Skip to main content
Have a personal or library account? Click to login
Discours sur l’autre / discours sur soi : le cas d’internautes français commentant un reportage sur l’acadie sur YouTube Cover

Discours sur l’autre / discours sur soi : le cas d’internautes français commentant un reportage sur l’acadie sur YouTube

Open Access
|Apr 2026

Full Article

Les commentaires en ligne d’objets audiovisuels eux-mêmes en ligne « sont un phénomène communicationnel majeur de la dernière décennie » (Péquignot 2019 : 1). Cet engouement est le fruit de la rencontre de deux pratiques des plus prisées du web 2.0 : celle du commentaire (« l’une des formes de technodiscours les plus fréquents sur le web », Paveau 2017 : 35) et celle de la diffusion et de la consommation de vidéos en ligne (Atifi 2019).

Cause et conséquence de ce double phénomène, la plateforme YouTube, qui à la fois met à disposition des usagers et usagères une interface pour la diffusion et la consommation de contenu vidéo et encourage la pratique du commentaire1, est devenue l’un des réseaux socionumériques les plus populaires du monde (Benamara et Ait Nacer 2020).

Pour la recherche, aussi circonscrit que puisse paraître l’objet, l’étude des commentaires en ligne d’objets audiovisuels eux-mêmes en ligne ne cesse de se développer jusqu’à se constituer en champ (Péquignot 2019). Si cet objet relève notamment du domaine d’étude des sciences de l’information et de la communication, le commentaire en ligne d’objets audiovisuels eux-mêmes en ligne peut aussi être étudié par des linguistes, sociolinguistes, notamment du point de vue de l’analyse du discours.

Intéressée avant tout par les représentations qui circulent sur la toile à propos de la communauté acadienne, une communauté linguistique francophone minoritaire de l’est du Canada, j’ai trouvé sur YouTube nombre de vidéos pouvant potentiellement générer des données pertinentes pour la recherche2. Ici, je me concentre sur une vidéo qui connait une certaine popularité (381 000 visionnements en sept ans) relativement au sujet et qui a généré un nombre non négligeable de commentaires (quelques 2223 à la date où j’arrête ma recherche, le 22 octobre 2024).

À l’aide d’une approche3 se rapportant à l’analyse thématique (Paillé et Mucchielli, 2021) mais qui emprunte aussi des éléments d’analyse critique et d’analyse de l’argumentation et tout en veillant à ne pas m’en tenir à une perspective trop logocentrée (Paveau 2017), je propose ici de mettre en avant ce que ces plus de deux milles commentaires postés sous une vidéo consacrée à la communauté acadienne nous apprennent sur des représentations venues essentiellement de membres appartenant à d’autres groupes francophones, avant tout les Français, sur cette communauté francophone minoritaire acadienne. Mon abord du corpus est donc « mixte » en ce sens qu’il tire avantage de différentes approches de la matière discursive. Je m’intéresse aux thèmes, au contenu des discours mais aussi à leurs aspects plus formels et à ce niveau au recours aux fonctionnalités offertes par l’écriture en ligne qui est une écriture augmentée. L’objectif est de montrer ce qu’un tel corpus peut nous apprendre en termes de représentations de l’autre et de soi à partir de la thématique bien particulière de l’identité d’un groupe francophone minoritaire. Il s’agit de voir comment le sujet est récupéré et instrumentalisé par certains commentateurs pour produire un discours identitaire sur son propre groupe.

Je débute par un certain nombre d’éléments contextuels. L’analyse suit. Comme nous le verrons, les commentaires nous en apprennent au moins autant sur les représentations que ceux et celles qui commentent se font de leur groupe, de son histoire, de sa place dans le monde que sur le groupe dont ils et elles pensent parler.

1. Éléments contextuels

Dans cette partie contextuelle, je fournis quelques informations sur la communauté acadienne, sujet de la vidéo commentée et prétexte aux commentaires analysés. Je donne ensuite des informations sur le support : la plateforme YouTube comme espace de prise de paroles puis sur la vidéo à l’origine des commentaires étudiés. Enfin, à partir du corpus constitués par les commentaires étudiés, je propose de caractériser ces derniers au niveau formel.

1.1 L’Acadie : une francophonie peu connue

La francophonie canadienne est surtout connue à l’international pour sa composante québécoise. Ce groupe forme en effet une francophonie conséquente en nombre (presque neuf millions de personnes) en plus de mener depuis longtemps une politique de reconnaissance nationale et d’avoir su se faire remarquer par ses combats politiques ainsi que ses réalisations culturelles. Il existe pourtant d’autres communautés franco-canadiennes aux profils différents. Comme le note Remysen, la « francophonie canadienne constitue […] une communauté plurielle qui comprend des systèmes écolinguistiques singuliers » (2017 : 15). Ces autres communautés franco-canadiennes demeurent moins connues, surtout vues de l’extérieur, y compris au sein de la francophonie internationale et peut-être en particulier en France (Boudreau 2019).

Le groupe acadien en fait sans doute partie. Présents dans les provinces de l’est du Canada (Nouveau-Brunswick surtout mais aussi Nouvelle-Écosse et Île-du-Prince-Édouard) depuis plus de quatre siècles, les Acadiens et Acadiennes actuels sont essentiellement issus d’une entreprise de colonisation de peuplement de la France du 17e siècle. Passés sous juridiction britannique dès 1713, victimes d’une politique de nettoyage ethnique et d’accaparement de leurs terres4 entre 1755 et 1763 (moments restés dans l’histoire sous le nom de Grand dérangement), Acadiens et Acadiennes ont vécu des heures sombres avant de connaitre une période de renaissance à la fin du 19e siècle (pour une histoire de l’Acadie, voir Landry et Lang 2014; pour l’Acadie contemporaine, voir Landry 2015). Mieux organisée, la communauté combat et remporte des droits et de la reconnaissance jusqu’à l’obtention, à la suite de longues luttes, d’un premier statut protégeant sa langue en 1969. S’ensuivent une série de lois et mesures, au niveau fédéral et parfois au niveau provincial, qui permettront à cette communauté et à d’autres groupes minoritaires francophones un certain épanouissement (Landry 2015). Pour information, on peut déjà noter que dans le reportage vidéo sujet et support des commentaires étudiés, la « résistance » des Acadiens n’est jamais présentée comme une lutte politique mais se voit « romantisée » sous la forme d’un amour indéfectible de ceux-ci pour leurs lointaines origines françaises, leur fierté de cette origine. Ce trait de traitement informe déjà sur les représentations nourries à leur endroit.

Actuellement, on peut décrire ce groupe comme formant une minorité robuste5. En effet, en dépit du fait que le groupe est minoritaire dans toutes les provinces susmentionnées, il possède certains atouts à souligner. D’abord, ce groupe est bien connu au sein de l’espace canadien et dispose d’un nom - d’un ethnonyme - particulier (par opposition aux groupes nommés : franco-ontarien, franco-manitobain, franco-albertain … toutes nominations moins spécifiques et moins historiquement ancrées). Certes il s’agit d’un atout symbolique mais le poids du nom n’est pas négligeable pour la connaissance et la reconnaissance d’un groupe. De plus, le poids du nombre joue aussi (de façon toute relative) comme un atout supplémentaire pour les Acadiens et les Acadiennes. Ils représentent en effet un groupe de plus de 250 000 personnes ce qui en fait en termes de nombre la troisième francophonie canadienne après les Québécois, Québécoises et la communauté franco-ontarienne. Les Acadiens et Acadiennes possèdent aussi des institutions politiques et culturelles et une capacité de mobilisation non négligeable (Léger 2012).

Il n’en demeure pas moins que les francophones d’Acadie évoluent dans une situation de type diglossique, subissant des effets de minorisation face à l’anglais et à des formes de français exogènes, essentiellement les variétés québécoise et française tenues pour plus légitimes (voir Boudreau 2016).

Le groupe, en partie parce qu’il est moins connu et aussi en raison de sa petitesse, est parfois l’objet de représentations bien éloignées de sa réalité. Ces représentations peuvent être désobligeants voire « dévalorisantes» (Boudreau et Violette 2009 : 13)6, elles peuvent aussi être en apparence des plus positives. Les francophones de cette région du monde peuvent alors être vus comme résilients, porteurs d’une identité à la fois distincte et éminemment « française ». Dans ce cadre-là, ils peuvent être largement folklorisés ou réduits à quelques traits identitaires largement fantasmés (voir Arrighi et Boudreau 2013). Ils peuvent aussi être instrumentalisés pour appuyer certaines visions politiques ou identitaires diverses qui leur sont assez éloignées7. Afin d’en apprendre un peu plus sur les représentations qui circulent sur la toile au sujet de la communauté acadienne, j’ai eu recours à un matériau « nouveau » (dans le cadre de l’étude sur les représentations), les commentaires en ligne de vidéos en ligne.

1.2 À la base du commentaire en ligne de vidéos en ligne : une plateforme interactive multimodale

À la base du commentaire en ligne de vidéos en ligne, il y a des plateformes numériques qui offrent un service où usagers et usagères sont les fournisseurs premiers de contenu (selon le modèle des users generated contents….8). Ceux-ci postent des vidéos (et les consomment) mais aussi les commentent et commentent les commentaires, selon un principe de récursivité commun dans les échanges numériques (Péquignot 2019).

Dans cet écosystème, YouTube est actuellement le joueur dominant. Depuis 2005, ce site Web d’hébergement de vidéos permet à tout un chacun (sans connaissance technique poussée) d’envoyer, de regarder et de partager des vidéos. Le succès est vite au rendez-vous, dès « 2009, environ 350 millions d’internautes visitent chaque mois ce site […]. En mai 2010, YouTube annonce avoir franchi le cap des deux milliards de vidéos vues quotidiennement. Le 28 octobre 2010, l’ensemble des chaînes de YouTube atteint le milliard d’abonnés. » (Benamara et Ait Nacer 2020). Dressant un bilan qui a déjà plus de 5 ans (ce qui nous permet de suivre sa formidable croissante), Benamara et Ait Nacer nous rappellent aussi la dimension mondiale de ce succès. YouTube est en effet :

disponible dans 76 langues (ce qui représente 95 % des internautes) et plus de 88 pays. En attirant plus de 1,5 milliard de visiteurs journaliers tous pays confondus qui regardent plus d’un milliard d’heures de vidéos […] [selon des données datant de 2016], YouTube a réussi à se placer premier site le plus consulté au monde, second moteur de recherche le plus employé, avec plus de 3 milliards de requêtes chaque mois […] [selon des données datant de 2014], et la plus grande plateforme de téléchargement de vidéos. Sur YouTube, chaque minute, ce sont près de 400 heures de vidéo qui sont téléchargées (Benamara et Ait Nacer 2020 : n.p.)9

Dans l’univers des RSN, YouTube fait partie des « plateformes interactives multimodales » (des PIM) selon une typologie établie par Herring (2015) et reprise notamment par Combe (2019), c’est-à-dire un type de plateformes qui offre :

la possibilité de commenter un contenu multimodal par des canaux multiples sur un seul site […] d’une même conversation. Une PIM comprend au minimum du texte plus un autre mode (audio, vidéo et/ou graphique) ; les modes peuvent être synchrones ou asynchrones. » (Combe 2019 : 55, traduction de Herring 2015 : 2).

Ce caractère interactif tient à diverses actions possibles sur la plateforme, minimalement par le recours aux technosignes « j’aime» / « j’aime pas », de façon plus approfondie par l’usage du commentaire. Comme le note Combe (2019) dans son article consacré aux genres numériques de la relation :

[l]a plateforme YouTube, bien que définie comme site d’hébergement et de partage de vidéos, est davantage perçue par les utilisateurs comme un réseau social (Burgess & Green 2009; Barton & Lee 2013) en raison de la relation privilégiée entre ceux qui publient des vidéos et ceux qui les regardent et les commentent10. La fonctionnalité « commentaires » offre donc la possibilité de nombreuses interactions avec d’autres internautes. (Combe 2019 : 70)

Si je m’intéresse ici à des commentaires écrits, leur point de départ est un document audiovisuel qu’il convient de présenter puisqu’il est l’input des commentaires.

1.3 À la base des commentaires étudiés : une vidéo particulière

Les vidéos téléversées sur YouTube peuvent être natives ou non11, diffusée par une chaine amatrice ou professionnelle. Ces dernières, les chaines professionnelles diffusent une production qui l’est très généralement aussi ; en revanche, les chaines d’amateurs diffusent l’un ou l’autre type de production (soit natives ou non-natives), ce qui est le cas de la vidéo point de départ ici. La chaine Amérique française fonctionne essentiellement selon ce principe, en repostant des vidéos initialement faites pour la télévision par des équipes professionnelles. Ainsi, la vidéo 100% Acadiens, ces Français d’Amérique du nord est une production non native, réalisée pour une diffusion sur la chaine TV5 Monde qui est une chaine de télévision à diffusion hertzienne puis numérique12. Chaine généraliste, codétenue par plusieurs pays francophones du Nord et dont une Charte13 stipule le mandat de service qui consiste notamment à servir de vitrine à l’ensemble de la Francophonie, à promouvoir la diversité́ culturelle, à favoriser l’expression de la créativité́ audiovisuelle et cinématographique francophone, etc. Il y a donc très explicitement une vision interculturelle, une volonté de faire connaitre les francophonies du monde les unes aux autres.

La chaine YouTube Amérique française se présente comme une source pour en apprendre plus sur : l’ « Amérique Française, Nouvelle-France, Franco-Amérique, Acadie, Nation Métis, etc… » telle qu’indiqué dans la présentation de la chaine. Les renseignements donnés par cette dernière nous apprennent qu’elle compte 63 vidéos, 8,25 k d’abonnés et 1 167 673 visionnements (en aout 2024 alors qu’elle a été créée en juin 2016). Enfin, elle est domiciliée en France et son ou sa propriétaire, créateur semble être français et s’adresser en premier lieu à ses concitoyens.

À l’instar de bien des vidéos postées sur cette chaine, le documentaire 100% Acadiens … a une certaine vocation pédagogique, présente une dimension historique, et propose une représentation des communautés franco-américaines somme toute folklorisante. Réalisé d’un point de vue « français de France », le documentaire célèbre, à l’instar de la chaine Amérique française, une certaine idée de l’Amérique du Nord francophone. Si le positionnement de la chaine est important pour en comprendre toutes les composantes, y compris les commentaires reçus, ce sont surtout ces derniers qui m’intéressent. Pour une rapide caractérisation on repère en leur sein l’abondance de bons sentiments de bons sentiments et bien des déclarations d’affection, du type : « on vous aime restez comme vous êtes », c’est-à-dire comme ceci ou comme cela, ce qui au passage relève de l’assignation identitaire. On note aussi qu’un certain penchant paternaliste (des déclarations type : « La France doit les aider ») et une dose de nationalisme irriguent le propos général d’une bonne partie des commentaires relevés. Avant d’en venir à leur analyse, je propose quelques mots sur la forme des commentaires en ligne et plus largement sur le type d’acte locutoire auquel nous avons affaire.

1.4 Les commentaires en ligne de vidéos en ligne : à quel type d’acte communicationnel a-t-on affaire ?

Dans son Dictionnaire des formes et des pratiques du discours numérique (2017), Paveau consacre une entrée à la notion de commentaire (qui s’étale sur 20 pages, des pages 35 à 55). Toutefois, preuve de la transformation rapide et continue des formes discursives du web, le commentaire en ligne de vidéos en ligne n’est pas envisagé dans cet ouvrage. L’autrice traite surtout de blogues et de forums de discussion, ce qui la conduit à soulever des caractéristiques moins présentes dans mon corpus, essentiellement (voir infra) la dimension relationnelle, conversationnelle. Paveau offre néanmoins une définition globale du commentaire numérique qui demeure valide pour la présente étude :

[il est s]tructurellement lié au discours premier qu’il prédique, selon des modalités très diverses, y compris non langagières […] Participant du mode de construction et de réception du sens du texte premier, il ressortit du processus d’écrilecture spécifique aux discours connectés. (Paveau 2017 : 55)

Combe déjà citée précédemment (2019) et en se fondant également sur l’ouvrage de Paveau (2017) explicite à son tour un certain nombre d’éléments et rappelle que le commentaire est un :

[t]echnodiscours second produit dans un espace dédié scripturalement et énonciativement contraint au sein d’un écosystème connecté, il est un technogenre à part entière et présente les traits discursifs suivants : l’énonciation pseudonyme, la relationalité, la conversationnalité et récursivité, l’augmentation énonciative et discursive, la publicité et visibilité. (Combe 2019 : 69)

Là encore les observations restent valides pour mon corpus, avec toutefois certaines nuances.

Au niveau de la typologie des commentaires entreprise aussi bien par Paveau que par Combe (pour rappel à partir de commentaires de blogues et de forums de discussion), mes données montrent un fonctionnement partiellement différent. Ainsi Paveau propose une typologie des commentaires retenant notamment deux grandes catégories : d’une part le commentaire relationnel, d’autre part le commentaire conversationnel.

Le commentaire relationnel recèle essentiellement une fonction phatique : par exemple saluer, encourager, remercier, etc. sans chercher à entrer en conversation. Ce type de commentaire peut être de nature non linguistique : un « j’aime » / « j’aime pas » (la vidéo 100% Acadiens … a recueilli 6,1k likes), un commentaire-partage14. Le commentaire conversationnel est celui qui présente un contenu discursif (ainsi que parfois métadiscursif surtout quand il commente la forme d’un commentaire15). Le plus souvent il exprime l’accord ou le désaccord. Il peut être consensuel ou inversement polémique. Cette dernière caractéristique a alors jusqu’à un certain point un impact sur la forme comme on le verra plus loin. C’est surtout à ce type de commentaire que je vais m’intéresser, bien que dans mon corpus la dimension conversationnelle soit limitée ; d’où le fait que je préfère parler de commentaire-expression d’une opinion, sans que réellement une discussion ou une dispute s’engage.

À propos des commentaires en ligne, Paveau précise encore qu’il « produit des formes discursives, argumentatives et pragmatiques ordinaires, dont le fonctionnement n’est pas différent des formes hors ligne. » (2017 : 47) Toutefois, le commentaire en ligne présente aussi certaines spécificités formelles. À partir des commentaires du corpus, on peut en effet inférer un style commentaire.

Le commentaire en ligne de vidéos en ligne, à l’instar de nombre d’écrits d’écran, est un genre bref. Une large proportion des commentaires tient en une ligne et quoi qu’il en soit, ils vont rarement au-delà de trois ou quatre (sauf exception de commentaires qui à l’inverse sont très longs16). Dans le corpus, ce sont souvent les commentaires les plus polémiques qui dépassent une ou deux lignes. Cette brièveté participe à l’expressivité du commentaire qui à ce niveau joue sur plusieurs stratégies. L’expressivité passe notamment sur une esthétique de l’informel. Les commentaires sont en effet en général non éditorialisés. Les mots sont abrégés de façon conventionnelle (mdr par exemple) ou plus personnelle, ils sont laissés avec leurs coquilles éventuelles17, ils cherchent à mimer l’oral informel par le recours à l’élision (ya pour il y a, jte pour je te, …). On note plusieurs interjections ce qui témoigne du caractère emphatique du commentaire. Dans cette veine et puisque l’écrit d’écran est un écrit augmenté, on note l’usage d’éléments visuels, tels les émojis qui lorsqu’ils sont présents (environ chez un commentateur ou une commentatrice sur dix) sont alors souvent employés redupliqués ou combinés, ils prennent le dessus sur le contenu verbal jusqu’à tenir lieu de seul commentaire.

rnef-9-1-165-g1.png

Tout cela (brièveté, informalité, recours à des images) concourt à un style commentaire. Déjà en 2006 Crystal insistait sur les particularités linguistiques des communautés en ligne parlant d’un véritable sociolecte18.

Dans les travaux mentionnés jusqu’ici (Paveau 2017; Combe 2019; Crystal 2006), le commentaire est surtout appréhendé dans sa dimension discursive, relationnelle avec l’émetteur premier (celui qui produit ou téléverse un message, une vidéo) et secondairement entre les divers commentateurs. Nous allons voir que dans le corpus, notamment en raison du caractère non-natif de la vidéo point de départ des commentaires, l’adresse des commentaires n’est plus si explicite. Ces derniers semblent souvent en première instance adressés aux « sujets » du reportage, aux Acadiens eux-mêmes, comme s’ils étaient, eux, les principaux publics de ce documentaire et allaient lire les commentaires. Témoignent de ce fait les multiples énoncés interpellatifs : « ne changez pas », « on vous aime ».

rnef-9-1-165-g2.png

Mais, plus encore, les Français qui commentent semblent surtout parler à d’autres Français : selon la structure relationnelle des commentaires mises au jour ci-dessus, les commentaires s’adressent certes à d’autres commentateurs mais plus largement, les commentaires semblent parfois interpeler un récepteur abstrait convoqué comme antagoniste. Finalement, on assiste bien à un principe de double énonciation19, ceci autant pour les commentaires qui répondent à un commentaire présent (peu nombreux) que pour ceux qui construisent un antagonisme virtuel. C’est qu’en fait en parlant des Acadiens, les Français du corpus parlent surtout d’eux-mêmes, entre eux.

2. L’identité comme sujet central

Comme exposé ci-dessus, les quelques 2223 commentaires qui constituent le corpus analysé ici présentent des caractéristiques formelles communes ; ils montrent aussi des parentés au niveau thématique. Sans doute en lien avec le contenu de la vidéo commentée qui se propose de présenter la vie et l’identité de la population acadienne, le thème de l’identité est le thème majeur qui se dégage du corpus. La question de l’identité se déploie sous plusieurs formes comme nous allons le voir. Il demeure un point commun à la façon dont il est traité d’identité : les commentateurs, commentatrices parlent beaucoup plus de la leur et celle du sujet du documentaire devient prétexte pour parler de soi, de son groupe et exposer ses idées sur ce qu’est ou ce que devrait être son groupe. Dans la mesure où la majorité des commentateurs, commentatrices sont Français, c’est de l’identité des Français dont il est surtout question. Et alors, étant donné qu’en France, le débat sur l’identité et plus précisément sur l’identité nationale est un sujet « de droite » (Noiriel interrogé par Mauger 2007) et très souvent un thème désormais associé à l’immigration (telle que le gouvernement Sarkozy l’a articulé au moment du débat sur l’identité nationale en France, voir Jeannot, Tomc et Totozani 2011), les propos recueillis s’inscrivent essentiellement dans une même mouvance, ceci de différentes façons, comme nous allons le voir. Il me faut préciser, et j’y reviendrai en conclusion, que tous les commentaires ne sont pas de l’acabit de ceux qui sont prioritairement mis de l’avant ici et que bien des commentaires sont des saluts amicaux, des petits clins d’œil, des récits de souvenirs de voyage (comme on peut le voir avec la première série de commentaires). J’ai retenu ici ceux qui traitent d’identité et force est de constater qu’alors ce thème se présente essentiellement tel que je vais le mettre en avant.

2.1 Parler de soi pour parler à / de l’autre

L’une des caractéristiques les plus communes aux commentaires étudiés ici tient dans l’acte de (re)présentation de soi que fait le commentateur, la commentatrice. Au sein du corpus, nombreuses sont les personnes qui débutent leur commentaire en fournissant des informations sur leur identification ethnique, nationale. Beaucoup sont, se disent Français, ou déclarent une provenance plus locale de l’hexagone. On relève aussi d’autres francophones d’Amérique : des personnes se disant Acadiennes, Québécoises, Cadiennes, … dans de moindre proportion. Ce sont ici essentiellement les propos des personnes qui se disent françaises, parlent d’un point de vue français qui seront analysés. Cette donnée reste facile à recueillir malgré le fait que nous ne disposons d’aucune donnée sociologique sur les commentateurs, commentatrices, car justement beaucoup commentent en explicitant20 d’où ils ou elles parlent :

rnef-9-1-165-g3.png

En plus de ces déclarations explicites qui contribuent à la construction discursive de l’éthos (Amossy, 2010), le commentaire en ligne de vidéos en ligne recèle bien des procédés sémiotiques, textuels ou visuels (comme on peut le voir ci-dessous) concourant à une construction technodiscursive de l’éthos. Avant tout, pour pouvoir poster un commentaire sur YouTube il faut s’identifier, littéralement se doter d’une identité. Le choix des identifiants – quand il ne s’agit plus du véritable nom mais d’un pseudonyme et le choix éventuel d’une pastille – constitue alors parfois des identitèmes (Boyer 2016), des actes d’identités21, « une projection de soi qui cherche à faire de l’effet » (Cardon 2019 : 182) et qui sont fort courantes au sein des interactions via les médias socionumériques.

De fait, plusieurs identifiants du corpus sont porteurs à la fois d’une intention de signifier et d’une recherche de représentation. Plusieurs pseudos renvoient à une identité ethnique et plus encore à une identification22 (ainsi le pseudonyme ProGalia, qui avec la référence à la Gaule et le recours au latin renvoie à une certaine image construite de soi). Parfois le positionnement peut se faire de manière plus implicite avec peut-être une volonté de faire un clin d’œil ou de faire un peu d’humour. On note entre autres l’utilisation du nom d’un personnage de bande dessinée censé incarner le « franchouillard » (Robert Bidochon) ou encore le recours au nom d’un artéfact « typiquement » français (la Baguette)23.

Cette inspiration qui consiste à s’identifier avec un terme, une expression qui puise au « folklore » identitaire se retrouve aussi au niveau du choix de l’identité visuelle. Optionnellement24 sur YouTube, on peut se choisir une « pastille » avec une image tenant lieu d’identité visuelle, « les images choisies vont évidemment jouer un rôle important dans la construction de son identité en ligne » (Marcoccia 2016 : 148). Dans le corpus, le symbole qui est le plus souvent utilisé est le drapeau français ou ses couleurs (comme on peut le voir à la première ligne du tableau ci-dessous). La fleur de lys, l’un des principaux symboles de la francité en Amérique du Nord mais aussi un symbole monarchique est bien représenté (on peut en voir des exemples à la deuxième ligne du tableau)25. D’autres images (placées dans la troisième ligne du tableau) fonctionnent comme des marqueurs d’identité de manière imagée (la grenouille, le chien avec baguette et béret ou encore le personnage Robert Bidochon).

Illustration 1

Pastilles d’identification de commentateurs ou commentatrices du corpus.

S’il est toujours hasardeux de tenter de comprendre ce que celui ou celle qui se choisit un pseudonyme et éventuellement une image veut dire de lui, il est toutefois intéressant de noter que bien des identifiants sont de nature identitaire. Et nous allons voir que la question de l’identité est centrale dans le contenu des commentaires.

2.2 Une certaine idée de l’identité au cœur des commentaires

En premier lieu l’identité ici est souvent prise au sens des traits ou des caractéristiques qu’une personne met de l’avant / que l’on reconnait à une personne pour pouvoir dire qui elle est, qui elle pense être, quel est son groupe et qui sont les autres différents d’elle. Identité dans le corpus renvoie parfois également au sens d’identique. En effet dans le corpus revient plusieurs fois l’idée que les Acadiens ressemblent (aux Français), qu’« ils » sont comme « nous », qu’« ils » sont « nous » [renvoyant ici, comme dans le reste du texte, aux Français], ils nous ressemblent, une partie de leur histoire est notre histoire.

rnef-9-1-165-g5.png

Dans cette veine, on note la mobilisation du vocabulaire de la famille : nos frères, nos cousins … sont des expressions qui reviennent très souvent dans le corpus :

rnef-9-1-165-g6.png

Plusieurs éléments de cet extrait sont assez représentatifs des grandes thématiques communes que l’on retrouve dans nos commentaires. On déplore l’abandon de ses colonies nord-américaines par la France26 dans le passé et le manque de soutien depuis lors, on souligne le mérite de la survivance du fait français en Amérique, on caractérise les Acadiens comme des gens méritants, on se les représente pauvres mais vaillants.

En fait les Acadiens seraient plus Français que les Français, ils seraient « des vrais », restés authentiquement français voire Gaulois …

rnef-9-1-165-g7.png

On note que si plus tôt les Français qui débarquèrent en sol américain « ont dû quitter le territoire par obligation » (alors même que ce ne fut pas le cas pour la colonisation de l’Acadie qui s’effectua sur une base « volontaire »), les commentateurs ne voient pas du même œil l’arrivée d’immigrants en France. Ne se pose pas la question de ce qu’ils pourraient éventuellement fuir. D’autres éléments du premier commentaire ci-dessus (du « on nous a vraiment caché cette histoire27 », à la mention du « pouvoir sioniste en Europe ») laissent peu de doute sur les orientations politiques du commentateur28.

On peut déceler dans ce type de commentaires la représentation « d’une France outre-mer » plus française que la France actuelle et qui pourrait même s’avérer une échappatoire face à une France que l’on se représente comme en pleine déliquescence.

rnef-9-1-165-g8.png

Cette vision des choses n’est pas une idée nouvelle et il n’y a finalement rien de très original là-dedans. Ainsi, on peut voir dans ce type de commentaires s’exprimer des positions qui rappellent notamment celles du journaliste et démographe Rameau de Saint-Père qui au cours du 19e siècle devient historien de l’Acadie29 et se propose à la fois d’aider et de prendre pour modèle sa population. Rameau de Saint-Père, nostalgique de la France prérévolutionnaire, croit trouver dans l’Acadie du milieu du 19e siècle un îlot de l’ancienne France : rurale, patriarcale et catholique. Cette Acadie « restée dans son jus » est valorisée face à la France moderne d’alors qui aurait perdu ses valeurs. Il faut noter que le fait de voir l’Amérique francophone comme un conservatoire, de langues, de mœurs, voire de gènes est une vision des choses que l’on a pu retrouver sous la plume de divers savants hexagonaux durant longtemps30. Rameau de Saint-Père a un programme à proposer aux Acadiens et notamment il encourage l’accroissement démographique du groupe. De façon un peu inattendue, nous retrouvons encore cela jusque dans notre corpus des années 2010–2020.

rnef-9-1-165-g9.png

Cet appel est présent plusieurs fois dans le corpus ce qui tend à montrer qu’il ne s’agit pas de propos isolés. Le conseil (ou l’injonction) nataliste (« faites des enfants ») est plus ou moins surprenant car on connait l’importance qu’accordent certaines visions nationalistes à l’accroissement de la population par l’augmentation des naissances. Tout récemment (lors d’une conférence de presse du 16 janvier 2024), le président français Emmanuel Macron a, sous l’expression de « réarmement démographique », défendu une « France plus forte par la relance de la natalité » en utilisant un discours aux relents guerriers empreint d’une forte idéologie nataliste. Au Canada français, historiquement la « Revanche des berceaux » s’est construite sur une telle idéologie. Encore un tel programme démographique est parfois présenté de l’extérieur aux Acadiens comme la seule issue possible31. Nous sommes ici dans une manifestation de biopolitique, une forme d’exercice du pouvoir qui porte, non plus sur les territoires mais sur la vie et surtout le corps des individus (Blais 2019).

Sur bien d’autres points, les Acadiens et Acadiennes reçoivent nombre de conseils des commentateurs français. On les incite à …, on leur enjoint de résister. Le mode impératif, l’adresse directe marquent formellement bien des commentaires :

rnef-9-1-165-g10.png

Dans ce dernier commentaire le référent des possessifs de première personne du pluriel (« notre langue », « nos us et coutumes » et surtout « notre histoire ») n’est pas absolument transparent : s’agit-il de biens partagés des deux côtés de l’Atlantique ou de possessions du seul énonciateur. Autrement dit, s’agit-il d’un nous inclusif ou exclusif ? Plusieurs commentaires laissent à penser que les commentateurs se positionnent dans leur discours comme détenteurs de ces biens immatériels, endossant ainsi une position dominante. Plus largement, s’expriment des regrets voire du ressentiment face à l’empire colonial français perdu. Les Acadiens sont alors vus et valorisés car ils constituent une trace, un témoignage voire un reliquat de « notre » empire colonial. On se laisse aller alors parfois à penser à une histoire alternative à grand renfort de « si » :

rnef-9-1-165-g11.png

Enfin, dans le cadre de cette construction discursive des Acadiens, leur fierté de leur identité est un motif discursif souvent Voir plus haut dans un moule argumentatif souvent analogue. Les Acadiens sont fiers de leur identité et cette fierté manquerait aux Français ou on leur intimerait de la taire. Ici encore s’expriment des idées sur ce que l’on n’apprend pas à l’école en histoire (ce qui pourrait rendre les Français fiers) ou sur une fierté française qu’il faudrait taire en France. Ces deux motifs discursifs relèvent du discours de l’extrême droite, mais ce type de propos tend par ailleurs à se normaliser (Jamet et Lafiandra 2023), voire à devenir hégémonique (Neyrat 2014) tout en continuant à se présenter comme brimé.

rnef-9-1-165-g12.png

De cette dernière série de commentaires, il y aurait beaucoup à relever mais on s’arrêtera encore sur l’instrumentalisation qui est faite des Acadiens et sur la primauté de la notion d’identité. Sans réellement comprendre leur histoire et leur situation actuelle, les commentateurs établissent des comparaisons avec la France, mettant dos à dos une culture dominante et une communauté dominée. Dans son analyse du discours des droites extrêmes en France qui, comme il entend le démontrer, s’est infusé dans le discours commun, Neyrat (2014) souligne plusieurs éléments qui permettent de comprendre bien des commentaires relevés ici. Ainsi, Neyrat illustre comment dans ce nouveau discours la notion de nation a été remplacée par celle d’identité, une thématique très présente ici. Un nouveau système de valeurs s’instaure avec à ces deux pôles la fierté et la honte. Les Acadiens sont alors représentés comme fiers et ayant pleinement droit à leur fierté, là où les Français ne pourraient l’exprimer (« ils ont le droit de défendre leur culture. Contrairement à nous en France »). Plus largement de quoi seraient-ils fiers puisque plusieurs discours véhiculent l’image d’une déliquescence (« je suis Français, mais triste de voir mon pays partir à la dérive »), image construite en discours que j’ai déjà soulignée plus haut et qui s’exprime bien dans ce bref commentaire.

rnef-9-1-165-g13.png

Conclusion

Dans ce travail, j’ai mobilisé des données nouvelles au sens où, à ma connaissance, les commentaires en ligne de vidéos en ligne ont été peu utilisés pour l’étude des représentations. Ainsi, l’un des buts de cette contribution est certainement d’en montrer la pertinence pour ce type d’études courantes en sociolinguistique. De plus, ces données présentent l’avantage d’être des données écologiques, ou des « données invoquées » selon la typologie établie par Van der Maren (1996, 2006). Ce dernier, dans ses écrits méthodologiques, distingue entre ce type et les données provoquées. Les données invoquées sont des « données dont la constitution est antérieure ou extérieure à la recherche : aussi leur format est indépendant du chercheur » (Van der Maren 1996 : 86). Les données provoquées souvent obtenues par questionnaire permettent sans doute mieux de cibler un sujet et d’apporter des réponses à une question précise préalable. Avec des données convoquées, la construction du savoir doit en revanche adoptée une posture empirico-inductive dans la mesure où tout viendra du terrain (ici un terrain virtuel et discursif). Ici, alors que je visais à étudier ? des représentations portant sur le groupe acadien32, j’ai, comme j’espère l’avoir montré, surtout recueilli des représentations que les commentateurs (identifiés comme français) se font d’eux-mêmes et de leur groupe. Le sujet : l’identité d’une communauté francophone d’Amérique du nord a été propice à la production de discours abordant l’identité française. Étant donné le caractère clivant de ce sujet en France, on peut assister dans ce corpus à la production d’un discours chargé politiquement qui est somme toute assez commun avec des ingrédients discursifs déjà mis au jour quand les Français parlent des Canadiens francophones (comme le fait qu’ils auraient conservé intactes bien des choses depuis longtemps perdues en France).

On peut noter encore que le corpus analysé ici présente des propos politiquement orientés et parfois virulents ; toutefois, le corpus ne devient pas un espace de confrontation. Le corpus est très peu « conversationnel », si bien que peu de commentateurs se répondraient pour se contester, se critiquer. Il y a finalement peu d’échanges. En ce sens, nous avons affaire à un corpus dialogal (il y a alternance de tours de parole) mais non dialogique (un énoncé n’est pas nécessairement orienté vers un autre énoncé) (voir Brès 2005).

Cette rareté des interactions virtuelles dans le corpus envisagé peut surprendre car si on se fie aux études en français fondées sur ce type de données, le commentaire en ligne d’objets audiovisuels eux-mêmes en ligne, on peut lire des analyses qui montrent la virulence des échanges numériques. Les études réalisées par Amadori (2012) et Vicari (2022) par exemple illustrent une certaine violence polémique sur YouTube33. Dans le corpus nulle confrontation, nul échange « musclé ». Les commentateurs semblent former une communauté au sens que le terme a pris reporté à son usage en ligne, une communauté en ligne se définissant comme « un groupement d’individus ayant des intérêts communs et interagissant entre eux, autour d’une activité particulière, par le biais de dispositifs sociotechniques connectés par le réseau internet » (Pereira Gonçalves 2020, n.p). Il y a peu de place pour le désaccord. Il y a peu d’expressions d’accord non plus. Nous sommes plus dans un modèle où chacun dit son mot, sans réelle confrontation ou contradiction. Cependant, si confrontation ou contradiction ne sont pas au rendez-vous, il faudrait se garder de conclure que nous avons affaire à une belle unanimité. Tous les commentaires du corpus sont loin d’exprimer les positions qui ont été voir plus haut ici. En fait, il me faut même préciser que sont mis en lumière ici les commentaires sans doute les plus virulents34. La grande majorité des commentaires postés sous le documentaire 100% Français… sont de simples salutations (le commentaire-relationnel de Paveau), des commentaires récits d’expérience (les gens parlent de leur propre voyage en Acadie). Malgré cela, les commentaires mis en lumière ici reçoivent très peu de contestation, on peut même avancer que celle-ci est virtuellement absente alors que tous les commentaires ne semblent pas partagés les vues colonialistes et racistes exprimées ou sous-entendues. Ainsi, alors qu’Amossy (2011) avait vu dans les échanges sur les forums de discussion une forme d’agora imaginaire où les participants se confrontent, ici chacun donne son avis – parfois fort virulent – puis s’en va. Peut-être faut-il voir alors le commentaire en ligne de vidéos comme une pratique discursive qui bien que pratiquée en groupe n’implique in fine que peu d’échanges35.

Notes

[1] D’une part le dispositif technique - le bouton d’appel « Laisser un commentaire » - constitue une affordance de la plateforme qui en oriente l’usage. D’autre part, la pratique du commentaire peut aussi être conçue dans sa dimension psycho-sociale. Comme le note notamment Cardon (2008) : l’affichage de soi, de ses opinions, de ses affects est au cœur du succès des médias socionumériques, ces derniers ont également largement participé à rendre de telles pratiques attendues. Par ailleurs, s’il est vrai que de nombreux créateurs de contenu incitent leurs « vieweurs » à commenter pour fins de référencement de leur vidéo, ce n’est le cas de celle commentée ici, sans doute en raison de son caractère non-natif (voir plus loin).

[2] Sur le caractère écologique de ce type de données, leur potentiel pour l’étude des représentations, voir Arrighi (2024).

[3] Mon approche est donc « mixte » en ce sens qu’elle tire avantage de différentes approches de la matière discursive. Je m’intéresse aux thèmes, au contenu des discours mais à leurs aspects plus formels et à ce niveau au recours aux fonctionnalités offertes par l’écriture en ligne qui est une écriture augmentée.

[4] Avant d’être aux Français ou aux Anglais ces terres appartiennent à des nations autochtones, ici essentiellement le peuple Mi’kmaw qui ne les a jamais cédées.

[5] J’emploie cette expression en miroir de celle utilisée par MacArthur (2010) « majorité fragile » pour qualifier notamment la francophonie québécoise.

[6] De plus, selon une logique bien connue des mécanismes diglossiques, ces derniers et dernières peuvent participer également à produire et reproduire de telles représentations négatives et pessimistes (voir encore Boudreau 2016).

[7] La partie consacrée à l’analyse en témoignera.

[8] Le recours au contenus produits par des utilisateurs n’est pas une spécificité de YouTube, loin de là, comme on le sait, nombre de médias socio-numériques doivent précisément leur croissance à cette pratique. Selon Proulx (2014), cette pratique s’insère dans une matrice plus large celle de l’économie de la contribution, ni seulement producteur ou consommateur, le contributeur apporte autre chose : son savoir, ses connaissances mais aussi son opinion.

[9] Toutes les études mentionnent ce succès, ainsi Viallon et al: « Quelques chiffres rendent compte de son succès : la plateforme est aujourd’hui le site le plus consulté au monde après Google. Elle est disponible dans 80 langues et comptait près de 2 milliards d’utilisateurs actifs chaque mois en 2018. Plus d’un milliard d’heures de vidéo sont visionnées chaque jour et près de 500 heures de vidéo sont téléversées chaque minute. La courbe des dernières années montre une croissance régulière que rien ne semble arrêter. » (2021).

[10] Amadori (2013) souligne un troisième usage de YouTube, celui d’archives pour notre temps.

[11] On attend par productions natives du Web des productions élaborées par et pour le Web et non téléversées après coup mais conçues au départ pour un autre médium (ici essentiellement la télévision ou le cinéma).

[12] Crée en 1984 à l’initiative de la France où elle a son siège, elle se veut une chaine de télévision généraliste francophone. Elle appartient de façon conjointe à des sociétés publiques audiovisuelles de la France, de la Belgique, de la Suisse, du Canada (et du Québec) ainsi que de la principauté de Monaco.

[14] Un autre type de commentaires également relationnel et de nature non linguistique est le commentaire-partage, on poste un lien vers une autre page Web notamment. C’est une pratique peu présente dans le corpus.

[15] Cet usage du commentaire où le plus souvent on souligne les fautes de langue d’un autre commentateur semble fort présent sur le Web, il s’est même incarné dans la figure du « grammar nazi » (voir Paveau 2017 : 153–156). Pour une raison que je ne peux trouver, ce type de commentaire, portant sur la forme d’un autre commentaire, est absent de mon corpus. Aucun des 2247 commentaires ne commente la langue d’un autre commentateur. Si commentaire sur la langue il y a c’est pour traiter de la langue au sein du documentaire, pour souligner la beauté de la langue des Acadiens, dire que chez soi aussi on roule les « r », etc.

[16] L’interface de YouTube semble ne pas favoriser les commentaires longs. Il faut intervenir : cliquer puis dérouler, pour faire apparaitre la suite d’un commentaire de plus de quatre lignes qui sinon demeure masquée.

[17] Souvent on semble faire peu de cas des règles graphiques et orthographiques.

[18] Cela est aussi valide pour l’anglais dont traite Crystal que du français. C’est tout aussi valide en espagnol (Zamorano 2024) et sans doute de nombreuses langues.

[19] Une notion qui vient de l’analyse du discours théâtral mais que Benveniste (1970) a en son temps ramené dans le monde de la linguistique et qui apparait éclairante ici pour démêler la question du destinataire des commentaires étudiés.

[20] L’origine peut aussi être inférée à partir du contenu des commentaires.

[21] Ainsi, loin de masquer, de cacher son utilisateur, le choix du pseudonyme dévoile en fait une personne, plus que son vrai nom. Le choix d’un pseudonyme sur internet, « acte conscient et volontaire » (Moukrim 2023 : 158), « laisse transparaître une intention de signifier aussi bien qu’une recherche de représentation » (Cislaru, 2009 : 44).

[22] Ici, un point terminologique et théorique s’impose. Dans ce texte, je mobilise la notion d’identité, j’ai toutefois conscience du caractère passe-partout de cette notion et surtout de l’utilisation hasardeuse qui peut en être faite. À la suite de Brubaker (2001), je prends acte du caractère essentialiste de la notion (y compris dans sa version constructionniste de construction identitaire). À proprement parler, il serait plus juste de parler d’identification. Je conserve néanmoins le terme non seulement parce qu’il est celui utilisé très largement mais surtout parce que justement la mise de l’avant de l’identité comme une essence (acquise par héritage, immuable et allant de soi) est précisément ce que donne à voir sa mobilisation dans le corpus étudié. Mon choix laisse alors libre le terme d’identification pour caractériser les actes de construction de soi comme le choix du pseudonyme.

[23] Un nombre non négligeable utilisent ce qui semble être leurs vrais noms. Pour laisser un commentaire sur YouTube, il faut se créer un compte et pour que ce ne soit pas directement son propre nom qui soit associé aux commentaires que l’on publie, il est nécessaire de faire une manipulation supplémentaire. Le recours au pseudo est peut-être alors également un indicateur de la littératie numérique de certains utilisateurs et utilisatrices et/ou de leur participation plus ancienne à la culture numérique. Je remercie Tommy Berger pour cette précision. À noter que dans les extraits cités, j’ai fait le choix de masquer l’identifiant quand il semble être le vrai nom de la personne.

[24] Notons toutefois que le choix d’une pastille dénotant une identité est marginal, la grande majorité des personnes qui commentent ici n’ont fait aucun choix.

[25] À noter aussi que c’est le symbole de la chaine.

[26] Par ailleurs, la colonisation française est présentée comme « douce », amicale à la différence d’autres ce qui est aussi un topos :

rnef-9-1-165-g14.png

[27] Ce qui par ailleurs est un élément qui revient souvent.

[28] En plus de répondre à plusieurs caractéristiques mises de l’avant par Danblon et Donckier de Donceel (2024), notamment la méfiance par rapport au savoir « établi » et l’idée qu’il y a des intentions cachées.

[29] La France aux colonies (1859) et d’Une colonie féodale en Amérique : l’Acadie 1640–1710 (1877).

[30] L’illustration la plus manifeste de cette vision des choses au sein de la linguistique est observable dans les travaux qui voient les français acadien, québécois, cadien, etc. comme autant de reflet d’anciens parlers français ou dialectaux de France. Chaudenson dénonce à plusieurs reprises (1993, 1994, 1995) cette tendance à voir les français d’outre-mer, en particulier ceux nord-américains, comme des vestiges des pratiques disparues de l’ancienne métropole.

[31] On en trouve un autre exemple dans une lettre d’opinion de l’édition du 11 octobre 2022 du quotidien acadien L’Acadie nouvelle intitulée « La louisianisation planifiée du N.-B. ou le second génocide acadien ».

[32] La façon dont les Acadiens sont appréhendés au sein de la francophonie a déjà fait l’objet de travaux, dont Arrighi et Boudreau 2013, Boudreau, 2019.

[33] Il faut rappeler que ces deux études se fondent sur des corpus clivants : des vidéos où l’intellectuel français Michel Onfray traite de psychanalyse, d’islam ou de la perte de la culture classique en France (pour l’étude d’Amadori), des discussions sur des sites d’information autour du retour du populisme en politique (chez Vicari).

[34] Et il a certainement un biais de négativité dans les analyses du discours à s’intéresser surtout aux propres négatifs, violents, haineux.

[35] Cette remarque conclusive revient à poser la question du destinataire dans les « échanges » numériques. Des études de cas sur les objets éminemment clivants (celle de Vicari citée ci-dessus ou celle de Vernet et Määttä sur l’homophobie en ligne), on peut montrer avant moi que dans ce type d’« échanges » on s’adresse bien plus souvent à la part de l’auditoire déjà convaincu. On ne peut donc parler de débat dans le sens classique du terme. Je remercie mon collègue Samuel Vernet pour cet éclairage supplémentaire.

Déclaration de conflits d’intérêts

L’article fait partie d’un numéro spécial publié grâce au soutien du réseau “Språk och makt” de l’Université de Stockholm et à celui de la fondation Åke Wiberg (projet H23-0123). L’auteur ne déclare aucun conflit d’intérêts.

DOI: https://doi.org/10.16993/rnef.165 | Journal eISSN: 2003-0401
Language: French
Page range: 213 - 228
Submitted on: Nov 9, 2024
Accepted on: Jun 17, 2025
Published on: Apr 15, 2026
Published by: Stockholm University Press
In partnership with: Paradigm Publishing Services

© 2026 Laurence Bénédicte Arrighi, published by Stockholm University Press
This work is licensed under the Creative Commons Attribution 4.0 License.