Introduction
Ce travail portera sur l’analyse des interactions numériques au sujet des relations internationales (désormais RI) qui connaissent aujourd’hui une période de turbulences. Cette situation géopolitique complexe a un impact considérable sur nos échanges quotidiens. En effet, les discours sont des produits sociaux. Afin de mieux les appréhender, il est essentiel de comprendre les conditions de leur production. Le contexte au sens large, ainsi que les paramètres spécifiques à la situation de communication (notamment le médium utilisé), doivent être impérativement pris en considération. Ainsi, en guise d’introduction, nous souhaitons évoquer brièvement certains événements majeurs de l’actualité géopolitique parmi ceux qui se développent sous nos yeux ces dernières années, avant de nous attarder sur la spécificité des discours socionumériques.
Les experts en géopolitique estiment que nous entrons dans une nouvelle phase des RI, marquée par plusieurs phénomènes : la périphérisation de l’Europe, la remontée en puissance des religions, l’élargissement des BRICS, ainsi que l’émergence de nombreux mouvements sociaux réactionnaires de protestation (cf. les travaux des chercheurs de l’IRIS1). Ce processus incarne une recomposition de l’ordre mondial, donnant lieu à un réajustement des rapports de force entre les pays dits « du Nord » et ceux dits « du Sud ». Cette dynamique amène à reconsidérer la hiérarchie au sein du système international, qui traverse une crise structurelle.
L’invasion de l’Ukraine, survenue le 24 février 2022, constitue un déclencheur majeur de cette nouvelle vague de tensions entre les pays occidentaux et le « Sud global », sujet qui nous intéressera particulièrement dans le cadre de cette étude. A l’heure actuelle, les valeurs que l’Occident continue de promouvoir comme universelles échouent à s’imposer, que ce soit militairement, politiquement ou culturellement (Billion & Ventura 2023 : 4). Cette notion de valeur sera au centre de nos réflexions ultérieures.
Un autre symptôme du nouvel ordre mondial est l’escalade du conflit entre le Hamas et Israël, qui a pris une tournure particulièrement violente le 7 octobre 2023. Les deux guerres évoquées sont alimentées par des tensions historiques. Elles trouvent leurs origines dans des conflits anciens, mais elles servent des intérêts géopolitiques régionaux et globaux actuels. La différence d’intensité des réactions de l’Occident à l’invasion de l’Ukraine et aux bombardements israéliens sur Gaza a conduit certains pays du « Sud global » ainsi que leurs populations à accuser les puissances occidentales de pratiquer une politique du « deux poids, deux mesures ». Les Occidentaux ont adopté des positions divergentes sur ces enjeux (Ibid. : 5).
Le lecteur attentif remarquera que nous utilisons ici beaucoup de guillemets. Cette approche reflète la complexité des enjeux politiques : les acteurs impliqués sont nombreux, et les catégorisations simplifiées sont rarement adaptées. La dangereuse tendance à essentialiser les phénomènes, initialement développée dans l’espace médiatique puis dans les discours ordinaires, peut générer des attentes irréalistes, souvent suivies de déceptions, voire d’indignation et de haine à l’échelle mondiale, envers les politiques et les populations. Comme le soulignent les géopolitologues (notamment, Billion & Ventura 2023 : 98), le monde d’aujourd’hui ne se prête pas à une vision simpliste. Les généralisations excessives qui consistent à décrire l’Occident uniquement en termes de démocratie, de progrès, et de puissance économique, afin de le contraster avec le « Sud Global » présenté comme autocratique, conservateur et économiquement instable, manquent de rigueur (Semo, 2022).
La situation géopolitique mondiale est donc profondément instable, avec des répercussions qui fragilisent également les structures internes des États, engendrant des crises économique, démographique, migratoire, socio-identitaire et culturelle. Dès lors, il apparaît naturel que ces événements, marquants pour les RI, occupent une place importante dans nos échanges quotidiens. Dans un contexte où notre société se caractérise par une textualisation (Paveau 2017), une grande partie de nos discussions se déroule désormais en ligne. Les réseaux sociaux deviennent ainsi des espaces privilégiés pour partager nos réflexions sur les troubles géopolitiques, mais aussi, et surtout, des lieux où se manifestent, selon Rachel Ranckhurst (2007), l’« impulsivité et l’agressivité », traits extralinguistiques relationnels majeurs de la communication médiée par ordinateur. Intégrant un volume et une variété sans précédent de données multimodales, ils constituent également une ressource de recherche précieuse pour les sociolinguistes qui travaillent sur les discours de haine et de radicalisation.
I. Cadre méthodologique
La présente étude est menée sur corpus et s’appuie sur l’exploitation d’outillages rhétoriques et interactionnels. Ces points méthodologiques seront précisés ultérieurement.
1.1. Corpus d’étude
Nous disposons de deux corpus. Le corpus A, dont les données ne seront pas directement mobilisées dans cette étude, est constitué d’énoncés issus de discours politico-médiatiques, émis principalement par des représentants étatiques russes et relayés par des médias traditionnels ou numériques. Parmi la multitude d’énoncés diffusés, nous avons sélectionné ceux ayant fait l’objet d’une forte publicisation dans l’espace public. Ces discours contribuent à la légitimation d’un récit civilisationnel fondé sur l’idée d’une singularité identitaire, culturelle et spirituelle russe. Des notions telles que russkiy mir (« monde russe ») et valeurs traditionnelles, que nous analyserons ultérieurement, y sont fréquemment mobilisées en opposition à un « Occident collectif » dépeint comme manipulateur et décadent. Ce corpus comprend, par exemple, des extraits de discours prononcés par Vladimir Poutine lors du forum de Valdaï (octobre 2023) et de son adresse à l’Assemblée fédérale (29 février 2024), disponibles sur le site officiel du Kremlin en version textuelle, ainsi que sur YouTube au format audiovisuel. Il inclut également des articles de presse et des contenus publiés sur les canaux officiels Telegram. L’analyse de ces énoncés a permis, entre autres, d’identifier un ensemble de formules intertextuelles et interdiscursives, idéologèmes2, mots-événements3 et noms de groupes spécifiques à l’actualité géopolitique tendue (Ukhova, à paraître). Ces éléments, repérés dans le corpus A, ont ensuite été utilisés comme mots-clés pour orienter la collecte d’une partie des données du corpus B.
Ce second corpus comprend des commentaires publiés en réponse à 200 articles issus de la plateforme X (anciennement Twitter), traitant de divers sujets relatifs aux relations internationales et évoquant directement ou indirectement le conflit russo-ukrainien (désormais CRU), événement central dans notre étude.
La sélection des publications (tweets, articles, vidéos), faite manuellement, s’est fondée sur leur potentiel d’interaction élevé, en ciblant les profils de médias d’audience internationale et de leaders d’opinion ayant un grand nombre de followers4 et exprimant des positions contrastées à propos de moments clés du CRU. À titre illustratif : l’annonce de « l’opération militaire spéciale » (24 février 2022), les premières avancées de l’armée russe, les négociations de paix à Istanbul (mars 2022), les événements de Boutcha (printemps 2022), les contre-offensives ukrainiennes, ou encore les tensions diplomatiques persistantes autour de la Crimée. Ont également été intégrés des événements connexes ayant contribué à la cristallisation des clivages : l’interview de Vladimir Poutine par Tucker Carlson, la mort d’Alexeï Navalny, opposant russe emprisonné (février 2024), le discours de Poutine à la Fondation Valdaï sur la multipolarité (octobre 2023), ou encore celui de Volodymyr Zelensky à Davos (janvier 2025) sur la reconstruction de l’Ukraine comme projet européen. Certains profils d’auteurs se distinguent par un engagement idéologique marqué, signalé notamment par des bios contenant des formulations identitaires telles que (a) « chef d’entreprise, patriote, «il faudrait arrêter de prendre les français pour des imbéciles Mr Macron», pas de guerre pour l’Ukraine », (b) « Passionné de tout, expert en rien. Européiste convaincu en tout cas. Focus sur la guerre en Ukraine et contre la propagande de Poutine », (c) « La recherche de la vérité, des faits, de la logique. #RI #Ukraine #Russie » ou par l’usage de hashtags revendicatifs (#SlavaUkraini, #UnionNationale, #Frexit). Les commentaires sous ces publications présentent une forte polarisation idéologique et militante, ainsi qu’un ton polémique prononcé.
Twitter constitue, dans ce contexte, un terrain d’observation privilégié des dynamiques de sélection et de diffusion de l’information, qui ne sont pas sans rappeler les pratiques médiatiques traditionnelles. D’abord, les logiques d’abonnement fonctionnent comme un mécanisme de tri idéologique : les utilisateurs choisissent de suivre des comptes dont les contenus résonnent avec leurs centres d’intérêt ou leurs orientations, à l’instar des lecteurs sélectionnant une presse en affinité avec leurs convictions (Bourdieu, 1977; Bruns et al., 2017). Ensuite, la pratique du retweet prolonge cette logique : en relayant volontairement les messages d’autres utilisateurs, chacun renforce la visibilité d’opinions perçues comme justes ou légitimes, révélant ainsi une homologie axiologique entre émetteurs et récepteurs (Smyrnaios & Ratinaud, 2014, 2017). Ces dynamiques peuvent être analysées à travers le prisme du modèle de la pensée sociale (Rouquette 1973, 2009) et de l’approche des représentations sociales comme « principes générateurs de prises de position » (Doise,1985 : 245).
Cependant, si ces processus relèvent du comportement ordinaire d’évitement des opinions adverses (Mutz, 2006), ils sont aujourd’hui amplifiés par des mécanismes techniques sous-jacents. Les algorithmes de recommandation renforcent la visibilité de certains contenus, souvent chargés émotionnellement, au détriment d’autres, contribuant ainsi à la radicalisation des discours. Par ailleurs, les effets de chambre d’écho (Sunstein 2001; Flaxman et al. 2016), combinés aux bulles de filtre créées par la personnalisation algorithmique (Pariser 2011), enferment les utilisateurs dans des environnements informationnels homogènes, qui confirment leurs croyances et marginalisent encore plus les contenus divergents. Ainsi, si les pratiques d’abonnement et de retweet relèvent de logiques sociales anciennes, elles s’articulent désormais à des mécanismes de tri automatisé qui accentuent la fragmentation du débat public.
Les commentaires sous les posts Twitter ont donc été collectés afin de constituer un corpus représentatif de la réception des discours politico-médiatiques, ainsi que des différentes postures discursives adoptées par les internautes francophones et russophones vis-à-vis de l’actualité.
Afin de compléter la collecte manuelle, une partie des commentaires a été extraite automatiquement (scraping), à partir de mots-clés identifiés dans le corpus A. Tous les commentaires retenus sont issus de profils publics, ont été anonymisés, codifiés, enregistrés sous forme de captures d’écran, puis intégrés dans un tableau récapitulatif, dont un extrait figure ci-dessous (Tableau 1) à titre illustratif :
Tableau 1
Exemple de l’organisation des métadonnées.
| CODE, RÉSEAU & COMMUNAUTÉ OU PAGE (FACULTATIF) | DATE DE PUBLICATION | DATE DE CONSULTATION | NOMBRE DE COMMENTAIRES (AU TOTAL) | NOMBRES DE COMMENTAIRES EXPLOITABLES |
|---|---|---|---|---|
| GI_8 (X) | 05/11/23 | 06/11/23 | 829 | 692 |
Nous nous appuyons sur la typologie des commentaires élaborée par Marie-Anne Paveau (2017 : 45–50). Étant donné que notre objectif est d’étudier les interactions, nous nous focalisons principalement sur les commentaires conversationnels discursifs. Ces derniers enrichissent le texte premier, alimentent la polémique, tout en produisant des formes discursives argumentatives et pragmatiques ordinaires, fonctionnant comme des formes hors ligne. Les commentaires métadiscursifs, les énoncés de geste, ainsi que les commentaires de remerciement et de partage, susceptibles d’influencer le déroulement des échanges, sont également retenus.
Par ailleurs, la pratique du trollage est une des fréquentes modalités de production sur le Web 2.0. De ce fait, les internautes y sont habitués et dans la majorité des cas, les commentaires-trolls sont simplement ignorés et/ou signalés, tandis que la conversation continue à suivre son cours. Les commentaires-trolls ne sont donc pas pris en compte, tout comme les commentaires délocalisés, à cause de la complexité de leur collecte.
1.2. Approche rhétorico-interactionnelle
Afin de traiter les données collectées, nous adoptons une approche qui s’inscrit dans une perspective rhétorico-interactionnelle, en ce qu’elle articule l’analyse des stratégies argumentatives à l’étude des dynamiques langagières qui les sous-tendent.
La rhétorique examine la manière dont s’articulent le logos, l’ethos et le pathos au sein des discours. Si la structure argumentative (logos) fonde la cohérence rationnelle du propos, elle demeure indissociable de la charge affective et de la posture énonciative adoptées par les communicants.
Dans les interactions, ces éléments relèvent de processus continus de co-construction du sens, qui se matérialisent discursivement dans les échanges à travers des choix lexicaux et syntaxiques, mais aussi par des mécanismes pragmatiques et énonciatifs.
Notre analyse des discours de haine, situés au croisement des stratégies persuasives, de l’engagement émotionnel et de la construction identitaire, reposera ainsi sur une triple entrée : (1) le socio-politique, en tant que cadre de référence général dans lequel s’inscrivent les discours — il structure les positions des locuteurs, les rapports de pouvoir et les systèmes de valeurs mobilisés. Ce niveau, brièvement évoqué ci-dessus, sera développé plus en détail ultérieurement ; (2) le langagier, intrinsèquement lié au précédent, qui concerne les formes et procédés discursifs mobilisés ; (3) le technologique, indissociable du second lorsqu’il s’agit d’analyser le cyberespace, lequel modifie profondément les conditions d’interaction : temporalité disjointe, dispositifs d’énonciation, formes de coprésence, effets de publicisation, fonctionnement algorithmique — autant d’éléments qui influencent la production, la réception et la circulation des discours.
II. Cadre théorique
Nous avons évoqué les traits communicationnels propres aux discours socionumériques, caractérisés par une forte émotionnalité, voire une agressivité. En effet, la violence verbale fait partie intégrante du quotidien. Afin de délimiter ce concept et d’en identifier les différentes dimensions, nous nous appuyons sur les travaux de l’équipe internationale Draine (Bailly, Moïse et al. 2023).
Suivant Claudine Moïse (Moïse 2012 : 5), posons que la violence verbale se décline en trois catégories : fulgurante, polémique et détournée. La première résulte d’une montée en tension, déclenchée par des événements concrets ou symboliques, et se manifeste par le recours à des insultes, des reproches et des procédés argumentatifs dominants. La violence polémique, elle, s’exprime à travers des actes de langage indirects, tels que l’ironie, les attaques personnelles ou des stratégies rhétoriques persuasives. Enfin, la violence détournée se déploie dans des interactions ambiguës et coopératives (compliments, hyperpolitesse) utilisées à des fins manipulatrices.
Les causes de la violence verbale sont variées. Elle peut être provoquée par un événement particulier, des divergences de valeurs, ou, plus généralement, par des facteurs extralinguistiques (normes sociales, traditions, émotions, statut des participants, état psychologique, etc.) qui englobent non seulement les enjeux immédiats de l’interaction, mais aussi les dimensions socio-culturelles, politiques et spatio-temporelles. Les discours médiatiques diffusés dans l’espace public jouent également un rôle crucial dans la formation et la propagation de représentations que les interlocuteurs peuvent transmettre et considérer comme universelles et normatives durant les échanges. Ces discours prennent souvent la forme de mises en scène valorisant l’image de soi et protégeant les faces. Lorsqu’ils échouent à satisfaire les attentes, ils génèrent des frustrations, pouvant aboutir à diverses formes de violence verbale (Ibid. : 11). Les trois types évoqués ne se manifestent pas de manière indépendante. Ils se combinent au sein de différents usages pragmatiques d’actes menaçants. Les plus fréquemment observés dans notre corpus sont ceux de haine directe ou dissimulée.
Le terme « discours de haine » désigne toute forme d’expression « qui propage, incite à, promeut ou justifie la haine raciale, la xénophobie, l’antisémitisme ou d’autres formes fondées sur l’intolérance […] » (Weber 2009). Le discours de haine est radical par nature, reposant sur des oppositions nettes entre le bien et le mal, et visant à anéantir l’ennemi, physiquement ou symboliquement (Bailly, Moïse et al. 2023 : 7).
III. Discours agoniques : structure et caractéristiques
Les discours qui nous intéressent dans ce travail sont axiologiquement très chargés et s’inscrivent dans un cadre agonique, l’agôn désignant le combat. Le discours agonique « suppose un contre-discours antagoniste impliqué dans la trame du discours actuel, lequel vise dès lors une double stratégie : démonstration de la thèse et disqualification d’une thèse adverse » (Angenot 1982 : 34). Les interactants évoluent donc dans un contexte de coexistence dans le dissensus, où un partage du même territoire se manifeste sous forme de protestations et de revendications. Autrement dit, nous sommes à un nœud où se combinent trois éléments principaux : (1) les émotions (pathos), (2) les valeurs (ethos) et (3) l’argumentation (logos). Dans ce cadre, les effets pathiques et ethotiques sont systématiquement mis en avant, à l’inverse de la triade classique où l’argumentation occupe la première place. Ce triptyque servira de base pour structurer nos réflexions ultérieures.
Avant de nous concentrer sur l’analyse de l’articulation entre ethos et pathos dans les interactions, ainsi que sur les éléments déclencheurs des discours de haine, nous ferons un rappel de l’état de la question argumentative liée au CRU.
3.1. Logos : le CRU à travers le script argumentatif
Suivant Plantin (2016), on peut poser que, dans le domaine socio-politique, les arguments ne sont pas élaborés, mais « hérités » et prêts à l’emploi, ce qui explique la primauté de l’ethos et du pathos sur le logos. Le script argumentatif reflète l’état actuel de la question polémique et peut être réactualisé à maintes reprises dans diverses situations de communication. Le rôle du locuteur consiste à se familiariser avec le script, puis à l’enrichir et l’interpréter. Cette démarche a un impact sur la manière dont l’activité argumentative est conçue, mettant en avant l’importance des compétences expressives et stylistiques de l’argumentateur. Le nœud des arguments récurrents dans les discours portant sur le CRU est analysé en détails ailleurs (voir Ukhova, à paraître). Ici, nous le présentons de manière synthétique dans le Tableau 2 ci-dessous.5
Tableau 2
Script argumentatif (CRU).
| DISCOURS LÉGITIMANT L’INVASION | CONTRE-DISCOURS |
|---|---|
| I. Stratégie de légitimation (légitime défense) : a) Arguments d’analogie ; b) de réciprocité ; c) par précédent (convocation de parangons, comme Yougoslavie, Irak, etc.) : EX.1 : Donc la Russie ne mérite pas de défendre ses intérêts ? Quand OTAN attaquait les pays comme irak Yougoslavie et autres c’était normal non? Le pays qui était appelé Yougoslavie est devenu le Kosovo à cause de l’OTAN tout ça est normal mais quand c’est la Russie qui défend ses intérêts vous trouvez que c’est pas normal. d’ailleurs quand la France impose des ses lois en France et impose des présidents indésirables juste pour les intérêts là c’est normal (BF5_X). d) par la force des choses (convocation de mots-événements, comme Maïdan) : EX. 2 : Concernant l’Ukraine. 1- Depuis 2014, les ukronazis tuent dans le Donbass. Les accords de Minsk ne sont pas respectés. 2- les labos expérimentaux c’est impossible aux portes de la Russie. 3- l’Otan barbare et criminel, faut dire STOP (PL1_X). | II. Stratégie de réfutation Argument de la généralité de la loi (accompagné d’attaques ad hominem/ad personam) : EX.3 : La question est simple : l’Ukraine est il un pays souverain ? Oui ? Poutine n’as rien a foutre en Ukraine point (SO3_X). EX.4 : Historiquement l’Ukraine est un pays souverain dont les frontières sont reconnues internationalement depuis 1989. La Crimée et le Donbass sont en Ukraine. font intégralement partie de l’Ukraine. Le droit international, ce n’est pas à géométrie variable. Merci (AP24_X) EX.5 : Sauf que l’Ukraine était totalement neutre avant que la russie la envahisse en 2014, pauvre clown. Et la russie n’a pas son mot à dire, l’Ukraine est un pays souverain et décide par elle-même (MI3_X). |
| III. Stratégie de crédibilité : a) Argument pragmatique EX.6 : Curieux de voir la réaction des USA si les russes organisaient un coup d’état au Mexique et installaient un gouvernement pro russe et des bases militaires à leur frontière (CF4_X). b) d’autorité auto-attribuée EX. 7 : L1 : Avez-vous déjà été en Ukraine ? Avez vous des amis Ukrainiens ? Évidemment que non, tweeter vous dit toute la vérité et ça suffit L2 : Oui, je connais l’Ukraine et j’ai des amis Ukrainiens. Je parle de ce que je connais, contrairement à toi, raté collabo (NF7_X). | IV. Stratégies de décrédibilisation a) Mise en relief de la charge de preuve insuffisante b) attaques personnelles (ad personam, ironie) EX.8 : Décidément, tu n’as aucun argument concret, en fait (un pure produit trollisé du Kremlin criminel ! La réalité, tu la nies en bloc. Mais tout le monde sait que Poutine est un monstre et ce, pour des siècles (LP4_X). EX.9 : tu réponds à côté, comme tout bon pro-russe gorgé de propagande (RB19_X). EX. 10 : Oui oui Poutine est une victime des USA c’est sûr, ils l’ont forcé à faire la guerre en Tchétchénie, en Syrie, en Géorgie et maintenant en Ukraine (EC22_X). |
| V. Stase de définition accompagnée de la pathémisation (via argumentation ad hominem/ad personam, convocation de formules à fort substrat idéologique, souvent resémantisées) a) Accusation d’omission de conséquences pertinentes ; b) recours à la paradiastole (ex.11) ; c) antiparastase : EX.11 : L1 Ce que vous dites est un fait que je ne nie pas. Maintenant il s’agirait de ne pas oublier que en 2014 c’est les USA qui financent un coup d’Etat contre un gouvernement démocratiquement élu. Et en réaction à cela Poutine envenime les tensions dans le Donbass. L2 Non, vous vous trompez : en 2014, une révolution a destitué le président, à la suite de mouvements populaires pour ne plus être vassalisé à la Russie. Ce sont les ukrainiens qui ont fait ce choix. L1 Mais en quoi est-ce incompatible ? Les images bienveillantes que vous montrez ne change rien au fait que les Etats-Unis ont financé le changement de régime (voir les déclarations de Nuland à ce sujet) et des dizaines de personnes ont été tués à Maidan et ailleurs. L2 Cas vous parlez d’un coup d’état, alors qu’il s’agissait de mouvement des citoyens ukrainiens pour surtout du giron russe par leur volonté. Ce « changement de régime » vient donc avant tout des ukrainiens. L1 Oui je parle de coup d’Etat car il y a eu une intervention de services étrangers + 10aines de morts. Et les manifestations, aussi impressionnantes et respectables soient-elles, n’ont pas la même légitimité qu’une élection (RT8_X). | |
| Ex concessis & recours aux récits personnels mobilisateurs : EX.12 : Moi qui ai grandi dans la peur du cosaque et du coup de l’étrier, je me retrouve aujourd’hui à ressentir de l’intérêt pour la parole publique de Vladimir Poutine, en fait, l’inverse de l’aversion pour celle de nos « gouvernants » allant jusqu’au malaise physique autant par la vue que par l’ouï. Je regrette qu’il soit entré en Ukraine car il aurait dû avoir les moyens de régler le problème différemment, c’est une erreur monumentale. Mais comment lutter contre l’Empire qui lui a refusé naguère l’entrée dans l’OTAN afin d’en faire une petite souris et de s’emparer à terme de son immense territoire et de ses réserves naturelles (ST17_X). EX.13 : QUELQUES CONSIDÉRATIONS PERSONNELLES. Ce conflit en Ukraine me touche particulièrement, j’ai eu une femme russe qui habitait à Kiev, j’ai fait du business avec des russes et des ukrainiens, j’ai de nombreuses connaissances dans les deux pays, j’ai des amis russophones en Ukraine et d’autres qui se sont faits rouler dans la farine par la mafia khazar qui a organisé le coup d’état de Maidan avec l’aide des ukronazis. Ce conflit a été provoqué par la matia mondialiste qui utilise ces pauvres ukrainiens comme de la chair à canon afin d’essayer de disloquer la Russie pour avancer avec leur projet de gouvernance mondiale. Ces salopards n’en ont rien à foutre des ukrainiens, ils envoient des slaves orthodoxes s’entretuer avec leurs frères russes. D’où le : «Nous nous battrons jusqu’au dernier ukrainien»! Ça me donne envie de vomir ! (BB3_X). | |
En guise de précision, notons que parmi les éléments favorisant la montée en tension, on retrouve la manière inexacte ou inappropriée de nommer les événements, tels que les cas d’amalgames (RuSSes, RuZZie), de resémantisations (génocide, collabo) et de catégorisation inappropriée, le choix de stratégies argumentatives exploitées à des fins essentialisantes (comme les arguments par analogie), ainsi que la mise en avant de traits accidentels présentés comme généraux (par exemple, des récits personnels, entre autres).
Notons qu’un certain degré d’agressivité semble normalisé dans les interactions socionumériques. Nos données révèlent que ce qui serait perçu comme violent dans d’autres contextes communicationnels devient ici une norme tolérée. Les procédés de catégorisation utilisés dans les actes menaçants directs (« pro-russe gorgé de propagande », « collabo raté », « un produit trollisé du Kremlin criminel ») ou indirects (par l’ironie, comme dans l’exemple 10) et ceux de pathémisation (recours aux métaphores, notamment animalières, comme dans l’exemple 12, et au lexique péjoratif : « monstre », « barbare et criminel » ou encore « pauvre clown ») renforcent le logos sans freiner les interactions. Leur portée émotionnelle dévalorisante persiste tout au long des échanges, mais la fonction dysphémistique semble s’atténuer au profit d’une valeur connivencielle. Ces éléments se manifestent comme de véritables marqueurs (auxquels nous pouvons ajouter d’autres exemples fréquents du corpus, tels que : « aveuglé par la mafia mondialiste », « satanisme occidental », « empire du mensonge ») permettant aux locuteurs de signaler leur appartenance idéologique et d’identifier alliés ou adversaires dans les discours, sans pour autant toucher directement à la dimension intime de l’interlocuteur. Cette relationalité6 constitue, en effet, l’une des caractéristiques principales des discours socionumériques.
Afin de mieux illustrer notre propos, citons un autre exemple plus long, à plusieurs tours de parole7 :
| (13) | L1 : | Maintenant le monde comprendra enfin que les États Unis n’ont jamais été les « héros » que les gens pensaient. C’est la mafia mondialo-cosmopolite qui déclenche les guerres et qui est à l’origine de 90% des conflits dans le monde. Et la France et son gouvernement corrompue servent ses intérêts. |
| L2 : | Sans les US on parlerait Allemand donc même si ils ne sont pas tout blanc nous n’avons surtout pas le droit de les critiquer. | |
| L3 : | Mdrrr va réviser ton histoire… et stp arrête les bouquins où les américains ont débarqué en France pour la liberté et combattre le nazisme… Et au pire, si les américains n’étaient pas venu, tu parlerais plutôt russe qu’Allemand… jte laisse te cultiver pour comprendre pourquoi | |
| L1 : | L’intervention américaine n’a rien d’héroïque […] | |
| L2 : | Tu es définitivement inculte et complotiste, j’abandonne | |
| L1 : | Surtout pas le droit? C’est quoi? Les héros du millénaire ? Ils sont intervenus quand l’armée nazi était déjà vaincu par les soviétiques […] | |
| L2 : | Si ils n’étaient pas intervenus jamais les russes n’auraient réussis à vaincre l’Allemagne mdrrrr Tu es vraiment aveuglé par une haine inculquée par trop de Twitter, tu iras déblatérer tes bêtises devant les tombes des milliers de soldats américains morts sur nos plages pour nous | |
| L1 (à L2) : | C’est toi l inculte si y a bien un pays qui a permis de gagner la seconde guerre mondiale c est l armée soviétique clochard | |
| L5 : | il y a un fond de vérité dans la connerie débitée. Les USA ont bel et bien voulu soumettre la France. Et on doit aux politiciens de l’époque la vision qui nous a fait rester indépendant […] | |
| L6 : | Ne lui dit pas que les USA ont débarqué et ont voulu imposer le Allied Military francs en lieu et place du franc que De Gaulle qualifié de fausse monnaie. Tu risques de te faire passer par un complotiste une fois de plus. | |
| L1 : | C’est moi qui suis inculte ? Va donc te renseigner un petit peu sur la réelle raison pour laquelle les États Unis sont intervenus en France et sur leurs projets vis à vis de nous. | |
| Les États Unis n’interviennent jamais par solidarité, sache le. | ||
| L7 : | La réelle raison cetait de detruire le nazisme Ensuite lutter contre le communisme stalinien a la manque et on dit merci lamerique | |
| L1 : | Détruire le nazisme certes, mais l’objectif principal était de maintenir leurs dominations en Europe, […] Ils sont intervenus pour eux mêmes. | |
| L2 : | t’es un peu tout seul dans ta connerie, les livres d’histoires, témoignages de survivants et de documentaires complets, ça aide vachement à avoir un avis éclairé tu devrais essayer ! | |
| L7 (à L2) : | C’est un SEGPA abonné à égalité et réconciliation la loose totale Dès qu’un mec me sort bftmw au second post j’ai compris le niveau intellectuel du mec Pas de temps à perdre Ps : on attend son émigration à Pyon Yang c’est tellement mieux que de pondre des conneries sur twitter | |
| L1 (à L7) : | Tu as raison, ton niveau intellectuel est largement supérieur. Je te souhaite toute la réussite et j’espère que les « allahistes » se feront massacrer un par un pour satisfaire tes souhaits. Car ce sont eux les principaux ennemis de la France n’est pas? | |
| L7 : | En fait: ta gueule Tu vis ds un monde virtuel et tu es complètement perdu, multipliant les sujets, deformant les propos et melangeant tout ca car tes juste incapable de structurer une pensée rationnelle | |
| L8 (à L2) : L’intervention des US en France est due initialement à 2 choses … […] (TRB3_X). | ||
Pour des raisons économiques, nous ne citons pas l’échange dans son intégralité, bien que la conversation se poursuive en combinant arguments logiques, attaques ad hominem et figures argumentatives fallacieuses. Mêlant ici la violence fulgurante (« tu es définitivement inculte »), polémique (« C’est quoi? Les héros du millénaire ? ») et dissimulée (« je te souhaite toute la réussite »), ces éléments contribuent à la réalisation d’actes de condamnation du faire et de l’être. L’extrait proposé suffit à montrer que, malgré les multiples attaques ad personam que nous avons signalées en italique, l’interaction continue sans interruption. Ces composants discursifs, bien que la majorité soient directs et axiologiquement négatifs, semblent banalisés dans le cyberespace et ne provoquent pas nécessairement de discours haineux.
Cependant, le degré d’agressivité tendrait à augmenter lorsqu’il est question de valeurs (ce point sera examiné en détail dans la section 3.2.). Dans de tels cas, l’échange a tendance à basculer vers la production de discours de haine. Ces derniers se construisent autour de l’élaboration de l’image d’un ennemi à combattre et de la figure d’un héros tout-puissant, perçu comme capable de le confronter. Cette dynamique s’appuie largement sur la convocation d’effets pathiques, qui feront l’objet d’une analyse approfondie dans la section 3.3.
3.2. Ethos : notion de valeur entre idéologème et formule interdiscursive
Le CRU soulève des enjeux majeurs en matière de défense et de sécurité mondiale : alors que Vladimir Poutine nie toute responsabilité dans l’agression, se présentant comme une victime, l’Europe redoute une expansion des ambitions militaires russes au-delà des frontières ukrainiennes. Ce conflit revêt également une dimension stratégique et culturelle. En défendant une idéologie d’un monde multipolaire et en valorisant les « traditions » face aux modèles occidentaux, le président russe cherche à s’imposer comme un contrepoids géopolitique à l’OTAN et à l’Union européenne et à remodeler les contours du système de gouvernance mondial, encore largement dominé par les États-Unis (voir à ce sujet l’interview de I. Damiani au laboratoire LIMEEP-PS de l’OVSQ (2022)).
Le concept géo-identitaire du russkiy mir (« monde russe »), où l’adjectif russkiy renvoie à l’identité russe, ainsi que l’idéologème « valeurs traditionnelles », occupent une place centrale dans l’orientation politique de Vladimir Poutine, tant au niveau national qu’international. Ces notions se propagent sous forme de formules interdiscursives dans les discours politico-médiatiques et socionumériques francophones, devenant des sujets de débats passionnés entre les partisans du narratif du Kremlin et ses opposants.
Comme le souligne l’historienne Marina Simakova (2023), la construction idéologique de valeurs traditionnelles repose sur une triple source. Notre corpus permet de démontrer qu’elle trouve naturellement son écho dans les discours numériques :
(I) Les « Principes de l’enseignement de l’Église orthodoxe russe sur la dignité, la liberté et les droits de l’Homme », une œuvre personnelle du patriarche de Moscou, Kirill (Cyril), qui dénonce l’immoralité de l’hégémon occidental. Les idées prônées par Kirill opposent la Russie, berceau du christianisme, à un Occident perçu comme décadent et hostile. Parmi ces idées, l’homosexualité est souvent présentée comme un symbole de la prétendue dépravation des Occidentaux, un thème particulièrement récurrent dans les échanges sur le CRU, où l’Ukraine est vue comme une nouvelle victime de la mafia pervertie, aux côtés d’autres pays comme la Géorgie. Ces idées se répercutent dans les discours ordinaires, où elles sont accueillies favorablement par certains internautes francophones. Les exemples présentés dans la Figure 1 illustrent bien notre propos. Presque chaque élément y est imprégné de mémoire interdiscursive (ex. A et B), notamment des expressions telles que : « décadence de l’Occident », pour désigner la politique d’inclusivité des pays « du Nord », « spectacle pitoyable de dépravation » en référence aux Jeux Olympiques de 2024, « la mafia mondialiste », une formule interdiscursive couramment utilisée pour qualifier les élites occidentales dirigeantes.

Figure 1
Extraits du corpus portant sur les valeurs.
Dans les contre-discours, la notion de valeur est également mise en avant pour opposer explicitement le projet russe aux idéaux occidentaux, où la démocratie et la liberté sont systématiquement mises en relief (exemples C8 et D ci-dessous). Le narratif du Kremlin y est représenté comme manipulateur (« sa réécriture de l’histoire », « la mise en scène de son conseil de défense »), le président russe y est dépeint comme enfermé dans une vision du monde déformée cherchant à défendre des intérêts nationaux toute en rejetant les principes démocratiques.
(II) La deuxième source renvoie à certains préceptes de l’éthique soviétique que Vladimir Poutine a raviviés en novembre 2022, à travers l’Oukase sur les valeurs traditionnelles. Ces préceptes incluent notamment le patriotisme, le civisme et le service à la patrie, le travail comme pratique constructive, l’adhésion à des idéaux moraux élevés, la mémoire historique, la continuité générationnelle et, enfin, l’unité des peuples de Russie (Ibid. : 2). Parmi ces éléments, le patriotisme occupe une place prépondérante dans les échanges ordinaires (voir les exemples 14 et 18) :
| (14) | Хаять свою Родину, всё равно что сходить себе на голову побольшому [Trad. : Blâmer sa patrie, c’est comme se chier dessus.] (RV12_X). |
| (15) | Самая тяжёлая форма шизофрении – родину защищать в чужой стране ([Trad.: La forme la plus grave de schizophrénie est de défendre sa patrie sur le territoire d’un autre pays] (US1_X). |
| (16) | Je suis de ceux qui croient qu’une victoire totale de l’Ukraine est essentielle pour l’avenir de l’Europe […] (J23_X) ? |
| (17) | Je me sens libre. Libre de soutenir Israël dans sa guerre contre la barbarie islamique. Tout comme l’Ukraine qui se bat pour notre paix en Europe, ne doit pas perdre la guerre. nos démocraties sont en danger (M41_X) |
| (18) | Хватит стыдиться! Хватит бояться! Хватит хаять свою Родину! Всё обязательно закончится для нас хорошо, а вот те, кто сегодня плюёт на свою страну, никогда от позора не отмоются. Родина у нас одна! Одна – на все времена! России быть!!! Trad. : ([Trad.: Arrêtez d’avoir honte ! Arrêtez d’avoir peur ! Arrêtez de dénigrer votre Patrie ! Tout finira bien pour nous, mais ceux qui aujourd’hui crachent sur leur pays ne se laveront jamais de leur honte. Nous n’avons qu’une Patrie ! Elle est unique pour tous les temps ! Vive La Russie !!!] (PR3_X). |
Dans les contre-discours, la guerre en Ukraine est perçue comme une violation flagrante de la souveraineté de l’Ukraine (voir l’ironie dans l’exemple 15) et plus largement de la stabilité européenne (ex.16). Dans les discours se construisent donc deux camps opposés : l’un qui prône la défense nationale absolue, sans nuances, tandis que l’autre critique le CRU comme étant illégitime. Ces oppositions sont marquées par une forte polarisation idéologique (« nous n’avons qu’une Patrie », « vive la Russie ») et géopolitique (« nos démocraties sont en danger »).
(III) Pour renforcer encore davantage le sentiment nationaliste chez les Russes, des références à la Grande Guerre patriotique sont fréquemment convoquées dans les discours politico-médiatiques sur le CRU. Ils sont ensuite propagés dans les échanges ordinaires. Selon Ageeva (2022), cette guerre, considérée comme sacrée, a été utilisée par le pouvoir en place au cours des dernières décennies pour fédérer la population.
Force est de souligner que la majorité des familles russes ont été élevées dans un respect absolu envers les héros de l’époque soviétique, cultivant une fierté profonde pour l’héroïsme des soldats de l’URSS. Quasiment chaque famille a été directement ou indirectement touchée par cette épreuve. Ainsi, plusieurs générations ont grandi avec l’idée qu’il est de leur devoir de protéger la Patrie, de défendre le territoire et les intérêts du pays, ainsi que de préserver ses traditions et sa culture – à l’image de ce qu’avaient accompli leurs ancêtres (pères, grands-pères, arrière-grands-pères). Des figures emblématiques telles que la Mère-Patrie ou la Sainte Russie sont devenues des notions fondamentales dans l’identité collective du peuple russe et sont souvent mobilisées dans les discours actuels sur le CRU.
Nous observons également la convocation du nous inclusif (« nous sommes un peuple héroïque » dans (19) et « notre Europe » / « notre pays ») en opposition à lui/eux (« les descendants du fascisme » et « le criminel de guerre » dans (A) ci-dessous. Cette stratégie est fréquente dans les discours agoniques, car elle permet de mettre en évidence l’antagonisme.
| (19) | А вы помните, что мы страна Победитель!! И что многим не очень хочется смотреть на то, как отпрыски фашизма хаят нас и нашу Родину!» [Trad. : Vous vous souvenez du fait que nous sommes un peuple héroïque !! Et beaucoup d’entre nous ne veulent pas vraiment voir les descendants du fascisme nous critiquer, nous et notre Patrie !] (VR7_X). |
Dans les contre-discours, en particulier francophones, l’idée de l’instrumentalisation de cette guerre à des fins politiques de la part des autorités russes revient régulièrement (notamment dans B ci-dessous). C’est également le cas dans (13), où les locuteurs soulignent que le rôle spécifique de la Russie dans la victoire est souvent largement exagéré.
(IV) Enfin, l’idée d’une « spiritualité éternelle » propre à l’homme russe a été ravivée et valorisée, une notion glorifiée par de nombreux écrivains, parmi lesquels Alexandre Soljenitsyne. Ce dernier avait souligné, dans ses critiques adressées à l’Occident, « son aveuglement par la suprématie et son déficit de spiritualité » (Simakova 2023 :3). On peut également mentionner, à titre d’exemple, le poème de Fiodor Tioutchev abondamment cité dans les discours russophones contemporains, qui renforce cette vision particulière de l’identité russe :
« On ne comprend pas la Russie avec la raison ;
On ne la mesure pas avec le mètre commun. –
Elle a pour soi seule un mètre à sa taille ;
On ne peut que croire à la Russie »
(F. TIOUTCHEV, « On ne comprend pas la Russie avec la raison » – traduit par Anna Gichkina).
Cependant, de nombreux locuteurs, essentiellement francophones, estiment que ce discours dissimule des dérives autoritaires et des violations des droits humains. L’exploitation de la culture nationale pour légitimer un pouvoir répressif, tout en menant la guerre en Ukraine, est perçue comme une manipulation visant à justifier des pratiques politiques violentes (notamment, l’exemple 20). L’énumération dans l’exemple C (voir Figure 2) met l’accent sur la diversité et l’ampleur des vices associés au régime russe. Cette structure syntaxique favorise une impression de saturation, crée un effet de longueur et de tension, montrant une liste de défauts qui se succèdent sans interruption, ce qui intensifie la critique. Le choix lexical (« dictature », « asservissement », « crime », « mafia », « abruti »), l’amalgame (« Putler » qui fusionne le nom de Vladimir Poutine et celui d’Adolf Hitler) très fréquent dans le corpus, l’utilisation de l’accumulation et l’ironie (« vachement cultivé ») permettent de transmettre un message de rejet total de la « culture » du régime, tout en mettant en lumière les aspects autoritaires et corrompus du pouvoir.

Figure 2
Extraits du corpus relatifs à l’ultra-nationalisme et au régime autocratique russe.
| (20) | Le règne de Poutine pendant un quart de siècle a valu à la Russie le statut de pays terroriste et a conduit à l’effondrement de toutes les institutions sociales. Il ne reste qu’un seul mécanisme qui garantit un ensemble de relations et de pratiques sociales qui se répètent et se reproduisent constamment : un système global de violence (BF41_X). |
La valeur idéologique est mise en avant, entre autres, par l’emploi massif dans le corpus, et notamment, dans les extraits cités ici, des dérivés en -isme, ayant une valeur néologique. Ce suffixe permet de présenter toute idée ou tout propos comme relevant d’une stratégie idéologique. Employé dans des contextes d’hétéro-désignation, ils servent à nommer ce que « sont les adversaires » (voir à ce sujet, Bouzereau 2024). À travers l’emploi de ces termes, souvent dans un sens péjoratif, les locuteurs non seulement caractérisent autrui, mais ils construisent aussi leur propre identité. En reconnaissant les propos de quelqu’un comme relevant de principes tels que le « virilisme » ou le « militarisme », par exemple, le locuteur marque sa distance, affirmant implicitement qu’il n’adhère pas à ces convictions et se positionne ainsi dans un autre camp.
| (21) | Le virilisme, le militarisme, le nationalisme, l’europhobisme, le climatodénialisme, la nostalgie de la grandeur passée ….. Les pro-Poutine de Twitter sont tous les mêmes ! (AP5_X). |
| (22) | Проблем, которых, к счастью, нет в России -это потеплизм и трансгендеризм ! А на западе этот бред считается не проблемой, а прогрессом ! Уже прямо хочется увидеть, как трансгендеризм с бандеризмом уживется ! [Trad.: Les problèmes qui, heureusement, n’existent pas en Russie, sont le « réchauffisme » et le « transgenrisme »! Mais en Occident, cette folie est considérée non pas comme un problème, mais comme un progrès ! On a déjà envie de voir comment le transgenrisme va cohabiter avec le bandérisme !] (RB11_X). |
En somme, les valeurs traditionnelles occupent une position centrale dans les discours visant à légitimer l’invasion de l’Ukraine, cette dernière étant présentée comme une victime de l’ennemi principal : l’hégémon symbolisé par les États-Unis. Pour soutenir cette rhétorique, le recours à des effets pathiques multiples est systématiquement observé dans les interactions socionumériques. Ces effets sont utilisés pour renforcer la dimension discursive de l’image de cet ennemi perçu comme un oppresseur.
3.3. Pathos : la construction discursive de l’image de l’ennemi
L’ennemi se construit dans les discours comme une figure démoniaque, le côté obscur de la force. Il est « puissant dans son désir de malfaisance et surtout indestructible, renaissant sans cesse de ses cendres » (Charaudeau 2006 : 8). Cette figure maléfique va de pair avec celle du héros. La création de l’image de l’ennemi sert à légitimer le combat : sans ennemi, il n’y a pas de lutte, et sans lutte, il n’y a pas de héros (Semo 2021). Tous les éléments des différents niveaux discursifs sont mobilisés afin de construire l’image des deux rivaux.
(I) Effets pathiques au niveau lexical :
Ici, nous observons un recours systématique au vocabulaire religieux et familial (la Sainte Rus’, terre sainte, Mère-Patrie, etc.) :
La Sainte Rus’ est un concept russe alliant dimensions spirituelles, culturelles et historiques, désignant un espace sacré éclairé par la foi chrétienne orthodoxe. Apparue au XIe siècle, elle symbolise une communauté orthodoxe transcendante, sans limites géographiques ou ethniques, et incarne la mission sacrée du peuple russe dans l’histoire. Associée à la résistance spirituelle face aux influences occidentales, elle renforce l’idée d’unité entre les peuples slaves (Russie, Ukraine, Biélorussie) sous l’orthodoxie. Ce concept reste central dans l’identité nationale russe et dans les débats contemporains, et sert à légitimer les actions russes dans le conflit avec l’Ukraine.
Dans les discours se construisent donc des oppositions entre la Sainte terre (« Sainte terre russe » dans A ci-dessus (Figure 3), « la Rus’ est une grande Trinité indivisible » dans C) et l’Antéchrist opprimant (« là-bas c’est l’Antéchrist qui règne » dans B), le Sauveur (« que la Russie nous sauve des démons » dans E), Satan (« nous sommes sous le règne du satan » dans F ci-dessous), le dictateur (« le gouvernement du diable ») et le protecteur (« le rempart du nouvel ordre mondial »).

Figure 3
Extraits du corpus représentatifs des effets de pathos.
Il est intéressant de souligner que peu importe « le camp » idéologique, la figure de l’ennemi apparait toujours comme diabolique (« le diable mondialiste », « que la Russie nous sauve des démons » d’un côté ; de l’autre – « Poutine et Loukachenko ont fait un pacte avec le diable »), même si le recours massif au vocabulaire religieux dans les discours majoritairement russophones est plus fréquemment rejeté ou ridiculisé dans les discours francophones de manière explicite (Figure 4, exemples A, C) et implicite (dans la question argumentative de l’exemple B). Le conservatisme russe est perçu comme un bricolage volontairement flou et incohérent, qui participe aux stratégies de légitimation du gouvernement en contexte autoritaire.

Figure 4
Convocation du lexique religieux dans les extraits polarisés du corpus francophone.
Les locuteurs russes tendent à conceptualiser la notion de Patrie à travers des principes liés à la maternité et à l’attachement familial. Ainsi, elle est perçue comme un objet d’affection inconditionnelle, similaire à la relation entre un individu et ses parents, qui, bien que non choisis, restent une priorité absolue dans la vie de l’individu, indépendamment de leurs comportements (voir l’exemple 23). Cette relation implique un soutien indéfectible envers la Patrie, notamment en période de crise, de la même manière que l’on soutient un membre de sa famille en difficulté. Dans cette optique, l’absence de soutien à la Patrie est vue comme un acte de trahison. Par ailleurs, une logique similaire à celle du droit pénal, qui autorise à ne pas témoigner contre un membre de la famille, s’applique aux critiques envers la Patrie (ex.14) : celles-ci sont considérées comme inacceptables en période de guerre, et les remarques négatives sont réservées aux périodes de paix. Cette perception révèle une forte dimension affective et sociétale dans la manière dont la relation à la Patrie est vécue et régulée au sein de la société russe. Un tel point de vue est interprété par les adversaires comme une construction idéologique des autorités visant à promouvoir un nationalisme extrême.
| (23) | Мне жаль мою Родину! Она как старушка мама терпит молча обиды от своих детей (клоунов, пивичек, артистов и т.д.) которые предав ее, из-за бугра Хаят и оскорбляют ее, а затем мама молча принимает неразумных детей обратно. Берегите Родину маму!!!! [Trad.: Je plains ma patrie ! Comme une vieille mère, elle endure silencieusement les insultes de ses enfants (clowns, chanteurs sans noms, artistes, etc.) qui, l’ayant trahie, la blâment et l’insultent de l’étranger. Puis la mère accepte silencieusement ses enfants déraisonnables qui sont de retour. Prenez soin de votre Patrie !!!!] (BR3_X) |
| (24) | Le fascisme russe nous menace tous. Les nations libres doivent surmonter leurs peurs et combattre ces hordes barbares. La Russie impérialiste mafieuse de Poutine doit être vaincue une fois pour toute. (SU41_X). |
Notons, suivant Isabella Damiani (2022 : 2), que la clé de compréhension des rivalités entre les acteurs du conflit réside dans leurs représentations divergentes. Le bloc occidental et les Nations Unies considèrent l’Ukraine comme un État souverain. Pour Vladimir Poutine et ses partisans, qu’ils fassent partie de l’élite dirigeante ou non, l’Ukraine est perçue comme la terre des origines et le berceau de la culture russe : dans cette représentation, il ne s’agit pas d’une invasion, mais « d’une reconquête irrédentiste ».
(II) Effets pathiques au niveau sémantico-pragmatique
A ce niveau, l’image de l’ennemi se construit à travers la convocation de métaphores : a) animalière, dans l’optique de la stratégie de déshumanisation (ex.28) ; et b) aquatiques, dans l’optique de la stratégie de dramatisation (ex.25–26) :
| (25) | Leur arrestation est un fait. Le reste en effet une supputation. Mais ce n’est qu’une mise au point face à l’inondation de propagande vatnik prétendant que les orthodoxes (majoritaires) sont persécutés en Ukraine. Ne vous trompez pas de menteur (D21_X) | |
| (26) | Vous êtes de plus en plus lamentable à force de vouloir nager entre deux eaux ! Heureusement vous ne représentez pas grand-chose (PL121–X). | |
| (27) | Bizarre une Ukrainienne qui menace, il faut rappeler que l’Ukraine ne fait pas partie de l’OTAN et de l’Europe, donc madame n’imposé pas votre délire arroser de votre haine des russes, votre guerre et votre guerre de nazis (NV3_X). | |
| (28) | L1 : | Les russes sont des porcs immondes ! #SlavaUkraïni UA. |
| L2 : | Les porcs se sont les ukronazis pilotés par les financiers USA et le le pire Zelinski le génocidaire biteur de piano drogué et corrompu. Honte à vous pauvre troll (PL61_X). | |
Rappelons que les métaphores peuvent accomplir plusieurs fonctions (argumentative, ironique, humoristique, phatique, conative), mais s’inscrivent toujours dans la portée pragmatique générale des discours afin de contribuer à la réalisation des actes directs et indirects.
(III) Effets pathiques au niveau syntaxico-pragmatique :
Ici, nous observons le recours systématique à des séries de questions argumentatives (ex.29), conflictuelles et exclamatives (ex.30-31) ; à l’impératif à valeur injonctive (ex.33) visant l’anéantissement symbolique de l’adversaire ; à l’opposition nous/vous ou eux (vue auparavant), à des anaphores et parallélismes (ex.34).
En ce qui concerne les interrogatives, du point de vue discursif, elles servent à maintenir la désignation des objets du discours, des référents, dans l’interaction, ce qui est particulièrement important dans l’environnement hypertextuel et constamment augmenté par de multiples interventions. Du point de vue communicatif, leurs choix et distribution affectent la suite des échanges.
| EX.29. | Quelle propagande ? Que la Russie a envahi l’Ukraine alors que la veille ce n’était qu’une manœuvre ? Que Poutine ment ? Que vous modifiez l’histoire comme ça vous arrange ? Que les Russes agissent en traîtres ou sous faux drapeaux ? |
| EX.30. | Et bien, où est ton attachement à la liberté d’expression ??? Pourquoi tant d’insultes ? |
| EX.31. | Regardez le résultat du cosmopolitisme des bolchevo-mondialistes… [vidéo jointe] Non mais l’autre il se croit où, sur un ring de wrestling ?! |
| EX.32. | C’est quoi cette chasse aux citoyens Russe en France ? C’est quoi cette association entre un Président et un citoyen qui vaudrait que si tu es Russe c’est que tu es responsable des actes de ton Président. Mais vous êtes devenus fous dans ce pays ? |
| EX.33. | La folie européiste n’a pas de limite ! Une armée européenne est évoquée… Tout est fait pour jeter de l’huile sur le feu et plonger le continent dans une guerre terrible. L’UE nous TUE, libérons-nous ! |
Pour résumer cette partie, affirmons que les discours agoniques ont été largement étudiés par de nombreux linguistes. Des traits tels que l’essentialisation, la dichotomisation des thèses antagonistes et le lexique péjoratif ont déjà été identifiés et classifiés dans des travaux antérieurs. Cependant, ceux portant sur le CRU présentent des caractéristiques particulières et se distinguent par des implicites ainsi que par des références interdiscursives et culturelles propres qu’il est essentiel de saisir pour comprendre les dynamiques sous-jacentes des échanges relatifs aux RI actuelles.
Nous avons choisi de proposer un aperçu des traits récurrents observés dans notre corpus pour deux raisons principales. D’une part, ces éléments sont porteurs de spécificités idéologiques qu’il est crucial de prendre en compte pour décrypter la logique argumentative, en particulier le prisme culturel et identitaire des discours russophones concernant le CRU. D’autre part, il n’était pas possible de trouver un extrait unique qui regroupe l’ensemble des points essentiels, d’où la nécessité d’en proposer plusieurs pour en faire ressortir les caractéristiques fondamentales.
4. Étude d’un cas
Nous procéderons à l’analyse d’un extrait représentatif des discours relatifs à l’invasion russe circulant sur la plateforme X, afin d’illustrer comment ces discours — imprégnés de marqueurs interdiscursifs, intertextuels et porteurs de mémoire collective, étudiés précédemment — participent directement à la radicalisation de l’échange, puis à la cristallisation du discours de haine. L’idéologème russkiy mir, qui émerge très tôt dans l’interaction, joue un rôle central dans cette dynamique.
L’exemple analysé est issu du corpus russophone. En raison de sa longueur, sa traduction est placée en annexe. Le lecteur peut, selon sa préférence, lire l’extrait choisi en entier avant de découvrir l’étude que nous en proposons ou, au contraire, le découvrir progressivement au fil de l’analyse qui va suivre.
L’interaction est lancée par le tweet de la première locutrice, Liza, qui thématise le désaccord (« le problème des Russes … »). Ce dernier est construit dans le discours à travers l’affirmation à valeur essentialisante qui stipule que la plupart des Russes sont imprégnés d’une fierté nationale excessive qui exalte leur supériorité historique et culturelle, alimentant un sentiment de grandeur pouvant conduire à des conflits. Les répétitions lexicales et une série d’anaphores (ils sont fiers de) ainsi que la graphie expressive (FIER en majuscule) permettent de mettre en relief le caractère abusif de leur patriotisme (FIER de leur pays, de leur histoire, d’avoir conquis d’autres peuples, fiers de leur « supériorité » sur les autres nations, etc.). Les Russes sont présentés dans le discours comme une masse homogène. L’opposition entre le nous inclusif et le vous d'exclusion introduite par le profileur de l’énonciation genre, suivi des propos inventés sur le coup (« genre nous sommes grands et vous êtes des sous-hommes ») marque la stase de désaccord qui sera enrichie plus loin. Le tweet suscite une première réaction désapprobatrice (tour 9) de la part de la deuxième locutrice, Marie. Nous observons le recours au parallélisme syntaxique avec modification d’un élément (« Le problème des Russes » versus « Le problème de ce genre de posts »). Cette structure permet à Marie de garder la tonalité dépréciative de l’échange et de marquer, en même temps, sa différence par rapport à Liza (tous les autres paramètres étant égaux par ailleurs). Dans son commentaire, Marie se protège implicitement en redirigeant l’acte menaçant de reproche de son interlocutrice contre elle-même. L’ironie dans « j’aimerais lire les ÉTUDES sur lesquelles vous vous basez lorsque vous dites... » et « vous avez sûrement trouvé un sondage auprès des citoyens de nombreux pays » permet de décrédibiliser la posture adverse de manière camouflée, à travers la mise en relief de la charge de preuve insuffisante. Elle termine néanmoins par une attaque directe (« ne vous ridiculisez pas »). Les émotions sont jusqu’ici sémiotisées selon le même mode, à savoir : le montrer (dans les termes de Micheli 2014).
Liza, à son tour, continue à enrichir le portrait négatif du groupe dénigré en recourant à une litote (tours 17–22). Le fait de construire le propos sous forme de négations anaphoriques (« Toutes les nations ne sont pas X, ne sont pas Y ») permet de renforcer la portée du message. Celui-ci est appuyé par une attaque directe ad hominem (« Il n’y a rien de plus dégoûtant et plus nazi que votre «monde russe» »). L’idéologie du russkiy mir est ici dépeinte, sous l’effet de personnification, comme un être vivant qui « étouffe », qui « tire » et que l’on peut sentir « sur notre peau ». Les épithètes « dégoûtant » et « sanguinaires » ajoutent une touche péjorative.
Dans la suite, on observe une montée en tension et un changement consécutif dans l’organisation des discours. Les émotions sont ici sémiotisées non seulement sur le mode du montrer via l’hyperponctuation (Micheli, 2014), mais aussi sur celui du dire (« je suis horrifiée ») et de l’étayer (tours 23–30), tandis que les attaques deviennent plus directes : « Aujourd’hui, pour tout le monde, la Russie est le mal !!! », « il y aura une responsabilité collective !!! ». Dans ce message d’Anna, la troisième locutrice, les citoyens russes sont présentés comme « barbares », manipulés et dépendants (« il y a eu Hitler ! Staline ! Et maintenant il y a Poutine et sa junte ! », « on vous a trompés et volés, mais en plus vous êtes impliqués dans une guerre avec un peuple frère »). En réponse, nous observons l’acte de mépris déployé par Liza qui, dans l’optique délocutive, critique, elle aussi, mais plus implicitement, les Russes comme étant trompés par une idéologie de la peur et de l’agression, tout en s’adressant à Anna (« […] c’est inutile ! […] Depuis la création de la Russie, on leur a inculqué que l’OTAN devait attaquer[…] Donc, préservez vos nerfs ! »). Le discours fait une large place à l’ironie, notamment à travers la métaphore animalière (« […] C’est comme un enfant à qui on apprend que tous les chiens mordent et que les chats griffent. Et en voyant même l’animal le plus inoffensif, ils lui lancent des pierres […] »). Le retriever doré, symbole d’innocence et de docilité, devient une arme rhétorique pour critiquer la paranoïa des individus qui croient que tout ce qui est perçu comme une menace doit être combattu (« […] accepter que ce soit un retriever doré, avec lequel on peut même laisser un bébé ? Pourquoi faire ??? […] »). Cette stratégie peut être interprétée comme une forme de démonisation des croyances populaires en Russie, comparées à une forme de naïveté enfantine. L’image du chien, même inoffensif, qui est vu par l’adversaire comme un danger potentiel, ainsi que celle des pierres lancées contre cet animal est une hyperbole qui sert à mettre en relief la gravité de l’erreur de jugement. Cette figure de style renforce le caractère démesuré de la peur irrationnelle que les locuteurs cherchent à dénoncer.
Pour rétorquer, Marie a recours à l’argument tu quoque (« La question est de savoir qui déteste qui »). Ce mécanisme lui permet d’éviter de répondre directement au reproche implicite de Liza et d’introduire son propre point de vue. L’échange met ainsi en jeu plusieurs principes de politesse et de face-threatening acts (FTA). Marie commence par attaquer indirectement son interlocuteur à travers une série de questions conflictuelles (tours 41–50), qui instaurent un argument moral fondé sur l’injustice (« Où étiez-vous lorsque les troupes ukrainiennes bombardaient le Donbass ? Pourquoi ne pleuriez-vous pas les enfants tués ? », etc.). Ces questions cherchent à renverser la responsabilité morale en accusant Liza de soutenir un narratif unilatéral en faveur de l’Ukraine, sans tenir compte des nuances du conflit. Le ton accusateur de Marie et sa posture de résistance se manifestent également par un lexique dépréciatif, qualifiant ses opposants d’ « hypocrites et idiots », « utilisés de manière banale » par des « bataillons nazis ». Cette stratégie sert à discréditer les partisans ukrainiens, les réduisant, eux à leur tour, à des instruments manipulés dans une guerre dont ils ne comprendraient pas les véritables enjeux, tout en renforçant l’idée d’une lutte contre un mal absolu. Nous y repérons également l’impératif à valeur injonctive (« Ça suffit. Réveillez-vous ! »).
De son côté, Anna adopte la stratégie de politesse négative, cherchant à marquer une distance avec Marie (« Cette discussion n’est pas pour des gens comme vous ! »). Par cette attitude condescendante, elle crée un mur entre elle et Marie, suggérant que les capacités intellectuelles de cette dernière sont insuffisantes pour comprendre l’enjeu du débat. Le vocabulaire employé (« En termes d’éducation et même de simple bon sens, vous n’êtes pas tout à fait à la hauteur ») vise à discréditer l’argumentation de Marie en la rabaissant. Anna se positionne ainsi comme supérieure, non seulement sur un plan intellectuel, mais aussi moral, rejetant la légitimité de son interlocutrice.
Néanmoins, Marie poursuit son propos en suivant la même stratégie argumentative de tu quoque, en rebondissant sur les avertissements menaçants d’Anna exprimés au début de l’échange. Elle déploie une argumentation qui mêle assertions historiques, injonctions impératives et invitation à la culture classique pour légitimer la grandeur et l’invincibilité de la Russie. Elle fait référence au poème de Tioutchev (« Et si vous ne la [la Russie] comprenez pas avec la raison ») évoqué plus haut et utilise un argument d’autorité en incitant ses interlocuteurs à « lire les classiques », suggérant que cette lecture permettrait de saisir la profondeur de la Russie et créant ainsi un écart de légitimité intellectuelle. L’argument historique (« La Russie existe depuis mille ans »), combiné à l’idée que personne n’a jamais réussi à la conquérir ou à la détruire, sert à construire une image de la Russie comme une entité résiliente, victime mais inviolée, face à des forces extérieures hostiles (« personne ne l’a jamais aimée. Mais tout le monde a tenté de la conquérir ou de la détruire, personne n’a réussi »). Cette posture se renforce par l’injonction directe (« C’est vous qui allez répondre collectivement »). Marie utilise donc des stratégies discursives pour positionner la Russie comme une nation historique, légitime et moralement supérieure, tout en minimisant la validité des critiques extérieures, notamment occidentales, à son égard. La mise en garde sous forme de slogan revendicateur (« La Russie a été, est et sera ! ») déclenche une nouvelle montée en tension et suscite une série de questions polémiques anaphoriques (« Quelle menace la Russie a-t-elle subie de la part des russophones de Kharkiv, Marioupol, Sumy ? Pourquoi les ont-ils effacés de la carte ? Quelle menace les femmes enceintes de l’hôpital de Marioupol, bombardé par les « libérateurs », représentaient-elles pour la Russie ? ») et conflictuelles (« Quelles sortes de mères êtes-vous en Russie, qui préfèrent Poutine à leurs enfants ? »), posées dans une optique de gradation.
Le dissensus binaire, toujours maintenu dans l’échange (« Un peuple détesté » qui « a décidé qu’il pouvait déterminer le destin de l’humanité » contre « le monde civilisé »), mène à la cristallisation de la haine dans l’interaction (« Que vous soyez maudits, que vos enfants et petits-enfants soient maudits, et croyez-le, le Seigneur nous pardonnera cette malédiction, car vous ne laverez jamais le sang de milliers de personnes », « Vous brûlerez tous en enfer !!! ») et à une nouvelle distanciation nette entre deux camps défendant des valeurs opposées (d’un côté, « Nous sommes un État pacifique, qui veut vivre et se développer en tant qu’État européen indépendant ! SANS VOUS ! », de l’autre, « votre monde russe »). Elle est suivie de quelques attaques directes (« VOUS êtes des traîtres », « vous avez attaqué […] comme Hitler en cachette
[…] »), d’une menace ayant une valeur extorcative (« Mais DIEU est juste – LA PUNITION EST INÉVITABLE !! »). Cette menace « conditionnelle » (Searle, 1969) sert généralement à faire pression sur la cible pour obtenir d’elle une action qu’elle serait réticente à accomplir. On retrouve cette action souhaitée posée dans l’injonction finale (« RÉFLÉCHISSEZ ! ARRÊTEZ LA GUERRE !!! ») qui clôt l’interaction.
L’analyse de cet extrait tiré du corpus russe permet de mettre en relief les mécanismes discursifs à l’œuvre dans la construction du discours de haine en ligne, notamment dans un contexte géopolitique tendu. À travers une succession d’attaques directes et indirectes, de constructions essentialisantes et de stratégies de mise en scène des émotions (via l’invocation d’idéologèmes, de références interdiscursives et idéologico-culturelles), les locuteurs façonnent des représentations dévalorisantes de l’autre et visent son anéantissement. Au cœur du conflit se trouvent des croyances et des valeurs non partagées, mais profondément ancrées dans l’identité des locuteurs, ce qui mène à la radicalisation des échanges.
Au début de l’extrait, nous observons un recours à des éléments amorçant la violence verbale (« Je suis convaincu que beaucoup de Russes ne sont ni xénophobes ni racistes au fond d’eux-mêmes. Et ils ne vont pas ouvertement opprimer d’autres gens »). Cependant, dès qu’il est question de valeurs rejetées (« il n’y a rien de plus dégoûtant et plus nazi que votre «monde russe» »), l’interaction prend une tournure radicale.
L’échange se caractérise par une série de dispositifs rhétoriques visant à renforcer les stéréotypes négatifs de l’adversaire, tels que l’usage de l’ironie, des métaphores animalières et des anaphores, qui servent à discréditer l’autre tout en légitimant ses propres convictions. Le recours à des stratégies de politesse négative et de mépris, comme celles observées dans les interventions de Marie et d’Anna, montre comment les participants cherchent à maintenir une distance et à marquer une supériorité intellectuelle ou morale, tout en évitant de répondre directement aux arguments de leurs interlocuteurs.
La montée en tension dans l’échange, accompagnée de menaces et d’injonctions impératives, marque la cristallisation du conflit et de la haine, où les positions deviennent irréconciliables et l’adversaire se transforme en ennemi (« VOUS êtes des traîtres », « Vous brûlerez tous en enfer !!! »). Ce discours de haine, alimenté par des émotions exacerbées et des représentations déformées de l’autre, démontre l’impact des réseaux sociaux comme catalyseur de tensions. En tant qu’espace de confrontation où les valeurs et les identités sont constamment négociées, ces interactions offrent un terrain fertile pour l’étude des mécanismes de radicalisation, de stigmatisation et de polarisation dans les sociétés contemporaines.
Conclusion
Cette étude a exploré la construction des discours de haine à travers l’analyse de la diffusion de l’idéologie du russkiy mir (« monde russe ») dans la sphère socionumérique, en particulier dans le contexte du CRU. Elle révèle la manière dont, sous la présidence de Vladimir Poutine, les discours médiatiques et officiels construisent l’image de la Russie comme une civilisation distincte, porteuse de valeurs traditionnelles opposées à celles d’un « Occident collectif » perçu comme décadent, menaçant et idéologiquement corrompu par un agenda libéral. Cette représentation, largement relayée dans les médias, influence profondément les échanges ordinaires, notamment en ligne, où elle sert à légitimer des positions politiques, mobiliser les émotions et forger une identité collective face à une altérité diabolisée. Ancrée dans une mémoire collective ancienne, cette idéologie valorise la tradition comme fondement essentiel. Portée par un lexique riche en références historiques et mythologiques, elle dépasse la simple argumentation pour devenir un repère identitaire profond. Dans ce cadre, la guerre en Ukraine est représentée comme un affrontement civilisationnel.
L’analyse de la circulation de ces récits à fort substrat idéologique au-delà de l’espace russophone — notamment dans les échanges entre internautes francophones — met en lumière une réception souvent ambivalente. Certains locuteurs francophones adhèrent partiellement aux éléments du récit patriotique russe ou à sa critique de l’Occident, tandis que d’autres le rejettent comme nationaliste et autoritaire. Surtout, cette diffusion révèle un écart interprétatif significatif. Des éléments issus de la rhétorique politico-médiatique russe — comme les références à la Grande Guerre patriotique, à l’orthodoxie ou à l’hégémonie occidentale — peuvent être mobilisés dans les échanges francophones comme des formules, reprises sans toujours en percevoir la portée symbolique. Dans les milieux russophones, en revanche, ces mêmes éléments fonctionnent souvent comme des idéologèmes, c’est-à-dire des unités discursives fortement investies, cristallisant mémoire historique, appartenance et croyances collectives. Ainsi, ce qui apparaît comme une simple critique d’un régime politique ou d’une stratégie militaire est parfois perçu, notamment par certains locuteurs russophones, comme une remise en cause profonde de la mère-Patrie, de la Sainte-Russie, voire comme une atteinte à leur propre identité. Cette divergence de lecture aggrave les tensions idéologiques, radicalise les échanges et accentue l’antagonisme dans les dynamiques communicationnelles numériques.
L’analyse a également mis en évidence le rôle considérable des plateformes socionumériques — en particulier X — dans la propagation, la structuration et la mise en visibilité de ces discours. Sur le plan pragmatico-identitaire, l’environnement numérique encourage des prises de position tranchées, une forte exposition de soi et une tendance à l’essentialisation de l’autre, accentuée par l’anonymat et l’absence de régulation sociale. Sur le plan discursif, de nombreuses formes de reprises et de reformulations apparaissent, nécessaires au maintien de la cohérence dans un univers conversationnel fragmenté et hyper-augmenté. Enfin, sur le plan technologique, les logiques de personnalisation, les effets de filtre et les mécanismes de chambre d’écho amplifient les contenus à forte charge émotionnelle, renforçant le primat du pathos sur le logos.
Une exploration plus poussée de la structure des interactions numériques, par exemple à l’aide d’outils de cartographie comme Gephi, permettrait d’enrichir cette réflexion en visualisant plus finement la formation des bulles de filtre, les circuits de polarisation ou encore le rôle des algorithmes dans l’architecture des débats en ligne.
Annexe
Liza : LE PROBLÈME DES RUSSES : Je suis convaincu que beaucoup de Russes ne sont ni xénophobes ni racistes au fond d’eux-mêmes. Et ils ne vont pas ouvertement opprimer d’autres gens. Mais en même temps, la grande majorité des Russes EST FIER de leur pays, de leur histoire, et est fière du fait qu’ils sont une « grande » nation européenne. Ils sont fiers d’avoir conquis d’autres peuples, fiers de leur « supériorité » sur les autres nations. Ils sont fiers d’avoir gagné la Seconde Guerre mondiale, tout en l’ayant commencée avec l’Allemagne. Ce sentiment monstrueux genre nous sommes grands et vous êtes des sous-hommes, flotte dans l’air. Les Russes doivent réaliser qu’ils ne sont ni meilleurs, ni pires que les Zimbabwéens, les Bhoutanais ou les Algériens. Actuellement, aucune « grandeur » ne conduit à la guerre sauf celle des « Russes ».
Marie : Le problème de ce genre de posts : penser qu’une NATION quelconque possède des caractéristiques distinctives (probablement génétiquement ancrées, à en juger par ce que vous dites). Le racisme et la xénophobie sont dus à l’ÉVOLUTION chez TOUS les êtres humains. Il est normal d’aimer « les siens » plus que « les autres ». C’EST ce qui garantissait la survie. Ensuite, j’aimerais lire les ÉTUDES sur lesquelles vous vous basez lorsque vous dites des choses comme «la grande majorité», et aussi que cela soit une caractéristique spécifiquement des Russes, vous avez sûrement trouvé un sondage auprès des citoyens de nombreux pays, et eux ne sont pas fiers de leurs pays et de leurs peuples, alors que les Russes, eux, le sont. Votre post est n’importe quoi. Supprimez-le, ne vous ridiculisez pas.
Liza : Mais toutes les nations ne sont pas agressives et sanguinaires, prêtes à anéantir d’autres peuples juste parce qu’elles le peuvent. Toutes les nations n’imposent pas aux autres leur langue et leur culture par la contrainte, les meurtres de masse et les déportations. Il n’y a rien de plus dégoûtant et plus nazi que votre «monde russe». On le ressent sur notre peau. Et on le ressentait même avant 2014. Avant, il étouffait, maintenant il tire. Il n’y a pas de régime sans personnes. Non, ça n’existe pas. Vos garçons sanguinaires en sont la preuve. Et leurs femelles sanguinaires.
Anna : Je suis horrifiée, la Russie a attaqué l’Ukraine de manière barbare et a déclenché une guerre ! Et cela ne peut pas être contesté ou justifié ! Et la propagande n’a rien à voir avec cela. Aujourd’hui, pour tout le monde, la Russie est le mal !!!Malheureusement, il y aura une responsabilité collective!!La seule chose à laquelle je pense, c’est que vous, les Russes, devriez d’une manière ou d’une autre justifier ce qui se passe. Sinon, cela fait peur, vraiment. Non seulement on vous a trompés et volés, mais en plus vous êtes impliqués dans une guerre avec un peuple frère qui ne vous a rien fait et ne l’a jamais voulu ! Tout n’était que mensonges ! Vous devez vivre avec cela ! Il y a eu Hitler ! Staline ! Et maintenant il y a Poutine et sa junte ! Mais malheureusement, la culpabilité retombe sur tout votre peuple ! Vous avez permis cela !!
Liza : @Anna, c’est inutile ! J’ai passé beaucoup de temps à discuter avec des proches de Russie ! Depuis la création de la Russie, on leur a inculqué que l’OTAN devait attaquer, et ils y croient fermement. Il n’y a ni logique ni bon sens ! C’est comme un enfant à qui on apprend que tous les chiens mordent et que les chats griffent. Et en voyant même l’animal le plus inoffensif, ils lui lancent des pierres, convaincus que si eux ne lancent pas la première pierre, l’animal les déchiquètera ! Comprendre et accepter que c’est un retriever doré, avec lequel on peut même laisser un bébé ? Pourquoi faire ??? De toute façon, c’est un chien et il a des dents ! Ils ne seront pas convaincus ! Donc, préservez vos nerfs !
Tya : Au nom du peuple ukrainien, merci de comprendre l’essence de la situation et de voir la vérité. Mais ils ont tellement injecté de haine dans leurs cerveaux que, aujourd’hui, 80 % des Russes sont heureux que l’on nous ait attaqués.
Marie : la question est de savoir qui déteste qui. On vous a inculqué la haine de la Russie pendant 30 ans. Et bien sûr, vous allez le nier. Et comme toujours, ce sont les innocents qui souffrent. Vous racontez des absurdités. Ça suffit. Réveillez-vous. Comprenez que vous êtes utilisés de manière banale dans une guerre contre la Russie. On va vous envoyer de l’argent et des armes (mais en prêt, bien sûr). Et lorsque votre pays n’existera plus, ils en trouveront un autre et vous oublieront (à part pour les dettes). Et vos dirigeants en sont responsables. Quand vous comprendrez cela, la paix viendra. Les Ukrainiens «se battent» avec la Russie depuis 2014, mais dès que cela est réellement arrivé, tout le monde s’est soudainement réveillé. Où étiez-vous lorsque les troupes ukrainiennes bombardaient le Donbass, pourquoi ne pleuriez-vous pas les enfants tués ? Pourquoi n’avez-vous pas dirigé votre colère contre les bataillons nazis qui torturaient la population du Donbass ? Vous vous faites passer pour des innocents, hypocrites et idiots.
Anna : @Marie, je ne veux pas vous offenser, mais il me semble que cette discussion n’est pas pour des gens comme vous ! En termes d’éducation et même de simple bon sens, vous n’êtes pas tout à fait à la hauteur… Pour des gens comme vous, il vaut mieux quelque chose de plus simple.
Marie : C’est vous qui allez répondre collectivement
La Russie a été, est et sera ! Et si vous ne la comprenez pas avec la raison, lisez les classiques !
La Russie existe depuis mille ans, et personne ne l’a jamais aimée. Mais tout le monde a tenté de la conquérir ou de la détruire, personne n’a réussi.
Anna : C’est votre paranoïaque botoxé qui imagine partout l’OTAN, c’est lui qui vous dit que tout le monde vous menace ! Quelle menace la Russie a-t-elle subie de la part des russophones de Kharkiv, Marioupol, Sumy, pourquoi les ont-ils effacés de la carte ? Quelle menace les femmes enceintes de l’hôpital de Marioupol, bombardé par les « libérateurs », représentaient-elles pour la Russie ? Qui est-ce que ces libérateurs sont venus sauver en Ukraine, qui vous a invités ici ? Quelles sortes de mères êtes-vous en Russie, qui préfèrent Poutine à leurs enfants ?! Un peuple détesté par le monde civilisé a décidé qu’il pouvait déterminer le destin de l’humanité. Que vous soyez maudits, que vos enfants et petits-enfants soient maudits, et croyez-le, le Seigneur nous pardonnera cette malédiction, car vous ne laverez jamais le sang de milliers de personnes. VOUS êtes des traîtres, le 24.02 à 4h du matin vous avez attaqué toute l’Ukraine avec des explosions, réfléchissez
à TOUTE L’UKRAINE (comme Hitler en cachette
) c’est ça votre opération ?????!!!!!! Vous brûlerez tous en enfer !!! Nous sommes un État pacifique, qui veut vivre et se développer en tant qu’État européen indépendant ! SANS VOUS ! NOUS NE VOUS APRENONS PAS COMMENT VIVRE ! MAINTENANT, DES GENS MEURENT DANS DES VILLES COMME – Kharkiv, Kherson, Soumy, etc. C’est ainsi que vous protégez la population russophone ? C’est ça que vous apportez avec votre «monde russe» ?? Mais DIEU est juste – LA PUNITION EST INÉVITABLE !! RÉFLÉCHISSEZ ! ARRÊTEZ LA GUERRE !!!
Notes
[2] La notion d’idéologème (comme russkiy mir, « monde russe »), sera définie comme un micro système sémiotico-idéologique sous-jacent à une unité fonctionnelle et significative du discours qui s’organise autour de dominantes sémantiques et d’un ensemble de valeurs qui fluctuent au gré des circonstances historiques (E.Cros, 2003). Le terme de formule, suivant A.Krieg-Planque (2023) sera compris comme « un ensemble de formulations qui, du fait de leurs emplois à un moment donné et dans un espace public donné, cristallisent des enjeux politiques et sociaux que ces expressions contribuent dans le même temps à construire ».
[3] Les mots-événements (comme Maïdan, Yougoslavie, Cuba) ne désignent plus simplement les lieux, mais aussi et surtout les événements qui s’y sont produits, et font désormais partie de la mémoire collective partagée dans le but de faire remonter à la surface des images, des représentations, des discours que l’on avait enregistrés en mémoire antérieurement (Moirand 2007).
[4] Le choix des profils s’est fait en veillant à un équilibre entre les différentes orientations idéologiques (pro- et anti-CRU), de manière à représenter équitablement les discours polarisés.
[5] Ici et plus loin, nous avons conservé l’écriture attestée, avec la ponctuation, les erreurs d’orthographe et les fautes de frappe. Selon la longueur des exemples cités et l’importance des éléments multimodaux (émojis, photos/images) joints, certains extraits seront présentés sous forme de captures d’écran, tandis que d’autres – de citations sélectives purement textuelles.
Déclaration de conflit d’intérêts
The article is part of the special collection which has been published thanks to the network “Language and power” (Språk och makt) of Stockholm University and the Åke Wiberg Foundation (https://doi.org/10.13039/100007435; grant number H23-0123) L'auteur ne déclare aucun conflit d'intérêts.
