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« Surf, bois flotté et bouteille à la mer : Vers un paradigme écologique de l’écume nordique ? » Cover

« Surf, bois flotté et bouteille à la mer : Vers un paradigme écologique de l’écume nordique ? »

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|Jul 2025

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Quand Peter Sloterdijk évoque l’écume dans Schäume, Sphären III (2003),1 il profère ce constat lapidaire : « La vie produit à chaque fois l’espace dans lequel elle est et qui est en elle » (Sloterdijk 2006 : 18). Dans le sillage du « parlement des choses » théorisé par Bruno Latour (Latour 1999 : 34), Peter Sloterdijk propose d’avoir recours « à la métaphore de l’écume pour parler d’une république des espaces » (Sloterdijk 2006 : 19). Le rapport entre la vie (ou plutôt le vivant) et l’espace n’a pas été encore saisi à sa juste mesure, or l’écume est l’élément qui semble le plus à même de cerner ces interactions. L’entreprise n’est pas des moindres. Partant du constat que la philosophie comme forme de pensée et de vie est épuisée, que la biosophie commence à peine, que la théorie des atmosphères se consolide lentement, que la théorie des systèmes immunitaires et des systèmes communs en est à ses débuts, que la théorie des lieux des situations et des immersions se met à peine en marche et que la théorie des acteurs réseaux est une hypothèse encore peu reçue, Peter Sloterdijk propose une nouvelle idée qu’il nomme « image mentale » à laquelle il donne un fondement scientifique : l’écume est « l’image matricielle d’une pensée diverse » qui, sans tomber dans le nihilisme et pessimisme des XIXe et XXe siècles, va reconquérir le pluralisme du monde » (Sloterdijk 2006 : 20).

L’écume permet de repenser la condition humaine à travers les « espaces de coexistence produits dans l’évolution des civilisations » (Sloterdijk 2006 : 34). Peter Sloterdijk l’entend de deux manières : au sens littéral (l’écume dans sa concrétude, dans sa matérialité) et métaphorique. La métaphore de l’écume renvoie à nos « sociétés d’individus ». L’écume (et sa forme liminaire la bulle) métaphorise le paradoxe de l’« individualisme de masse » où les « bulles individuelles se retrouvent en situation de co-isolation : elles composent un ensemble dense dans lequel elles sont toujours confrontées aux autres bulles et donc forcées, à cause des infiltrations provenant des autres, d’œuvrer en permanence pour la maintenance de leur cohérence interne » (Sloterdijk 2006 : 35). L’écume réunit deux propriétés symptomatiques de la société actuelle : la co-isolation et la co-fragilité. La bulle s’isole des autres alors même que son extension intérieure (son identité ou « foyer de sens ») dépend de la production par ces autres d’un espace qui leur est « propre » » (Sloterdijk 2006 : 36). Il faut revenir à la définition même de l’écume, dont le synonyme est pulvérisation ; en anglais sea foam, en suédois ou norvégien skum (« mousse »). L’écume désigne chimiquement cette « mousse blanchâtre qui se forme à la surface d’un liquide agité, chauffé ou fermenté », c’est « un mélange d’eau et d’air, une mousse impure qui survient lorsque l’eau des eaux naturelles ou artificielles est agitée par une action mécanique avec la présence de tensioactifs, chauffée ou en fermentation ». Ce qui intéresse Peter Sloterdijk dans l’écume, c’est qu’elle se présente comme une imperceptible perturbation, comme « un apport d’air qui fait perdre sa densité à un liquide ou à un solide », de sorte que « ce qui paraissait homogène stable et autonome se transforme en structures détachées et fragiles » (Sloterdijk 2006 : 23). La « miscibilité des substances les plus contraires devient un phénomène dans l’écume », autrement dit elle est faite d’un « presque rien, une petite chose, un tissu formé d’espaces creux, mais qui provoque un changement d’état de l’élément qu’elle touche » (Sloterdijk 2006 : 23). Cette légèreté est un atout, elle permet à l’écume de pénétrer dans des éléments ou matières plus lourdes et de s’allier à eux de manière fugitive. Alors que la terre associée à l’air produit une écume stable et sèche, l’eau associée à l’air produit « une écume humide, liquide et fugitive comme celle de la mer ou le dépôt sur les cuves en fermentation » (Sloterdijk 2006 : 24). C’est sur cette liaison éphémère de gaz et de liquides que le concept d’écume se modélise. Dans des conditions encore inexpliquées, la densité est envahie par le creux. L’air pénètre dans des lieux (pour nous ici la mer) où on ne l’attendrait pas, autrement dit le processus est contre-intuitif. En cela, l’écume, « sous sa forme fugitive est donc une sorte de subversion de la substance liquide par l’aérien et l’atmosphérique ». Peter Sloterdijk se fait alors prophète et annonce que le XXIe siècle sera le « siècle de l’écume » (Sloterdijk 2006 : 44), convoquant des chercheurs astrophysiciens et des biologistes selon lesquels la naissance de la vie dans son ensemble peut être expliquée par la seule constitution spontanée d’écume (mousse) à partir de l’eau trouble de l’océan originel. Dans les premiers temps de la terre, des cavités en forme de bulles ont existé sur la terre, ces bulles ont grandi et se sont développées (par une propriété d’autoconservation). L’énergie solaire passa d’abord par le biais de ces petites gouttes. Un flot contrôlé d’énergie suscite des structures qui devinrent des cellules vivantes. En cela, l’écume permet un récit énergétique, une fiction spéculative concernant la genèse cellulaire dans lequel la forme ronde et la teneur énergétique doivent avoir agi l’une sur l’autre de telle manière qu’une première entité vivante, « la monade née de l’écume, se détache de la mer, nageant encore dans l’eau, dissoute en elle et pourtant déjà séparée, emplie par un intérieur, un élément spécifique dissocié du milieu » (Sloterdijk 2006 : 44). « De ce bouillon moléculaire se sont détachés, sur la voie de l’auto-inclusion, de petits intérieurs primitifs protégés par leurs formes et que l’on considère comme les précurseurs de la vie. Ils constituent des systèmes semi-ouverts qui opèrent comme des espaces de réactions sensibles à eux-mêmes et à leur environnement. Les plus anciens fossiles trouvés sur terre ont plus de 3,5 milliards d’années et sont des restes de bactéries originelles » (Sloterdijk 2006 : 45). Découverts au Swaziland, « ces microsphères » permettent de postuler que l’origine de la vie, les premières cellules primitives pourraient bien avoir la forme de bulles. De cette analyse (explication) du processus de vie terrestre par l’écume, Peter Sloterdijk retient deux modélisations essentielles : la vie peut se caractériser comme un ensemble de membranes en forme de bulles selon un double principe de condensation sphérique et d’encapsulement. Mais Peter Sloterdijk ne se contente pas d’intellectualiser ni de conceptualiser l’écume, il est sensible à la puissance poétique et esthétique de l’écume, il revient sur le lien souvent effectué par les artistes entre l’écume et la fécondité, l’écume est fertile, l’áphros (écume en grec) possède une puissance générative qui a toujours fasciné les artistes et écrivains, il existe toute une mythologie populaire de l’écume, dans les différentes régions du monde. C’est avec cette approche plurielle, à la fois poétique et narrative, à la fois scientifique et sociologique que nous envisagerons deux expressions de l’écume, dans Om sommeren de Karl Ove Knausgård paru en 2016 en Norvège et Nordfor sola, un documentaire de 2012 réalisé par les Norvégiens Inge Wegge et John Nyseth Ranum afin de mettre en évidence les fondements et les enjeux de ce que nous avons appelé un « paradigme écologique de l’écume nordique ».

La poétisation scientifique de l’écume

Karl Ove Knausgård propose une entrée « écume » dans l’un de ses recueils saisonniers, Om sommeren, associant à la fois des données scientifiques de son temps sur l’écume et une évocation poétique et existentielle. Tout part de ce constat simple, Alt skjer lovmessig, littéralement « tout est conforme à la loi » (Knausgård 2016 : 42) :

Luften beveger seg fordi det har oppstått trykkforskjell et sted og alle de usynlige partiklene raser inn i veldige lommer for å fylle dem. Presset fra denne bevegelsen driver havoverflaten bortover, og siden det ikke åpner seg hulrom som vannet kan renne inn i, tårner det seg istedenfor opp i bølger.2 (Knausgård 2016 : 43)

L’écume est littéralement difficile à cerner. Si le chapitre « Skum » fait partie de la section du livre consacrée au mois de Juillet, là où la mer est la plus calme et apparemment la plus pacifique, c’est d’abord aux mouvements des vagues qu’est sensible l’écrivain, le contact de l’air et de l’eau n’est pas sans heurt : « Disse bølgene, drevet av vinden, kaster seg stadig framover, og hver gang de slår mot overflaten, drar de luft med seg. »3 (Knausgård 2016 : 43)

Tout pourrait être fluide et léger, mais il n’en est rien :

Hadde luften og vannet fulgt andre lover, kunne man tenke seg at luften som bølgene drar ned, kunne ha samlet seg og eksistert som store undervannssjakter, grotteraktige systemer av luft, men slik er det jo ikke, for luften er lett, vannet tungt, så vannet fyller umiddelbart ut alle luftens rom der nede like under havoverflaten.4 (Knausgård 2016 : 43)

La rencontre est littéralement choquante : l’air ne fusionne pas avec l’eau, il est seulement compressé dans des poches de plus en plus étroites, toutes de forme identique, telles des petites bulles rondes entourées d’une très fine paroi d’eau. Knausgård (2016 : 43) rend compte de ce processus en animalisant les vagues : « Prustende, fresende, susende kaster de seg hestehodeaktig framover, går under, dukker opp igjen. » (Knausgård 2022 : 43–44).5

Peter Sloterdijk perçoit dans l’écume ce qu’il nomme une « vengeance du solide » (Sloterdijk 2006 : 24). L’écume est « une inversion de l’ordre naturel au cœur de la nature » et c’est en cela qu’elle est « une audace et un danger », en tant que « structure instable d’espace creux emplis de gaz » (Sloterdijk 2006 : 24). D’autant plus qu’il ne s’agit pas seulement d’une mais de plusieurs bulles d’air « qui prennent le dessus sur le solide comme une sorte de coup d’état » (Sloterdijk 2006 : 25). Peter Sloterdijk peut bien rappeler qu’il s’agit de perception humaine et que, du point de vue de la nature, l’inversion de l’ordre naturel est naturelle, rien n’y fait. Il est si tentant d’axiologiser cette inversion, avec toute l’inquiétude et la mauvaise conscience que cela présuppose. C’est pour cette raison même que l’écume a longtemps été « une métaphore de l’inessentiel et de l’intenable » (Sloterdijk 2006 : 25). Dès que l’agitation cesse et avec elle cette dynamique qui assure l’acheminement de l’air dans le liquide, l’écume retombe rapidement sur elle-même. Peter Sloterdijk convoque le vers de Heinrich Heine : « tout cela se dissipe comme écume vaniteuse », rappelant que le latin vanitas signifie « creux/vide » (Sloterdijk 2006 : 24). L’écume est « pulvérisation », elle inquiète parce qu’elle est « liaison illégitime entre les éléments », réactivant l’idée qu’il existe des forces « qui minent de l’intérieur des états solides » (Sloterdijk 2006 : 25). L’écume est perçue comme « un trompe-l’œil ». Fugitive, elle disparaît comme elle est venue : « ça enfle, ça fermente, ça tremble, ça explose. Que reste-t-il ? » s’interroge Peter Sloterdijk (Sloterdijk 2006 : 25). L’air de l’écume revient dans l’atmosphère, de sorte que l’écume se décompose en gouttes. L’écume provient d’un « presque rien » et redevient ce « presque rien ». Le moins que l’on puisse dire c’est que le XXe siècle va prendre l’écume au sérieux : l’écume est de l’air à un endroit inattendu, elle renvoie paradoxalement à la théorie de la relativité d’Einstein et à la détermination de la vitesse de la lumière, peut-être plus encore au concept d’entropie. En effet, les théories du XXe siècle sont « l’élévation de l’atmosphère comme théorie, la mathématisation du flou, la pénétration conceptuelle des structures striées et des quantités irrégulières », Peter Sloterdijk renvoie explicitement aux théories de Deleuze et Guattari, convoquant le fameux chapitre intitulé « Le lisse et le strié » de Mille plateaux (Sloterdijk 2006 : 30). Il fait aussi écho aux théories de Vladimir Jankélévitch (1986) sur le presque rien ainsi qu’à celles d’Ernst Bloch (Bloch 1988 : 4). Prudence toutefois, le presque rien n’est pas le néant. « Ce qui est théorisé au XXe siècle, ce n’est pas seulement le micrologique, c’est aussi son articulation avec l’indéterminé » (Sloterdijk 2006 : 27). En cela, le monde moderne semble plus apte à prendre en compte le fugitif, la pulvérisation, la désagrégation, l’atmosphérique, autant de notions qui sont réunies par l’écume précisément.

Dès lors, on comprend que Karl Ove Knausgård retienne surtout de l’écume son apparence trompeuse et son intériorité intrinsèquement paradoxale.

Disse boblestrukturene danner i løpet av sekunder enrome strukturer, som bølgene igjen presser opp og fram, og som vi kan se hver gang det blåser på havet, når hvite skumtopper dukker opp og forsvinner på den ellers gråsvarte eller grågrønne vanneoverflaten.6 (Knausgård 2016 : 43)

La beauté de l’écume ne tient pas tant à sa seule contemplation maritime qu’à son potentiel de sublimation : « Dette skummets existens er ekstremt kortvarig ; når bølgen slynges framover og går i oppløsning, kan skummet bli værende i vannet noen sekunder, i form av buktende slør av hvitt, men bare for i neste øyerblikk å løse seg opp og forvinne. »7 (Knausgård 2016 : 43)

L’écume est à la fois éphémère et multiple : « Det som gjør at det virker varig, er at det samme hender igjen og igjen, i denne ubegripelige overfloden av gjentagelse som kjennetegner universet. »8 (Knausgård 2016 : 43)

Paradoxalement l’écume rassure parce qu’elle semble une infinie reproduction du même processus. « Hvor uendelig mange små luftbobler dannes ikke på havoverflaten i løpet av en vindfylt dag? » (Knausgård 2016 : 44).9 Le phénomène, tout infini qu’il paraisse, est de courte durée, (« Den er kortvarig, neste dag kan havet ligge blikkstille og alle skumvirvler være borte, men den er bare kortvarig for oss, litt på samme måte som verdensrommets eksplosion av formasjoner, strukturer, mønstre og former er langvarig for oss », Knausgård 2016 : 44, 10). Le jour suivant, la mer est redevenue étale, « il ne reste plus aucune trace de l’écume bouillonnante, c’est à nous que ce phénomène semble bref, de la même manière que l’explosion des formations, des structures et des motifs de l’univers nous semblent presque éternels » (Knausgård 2022 : 43). Et pourtant. Alors même que tout semble avoir disparu, en réalité il n’en est rien : « Istedenfor brøkdeler av sekunder brytes de ned gjennom milliarder av år. » (Knausgård 2016 : 43).11 Les commentaires de Karl Ove Knausgård sont l’écho fidèle des théories contemporaines sur l’écume et notamment celles de Peter Sloterdijk, mêlant ainsi données scientifiques, psychologisation de l’écume et réflexions existentielles dans sa prose poétique.

Si les scientifiques se sont tant intéressés à l’écume, c’est en raison de ses propriétés temporelles, ou plutôt au fait qu’elle en contienne plusieurs qui semblent apparemment contradictoires. Le XXe siècle choisit ainsi d’envisager l’écume comme un processus, à l’intérieur de ce chaos pluricellulaire se déroulent sans cesse des inversions de strates, des bonds et des reformatages. Ce désordre a une orientation menant à une stabilité et une inclusivité supérieure. Il existe des jeunes et des anciennes écumes. Les anciennes écumes ont des bulles plus grandes que les jeunes qui éclatent et meurent à l’intérieur de leurs voisines en leur laissant en héritage leur volume d’air. Plus une écume est petite et jeune plus les bulles concentrées en elle sont petites rondes mobiles autistes. Plus elles sont vieilles, plus grandes deviennent les cellules survivantes. Plus l’action qu’ont celles-ci les unes sur les autres est force et plus les lois de la géométrie du voisinage interviennent dans la déformation mutuelle des bulles agrandies (Sloterdijk 2006 : 43). L’écume nous renvoie à un schéma ancestral d’espaces à inclusion croissante immanente. Elle possède une durée de vie : les mousses croissent arrivent à maturité connaissent une croissance puis elles se dissolvent dans l’implosion finale. « Les écumes ne se désagrègent pas en l’espace de quelques fractions de seconde mais au cours de milliards d’années ». Karl Ove Knausgård considère l’écume à l’aune d’un chronotope extrémisé : « Tenker man seg videre at ikke bare tid er relativ, men også rom, ville et helt univers kunne rommes i en av luftboblene, som da, for denne skapningen, ville være evig urørlig og styrt av lover som kunne observeres og nedtegnes, men ikke forstås. »12 (Knausgård 2016 : 44)

L’écume n’est pas une seule affaire de contemplation, elle décuple l’imagination et transforme la perception du monde autour du soi : « Men det er ikke vanskelig å tenke seg en skapning som hadde en annen tidsfornemmelse, en for hvem ett sekund var en evighet, og som havet og havets skum derfor fortonet seg ubevegelig og krystallinsk for. »13 (Knausgård 2016 : 44)

La lumière et l’écume

Cela peut paraître inattendu, mais on retrouve cette même dualité de l’écume, entre contemplation et imagination, entre évanescence et éternité, dans Nordfor sola, un documentaire réalisé en 2012 par les Norvégiens Inge Wegge et John Nyseth Ranum.14 Si l’écume est au centre de ces images, c’est qu’elle est littéralement le support de la passion des deux protagonistes. En effet, ces deux surfeurs de vingt-deux et vingt-cinq ans ont décidé de passer neuf mois au bord de l’Atlantique nord pour faire du surf. Ils ont choisi un endroit isolé qu’ils veulent garder secret (inconnu du public), on sait toutefois qu’il se situe au Nord dans la région de l’Arctique, probablement les Lofoten15 lieu connu des surfeurs, peut-être Unstad, considéré comme le lieu de l’extrême, ou encore Vesterålen, notamment l’une des trois îles qui est le plus au Nord. D’une part, le mystère ou le secret conféré au lieu fait partie du dispositif maritime qui est en jeu dans ce documentaire. De l’autre, leur défi consiste à affronter les vagues glacées (mais non gelées) de l’arctique. L’endroit est effectivement singulier : parce que le souffle chaud du Gulf Stream empêche la mer de geler. Situé au nord du cercle polaire, cet espace maritime se caractérise par la rencontre entre les vagues de la façade ouest de l’Europe et le relief de la côte rocheuse sur laquelle elles se brisent, autrement dit c’est là que se rencontrent des vagues provenant de régions différentes.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire dans un premier temps, Nordfor sola ne relève pas du genre du documentaire de survie – ce type de documentaire où les protagonistes se filment en situation d’isolement pour affronter la nature et retrouver une connexion avec un mode de vie élémentaire, en contact direct avec les éléments naturels, le défi consistant à montrer un comportement à rebours de la civilisation, un mode de vie qui reviendrait à des nécessités essentielles en quelque sorte. Dans ce documentaire, il n’en est rien. La quête des deux surfeurs ne consiste pas à rechercher un retour à l’état naturel. Leur motivation, telle qu’elle est déclarée, consiste à passer l’hiver sur place pour surfer, autrement dit à rester un temps assez long pour inclure la période hivernale, afin d’expérimenter une autre façon de faire du surf, à une période de l’année qui est hostile à cette pratique ludique (en raison du froid extrême, de la qualité des vagues). Considéré comme une activité divertissante, le surf présuppose à un rapport gratuit et éphémère à la mer. Dans cette perspective, ce défi dit en réalité la recherche d’une autre forme de liquidité, la quête d’un autre rapport liquide au monde passant par la mer, la vague et l’écume. Significativement, ils expliquent qu’ils ont également choisi de réutiliser des objets et de recycler des nourritures considérées par la société comme périmées (ceux de la société de consommation qui produit beaucoup de déchets et de gaspillages). Tout se passe comme s’ils cherchaient à défier la « société moderne liquide » telle qu’elle a été théorisée et dénoncée par Zygmunt Bauman dans Liquid Life, ouvrage paru en anglais en 2005 :

Une société moderne liquide est celle où les conditions dans lesquelles ses membres agissent changent en moins de temps qu’il n’en faut aux modes d’action pour se figer en habitudes et en routines. La liquidité de la vie et celle de la société se nourrissent et se renforcent l’une l’autre. La vie liquide, tout comme la société moderne liquide, ne peut conserver sa forme ni rester sur la bonne trajectoire longtemps. (Bauman 2013 : 7)

Nos deux surfeurs ont choisi d’expérimenter, mais en l’extrémisant, le principe même de la vie liquide tel qu’il est énoncé par Zygmunt Bauman (2013 : 8) : « la vie liquide est précaire, vécue dans des conditions d’incertitude constante. » Pour Zygmunt Bauman, la traduction commerciale de la vie liquide est « l’obsolescence programmée » qui « se caractérise par l’éphémère (le non-durable) », c’est l’exaltation de l’éphémère en opposition avec la durée, ce qu’il appelle aussi « le syndrome consumériste » qui va de pair avec un changement de valeurs : l’éphémère prend la place de la durée, la nouveauté celle du durable, la consommation à la place de la contemplation, le neuf, la précarité, l’instabilité deviennent des impératifs sociaux. L’incertitude et la précarisation sont deux expressions de la société moderne liquide (Bauman 2013 : 197), elles sont exploitées par le pouvoir comme « instruments de domination ». Zygmunt Bauman ne se contente pas de définir cette société liquide, il veut nous forcer à réfléchir aux conséquences de celle-ci. Nordfor sola peut être vu et interprété comme l’une d’entre elles : il est la réponse océane de la jeunesse norvégienne aux propositions consuméristes et dépensières de la vie liquide occidentale.

Le surf est une pratique de domination de la vague dont le surfeur ne tire aucun profit. Il n’entend nullement profiter économiquement de l’écume, mais bien d’en jouer gratuitement. Toute la première partie du documentaire insiste sur cette pratique ludique du surf. Mais si cette pratique contemporaine semble être l’activité divertissante par excellence (inutile), elle est plus que cela : elle est faite d’attente et d’occasion. Non seulement il faut savoir attendre la bonne vague mais il faut également la reconnaître. Dans le monde actuel, le surf est métaphore de l’opportunité, tout en renvoyant à une esthétique spectaculaire qui n’est pas sans enjeu anthropologique, c’est l’image de l’être humain dominant, puisque littéralement surfant, sur les éléments naturels. Pour accomplir un ride sur la vague, le surfeur doit entrer en synchronisation avec la vague, il doit s’immerger dans le mouvement provoqué par la houle, et pour cela il faut savoir se placer au bon endroit au bon moment. L’énergie dissipée à la surface de la vague est bénéfique au surfeur qui l’utilise comme source d’énergie cinétique : la vague lui apporte la dynamique nécessaire pour se déplacer, grâce à la vague il peut réaliser les figures qu’il souhaite sur sa planche en mouvement. La prédilection esthétique pour ne pas dire la suresthétisation du surf particulièrement aux Etats-Unis, pays de la société de consommation, voire surconsommation par excellence, n’est pas fortuite. Ce documentaire norvégien s’inscrit comme une contre-image évidente de ces nombreuses vidéos où l’on voit des surfeurs en train de traverser des vagues énormes, exhibant ainsi une forme d’excellence tant sportive qu’esthétique. Ici au contraire, le surf norvégien se présente comme une contre-culture anti-performante à ces images occidentales stéréotypées.

Mais si les séquences de surf s’enchaînent, elles n’en reflètent pas moins un changement inéluctable du temps qui passe, celui-ci étant perceptible dans la diminution progressive de la luminosité : d’ailleurs le soleil finit par littéralement disparaître sur la plage. Avec l’arrivée de l’hiver, la mer devient noire et menaçante. Le surf n’est plus perçu comme une activité ludique, divertissante, c’est un défi en soi. En décidant de passer neuf mois sur place dont la période d’hiver, ils confrontent physiquement et psychologiquement leur pratique du surf au manque de lumière, au froid et aux difficultés pratiques qui en découlent. Significativement, la mer semble perdre ses vagues et se recouvre progressivement d’écumes blanches, caractéristiques de l’hiver. Les vagues sont de plus en plus difficiles à maîtriser. L’avancée dans le froid hivernal se trouve ainsi visibilisée par l’écume. Tout se passe comme si l’eau ne pouvait plus supporter les surfeurs, ce qui la rend encore plus menaçante et dangereuse. Du point de vue scientifique et maritime, se joue ici la rencontre de deux types de vagues et de deux types de déferlements, l’un plongeant l’autre frontal. Au lieu de constituer un rouleau, la vague présente une face verticale avant de s’effondrer. Cet air imprégné de bulles d’air est appelé « eau fantôme » par les surfeurs. Les images sont d’autant plus fantomatiques qu’elles s’accompagnent d’une baisse de luminosité, la pénombre qui augmente au fur et à mesure donne aux images de surf des allures fantomatiques. La lumière du jour va disparaître – mais pas seulement. Lors d’une de ces séances hivernales de surf, l’un des deux surfeurs finit par s’enfoncer dans l’eau, un drapeau norvégien à la main, dans une sorte de maladresse dérisoire, comme pour suggérer que la société norvégienne est en train de sombrer.

Les conditions de froid extrême sont visibles et prennent le dessus sur tout le reste. Progressivement, ce qui semblait être leur préoccupation principale (faire du surf dans un endroit secret) disparaît, elle est littéralement engloutie dans un ensemble qui est loin d’être si superficiel mais qui constitue au contraire le paradigme même de la « vie liquide moderne » définie par Zygmunt Bauman. En décidant de récupérer des produits alimentaires périmés et en récupérant des déchets sur la plage, ils contredisent « la règle universelle du jetable » et s’autorisent à faire « durer les objets de consommation plus qu’ils ne devraient » (Bauman 2013 : 10). Nos deux surfeurs proposent ainsi de nouvelles images liquides qui remettent en cause les instruments de domination et les diktats des sociétés contemporaines liquides. Et pour cela, ils ont recours à deux autres objets venus de la mer : le bois flotté (motif iconique de l’imaginaire maritime nordique) et les bouteilles en plastique (icône de la société de consommation). Le projet d’écume de Nordfor sola prend alors une autre perspective, il devient plus explicitement écologique, et s’impose comme un contre-discours aux deux motifs d’exploitation massive de la mer : la pêche et le forage de pétrole.

Si au début du documentaire, ils récupèrent du bois flotté sur la plage pour construire leur cabane, ils en ont aussi besoin pour se chauffer. Ils se mettent dans le même temps à ramasser des bouteilles en plastique rejetées par la mer. L’enjeu visuel est double : il s’agit d’une part de montrer leur présence massive sur ces plages désertiques – qu’il est tentant de considérer comme des espaces vierges de toute intrusion sociale. Un gros plan permet de voir la saisissante accumulation des déchets sur la plage. Cette hyperprésence de bouteilles en plastique sur cette plage isolée constitue un hapax pour le spectateur. De l’autre, elles sont l’objet d’un recyclage inattendu puisqu’elles vont leur servir à l’isolation de leur abri, renvoyant aux concepts de co-isolation et de co-fragilité de l’écume développés par Peter Sloterdijk. L’un des deux surfeurs élabore un chariot de fortune qui lui permet de transporter tout ce bois flotté récupéré sur la plage. Le bois est constitutif de la société norvégienne, il a joué un rôle décisif dans le développement industriel de la Norvège – autrement dit son accession au statut de société moderne et de consommation. Le déplacement du bois en Norvège s’effectue par la technique du bois flotté, ce dernier est véhiculé sur les rivières jusqu’à la mer où se sont installées les scieries. Comme élément naturel, le bois n’échappe pas non plus au paradoxe que constitue son exploitation puisque c’est elle qui a permis le développement de l’industrialisation.

Ce documentaire est significatif de l’évolution de la place du bois flotté et de ses valeurs dans la société actuelle norvégienne. Le bois flotté n’est plus simplement utilisé pour se chauffer à titre individuel, il sert maintenant à étudier le changement climatique, pour observer les courants passés et la couverture de glace. Celui que l’on retrouve le long des rives du nord du Svalbard (qui était autrefois gelé) offre un aperçu des changements dans la glace et les courants de l’océan Arctique au cours des cinq cents dernières années (Alix 2004) : il y a eu moins de bois flotté au Svalbard au cours des trois dernières décennies, un changement qui souligne à quel point la glace de mer – une partie importante des écosystèmes arctiques – est fusion. Le bois flotté provient d’arbres mourants – certains datant d’il y a des centaines d’années – qui tombent dans les grands fleuves des hautes latitudes d’Amérique du Nord et d’Eurasie, qui se jettent ensuite dans l’océan Arctique. Le bois peut être piégé dans la banquise en formation, ce qui lui permet de suivre les courants arctiques sans couler, ce qui en fait un intermédiaire important pour mesurer la superficie de l’océan recouverte par la banquise. La plus ancienne glace de mer de l’Arctique n’a que quatre ans et rajeunit (Alix 2004). On a pu estimer le chemin que pouvait emprunter le bois flotté à travers l’océan : le plus ancien, datant de 1700 à 1850, provenait d’un large éventail de sources, ce qui signifie qu’il y avait davantage de glace de mer transportant les arbres tombés d’une plus grande variété d’endroits. Le réchauffement des températures fait fondre la banquise arctique. La circulation du bois flotté est plus difficile (il ne peut être transporté dans la glace gelée sur de longues distances).

Des éléments de contextualisation propres à la Norvège contemporaine permettent de préciser encore plus les enjeux spécifiques que revêt le bois flotté. L’exploitation du pétrole à partir de 1972 par Ekofisk sur les côtes de la Norvège, est la source de l’enrichissement massif du pays (la Norvège est encore actuellement l’un des pays les plus riches d’Europe). Les plus récentes estimations concernant les réserves pétrolières de la Norvège se portent aux alentours de 2050, le pays ayant découvert de nouvelles potentialités énergétiques non loin du côté des Lofoten (qui s’y opposent).

De la bouteille à la mer

Un second motif maritime complète la dynamique écologique de Nordfor sola : la bouteille à la mer. Ce motif apparaît sous une forme inattendue dans le documentaire Nordfor sola : les deux protagonistes découvrent un jour une bouteille sur la plage qu’ils choisissent de qualifier de flaske i havet, « bouteille à la mer ». Outre le jeu de mots, ils se placent ainsi dans une situation de réception : ils ont reçu un message. Quel est-il ? Que contient cette bouteille qui a été jetée à la mer et qui s’est échouée sur cette plage ? Significativement, Zygmunt Bauman évoque le motif de la bouteille à la mer dans son essai sur la vie liquide, se situant explicitement dans le sillage d’Adorno qui était fasciné par celle-ci. Pour Adorno, la bouteille à la mer sert à transmettre une vérité au monde sans la lui livrer, sans s’y donner complètement, sans se laisser prendre par le processus historique de récupération et d’assimilation. « Ce qui a été pensé peut être réprimé, oublié, se perdre, rappelle Theodor Adorno. Mais on ne peut nier qu’il en reste quelque chose. Car le penser comporte un moment d’universalité. Ce qui a été pensé de façon pertinente doit nécessairement […] être pensé par d’autres (Dialectique négative) » (Adorno cité par Bauman 2005 : 45). Le message de la bouteille à la mer est envoyé anonymement, personne ne sait quand ni par qui elle sera récupérée, on ne sait pas non plus ce que celui qui la trouvera en fera. La bouteille à la mer met en jeu beaucoup d’incertitudes et beaucoup de variables inconnues. L’allégorie de la bouteille à la mer suppose deux présomptions selon Zygmunt Bauman : il existait un message pouvant être rédigé et qui méritait qu’on prît la peine de l’expédier (Bauman 2013 : 224). Une fois découvert et lu (à un moment qui ne peut être défini à l’avance), ce message nécessite des efforts fournis par celui qui l’a trouvé pour l’interpréter. Si ce message s’adresse à un lecteur inconnu dans un avenir indéfini, il n’en demeure pas moins qu’il s’en remet bien à un destinataire potentiel (il postule donc qu’il y en aura un). « L’envoi du message dans un espace et un temps non maîtrisable se fonde sur l’espoir que sa puissance survivra à la négligence dont il fait l’objet et aux conditions (éphémères) qui ont causé cette négligence » (Bauman 2013 : 225). La bouteille à la mer « n’a de sens que si la personne qui y a recourt croit en l’éternité des valeurs en l’universalité des vérités et si elle soupçonne que les soucis qui déclenchent une quête de vérité et un ralliement général pour la défense des valeurs persisteront » (Bauman 2013 : 225). La portée symbolique de la bouteille à la mer en découle : « La bouteille à la mer témoigne du caractère éphémère de la frustration et de la durée de l’espoir, de l’indestructibilité des possibilités et de la fragilité des adversités qui les empêchent de s’appliquer ». (Bauman 2013 : 225) Elle est d’autant plus signifiante sémantiquement qu’elle fonctionne puissamment comme métaphore. Cette bouteille presque vide n’est autre qu’une mise en abyme d’un message envoyé par la voie maritime au monde (à quelqu’un dans ce monde), nous renvoyant à cette notion d’indéterminé évoquée par Peter Sloterdijk. Tout se passe comme si l’être humain avait placé tous ses espoirs (à moins que ce ne soit le dernier) dans cette bouteille à la mer, faisant de celle-ci le vecteur, paradoxal mais essentiel, de son ultime message. Pour en revenir à nos deux surfeurs : constatant que la bouteille n’est pas complètement vide, ils boivent ce qu’elle contient. Comme pour compléter ce geste premier (la récupération d’une bouteille à la mer), les deux surfeurs vont ramasser les déchets sur la plage, et tout particulièrement toutes ces bouteilles à la mer. Toutes ces bouteilles en plastique ne sont autres que l’expression néocapitaliste de la bouteille à la mer. Le message est clair, la bouteille est l’image saisissante de la pollution des mers. Ces bouteilles remplissent exactement la fonction du médium telle qu’elle a été définie par McLuhan (1977) c’est bien le médium qui est le message – le message consistant à ramasser les bouteilles en plastique. Dès lors, la récupération de cette bouteille puis de toutes les autres bouteilles échouées sur cette plage secrète du Nord de la Norvège fait passer nos surfeurs d’une activité superficielle (puisque, du point de vue environnemental, elle est transparente), à une relation altruiste écologiquement : une relation distanciée certes mais écologique. Ils entassent les déchets sur la plage et contactent un organisme qui va s’occuper de récupérer cette collecte.

En conclusion, on aurait tort de ne voir dans ce documentaire qu’un divertissement sur le surf tant cette bouteille à la mer résonne comme un constat sans appel. Elle est la synecdoque tragique de ces tonnes de déchets qui jonchent les plages du Nord de la Norvège. Véritable injonction, à la fois ontologique et relationnelle d’un comportement à venir, cette bouteille à la mer nous impose de la prendre au sérieux, et par là même de concevoir autrement les sociétés qui la produisent. Véritable métaphore paradigmatique d’un nouveau type de comportement esthétique et communautaire, la bouteille à la mer se trouve notamment réinvestie comme objet esthétique et comme injonction pédagogique lors du festival « Floating Art » organisé à Velje en 2018. Ainsi, lors de ce festival, l’artiste Kristian Blomstrøm Johansson décide (Figure 1), en collaboration avec une école du Jelling Asylum Center, de créer une œuvre-performance : Flydende tanker fran en vente position (« Pensées flottantes depuis une position d’attente »).

Figure 1

Kristian Blomstrøm Johansson « Flydende tanker fran en vente position » Vejle Fjord (2018), Photo Kenneth Sternegaard.

Quatre-vingt bouteilles, toutes identiques mais dans lesquelles chacun des enfants a écrit un message, sont jetées dans le fjord. Ces bouteilles sont envoyées par la mer, certaines d’entre elles furent récupérées et prises en photos, celles-ci ont circulé sur les réseaux sociaux.16 Ce mode de communication fait explicitement écho au concept d’écume en tant qu’il modélise de nouvelles interactions sociales. Du point de vue sociologique, l’écume permet de saisir les caractéristiques et les enjeux de la sociabilité actuelle. « Les sociétés ne sont compréhensibles que comme « des associations agitées et asymétriques à pluralités d’espaces dont les cellules ne peuvent être ni véritablement unies ni véritablement séparées » (Sloterdijk 2006 : 48). Et parce que l’écume « constitue un intérieur paradoxal dans lequel la plus grande partie des co-bulles environnantes sont à la fois voisines et hors d’atteinte, liées et éloignées du point que j’occupe (Sloterdijk 2006 : 49), l’écume, en tant que co-isolation de bulles sous formes de voisinages multiples, métaphorise à la fois l’enfermement et l’ouverture au monde qui sont paradigmatiquement construits par les nouvelles formes d’échanges. L’écume sert à appréhender de nouveaux comportements sociaux, tels qu’ils circulent, de façon agile, éphémère et volatile, par les réseaux sociaux. Significativement, quand Bernard Rieder analyse les nouveaux comportements sur les réseaux sociaux, il a recours au motif de l’écume et à celui de la bulle, entre revendication personnelle et besoin d’idéaux collectifs, entre relation et isolement. Les différents moyens de communiquer sur les réseaux sociaux sont autant de bulles créant chacune « un espace propre, une identité, une extension de sens » (Rieder 2010) mais qui a bien pour visée de communiquer avec les autres.

Le motif métaphorique de l’écume rend tangible cette multitude d’« interactions éphémères », qualifiées de « proto-sociabilité » par Bernard Rieder, en ce qu’elles se situent « au-dessous du seuil de sociabilité » qu’impliquent la « communauté » et le « réseau ». Cette écume métaphorique rend bien compte de cette aspiration contradictoire qui caractérise les sociétés post-modernes, et les pays scandinaves n’y échappent pas, entre un « individualisme de masse » et un « nouveau type de communications et d’échanges ». Ceux-ci peuvent bien être éphémères et instables à l’instar du surf, ils n’en sont pas moins symptomatiques et symboliquement éloquents. Et surtout. De ces expériences éphémères ont émergé des images durables, comme autant de bouteilles à la mer qui font signe et trace dans un imaginaire qui n’est plus seulement norvégien, mais par le pouvoir hydraulique des images justement, s’impose comme imaginaire du collectif.

Notes

[1] Écumes. Sphères III, Sloterdijk (2006 : 18). Écumes. Sphérologie plurielle est le troisième volet d’une trilogie consacrée aux sphères.

[2] Knausgård (2022 : 42) : « L’air se déplace à cause d’une différence de pression atmosphérique, lorsqu’un déséquilibre survient, les particules invisibles se précipitent vers les immenses poches pour les remplir. La pression née de ce mouvement charrie la surface de l’eau de la mer, et en l’absence d’espace vide dans laquelle l’eau pourrait s’engouffrer, celle-ci s’amoncelle et forme des vagues. »

[3] Knausgård (2022 : 42) : « Ces vagues, entraînées par le vent, se jettent en permanence vers l’avant, et à chaque fois qu’elles heurtent la surface de l’eau, elles drainent de l’air. »

[4] Knausgård (2022 : 42) : « Si l’air et l’eau obéissaient à d’autres lois naturelles, l’air drainé par les vagues pourrait peut-être s’accumuler et former comme de grands puits sous-marins, des sortes de réseaux de grotte remplies d’air, mais ce n’est pas le cas car l’air est léger, l’eau lourde, par conséquent l’eau comble immédiatement tous les espaces pleins d’air juste au-dessous de la surface de la mer. »

[5] Knausgård (2022 : 43) « En s’ébrouant, feulant, bruissant, elles se jettent vers l’avant, la tête la première, tels des chevaux et disparaissent sous l’eau avant de rejaillir. »

[6] Knausgård (2022 : 42–43) : « En l’espace de quelques secondes ces structures en forme de bulle s’agrègent en d’énormes structures, que les vagues poussent de nouveau vers le haut et l’avant, ce que nous pouvons observer à chaque fois qu’il y a du vent en mer, quand les crêtes d’écume blanche vont et viennent sur ces étendues grises tirant sur le noir ou le vert. »

[7] Knausgård (2022 : 43) : « L’existence de cette écume est extrêmement éphémère : quand la vague s’élance et se désagrège, il arrive que l’écume reste dans l’eau durant quelques secondes, tel un voile blanc sinueux, mais dès l’instant suivant, elle se dissout et disparaît. »

[8] Knausgård (2022 : 43) : « L’impression de durabilité que donne l’écume tient à la répétition incessante de ce phénomène, qui s’inscrit dans cette incompréhensible profusion de recommencements qui caractérise l’univers. »

[9] Knausgård (2022 : 43) : « Combien de petites bulles d’air peuvent bien se former à la surface de l’océan en l’espace d’une seule journée venteuse ? »

[10] Knausgård (2022 : 43) : « Pour une courte durée. Le lendemain il se peut que la mer soit étale et qu’il ne reste plus aucune trace de l’écume bouillonnante, mais c’est à nous que le phénomène semble bref, de la même manière que l’explosion des formations, des structures et des motifs de l’univers nous semblent presque éternels. »

[11] Knausgård (2022 : 43) : « Ceux-ci ne se désagrègent pas en l’espace de quelques fractions de seconde mais au cours de milliards d’années. »

[12] Knausgård (2022 : 43–44) : « Si l’on pousse plus loin le raisonnement en se disant que le temps n’est pas le seul à être relatif, que l’espace l’est aussi, rien ne nous empêche d’imaginer qu’un univers entier pourrait être contenu dans une bulle d’air qui, pour cette créature, serait éternellement fixe et régie par des lois qui pourraient être observées et consignées, mais sans être comprises. »

[13] Knausgård (2022 : 43) : « Il n’est cependant pas difficile d’imaginer une créature qui aurait une perception du temps différente de la nôtre, pour qui une seconde durerait une éternité, et à qui la mer et son écume paraîtraient par conséquent immobiles et cristallines. »

[14] Ce documentaire est facilement accessible sur Netflix.

[15] Le générique de fin précise qu’ils sont sponsorisés par les Lofoten.

Conflits d’intérêts

L’auteur n’a aucun conflit d’intérêts à déclarer. Ce dossier thématique a fait l’objet d’un financement de l’Interreg Similar, de l’IRHiS (Institut de Recherche Historiques du Septentrion, Université de Lille, CNRS, UMR 8529) et de l’UR 3556 REIGENN (Sorbonne Université).

DOI: https://doi.org/10.16993/rnef.161 | Journal eISSN: 2003-0401
Language: French
Page range: 114 - 124
Submitted on: Oct 9, 2024
Accepted on: Jun 18, 2025
Published on: Jul 1, 2025
Published by: Stockholm University Press
In partnership with: Paradigm Publishing Services

© 2025 Frédérique Toudoire-Surlapierre, published by Stockholm University Press
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