. Mon propre travail tente d’intégrer cette souplesse et cette puissance du langage poétique dans une forme hybride qui permet de croiser les genres et d’élargir les modes d’expression littéraire.
Conclusion
CP : Tu choisiras les montagnes invite à une réflexion profonde sur la solitude, le corps et l’identité. Son écriture fragmentaire et poétique en fait un objet littéraire singulier, ouvert à l’interprétation. Nous remercions Andréane Frenette-Vallières pour cet échange riche et inspirant. Nous avons hâte de voir comment ce texte résonnera chez nos lecteurs.
Remerciements
Nous souhaitons remercier l’Association Internationale des Études Québécoises qui a financé la publication de cet entretien. L’autrice remercie les Éditions du Noroît et Françoise Sule pour leur soutien logistique.
Déclaration de conflits d’intérêts
Cet entretien a été retranscrit à partir de l’interview donnée par Andréanne Frenette-Vallières lors de sa venue à l’Université le 30 mai 2024. L’entretien a été publié sur https://www.youtube.com/watch?v=Tm-yS8sc0Ro.

