Glaz, adj. : qui se réfère à la couleur de la mer
(Dictionnaire de la langue bretonne)
Dans son recueil de haïkus Den stora gåtan (La Grande énigme, 2004), le poète suédois Tomas Tranströmer propose un nouveau prisme pour penser la littérature :
L’évocation métaphorique d’une « bibliothèque de la mer » (« havets bibliotek ») parle de l’océan comme réservoir d’images, comme source d’inspiration poétique et littéraire, comme lieu d’une pensée. Elle semble répondre à l’invitation du « Bateau ivre » (1871) de Rimbaud : « Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème de la mer » (2000 : 129). Le surgissement d’une poétique de la mer transforme l’eau, habituellement perçue comme une étendue vide et inhabitée, un espace que l’on traverse sans se l’approprier, en ce que Steve Mentz appelle « un partenaire essentiel dans la création de sens culturel »2 (2009 : 1008).
Car si l’océan est bien un lieu commun, un trope éculé de la littérature, il n’est en fait ni un lieu, ni un bien commun. Objet d’une « géographie de nulle part »3 (Kunstler 1993), il nous échappe en tant que terra nullius, territoire inoccupé et inhabitable, espace hostile, inhospitalier. Espace mortifère également parfois, « locus horribilis », creuset de nos rêves comme de nos angoisses, « irrémédiablement sauvage » (1990 : 76) selon Alain Corbin, c’est principalement par la médiation des récits et des mythes que l’on a traditionnellement pensé et conceptualisé la mer.
Les Blue Humanities
Le champ critique émergeant des Blue Humanities théorisé dans la recherche anglo-saxonne depuis quelques années (Dobrin 2021 ; Jue 2020 ; Mentz 2018, 2020, 2023 et 2024 ; Opperman 2023) nous invite à dépasser l’analyse des mers et des océans en tant qu’espace thématique privilégié de l’expression artistique, pour nous tourner vers l’étude de la métaphore liquide en tant que pensée du (tout) monde. Cette perspective, qui trouve son fondement dans l’idée que la terre est avant tout une planète mer, ouvre la voie à une investigation de la culture pensée sous l’angle de son rapport à la mer. Le terme « culture » en lui-même est empreint d’une pensée terrestre et suggère d’emblée qu’il ne nous permet pas d’embrasser la dimension marine de la création esthétique humaine.
Si l’océan s’est imposé comme un topos incontournable de la littérature et des arts depuis une certaine origine (par exemple dans les écrits homériques ou dans les sagas islandaises), l’historiographie a surtout centré son attention sur l’étude de la mer dans son rapport à la terre. Il s’agit donc d’interroger les fondements de cette perspective, en inversant le paradigme d’une culture non plus vue depuis la terre mais depuis la mer, et de faire émerger certains aspects méconnus, jusque-là laissées dans les interstices du savoir, mais qui pourraient révéler une tout autre manière de penser le monde.
La proposition des Blue Humanities ouvre une voie nouvelle pour relire les récits, les pratiques et les paradigmes qui surgissent de l’interaction avec l’environnement marin, et pour explorer les modalités phénoménologiques de la créativité humaine dans un environnement a priori inhospitalier. En effet, dans la confrontation avec les éléments les plus incontrôlables, l’humain révèle les potentialités insoupçonnées de son être-au-monde et développe de nouvelles façons de penser, de sentir et d’agir. Les Blue Humanities nous invitent ainsi à repenser notre rapport ontologique à l’océan et à l’environnement marin dans sa globalité, en tant qu’espace de création et d’exploration, mais aussi en tant que lieu de vulnérabilité et de responsabilité. Pour les Blue Humanities, l’océan n’est pas uniquement défini en tant que lieu géographique ou physique, mais aussi et surtout comme un espace culturel, politique et social qui s’immisce profondément dans l’histoire et la culture à travers les âges.
Les Blue Humanities se placent dans le prolongement des études maritimes dans le sillage des travaux de Braudel en sciences historiques centrés sur la Méditerranée (Braudel 1949). Le champ critique de la « new thalassology » (Horden et Purcell 2006) développé notamment par les historiens Nicholas Horden et Peregrine Purcell dans The Corrupting Sea (2000) naît de la difficulté pour l’historiographie de penser la mer comme un lieu ainsi que de la tendance au terra-centrisme qui a marqué la pensée de l’Histoire et tout particulièrement des histoires nationales (voir Roorda 2021 : I).
La perspective océano-centrée, restée marginale jusqu’à très récemment, n’a pas su trouver sa juste place dans la vision scientifique de l’histoire occidentale, ce que Robert Foulke (2002) a décrit comme un contexte manquant de la dimension maritime dans notre culture moderne. Il s’agirait pour l’historiographie de prendre dorénavant les océans comme sujets et non plus seulement comme espaces que l’on traverse (voir Mentz 2009 : 997).
Selon William Boelhower, l’océan « ne laisse pas de traces, n’a pas de noms de lieux, de villes ou d’habitations, ne se possède pas » et reste « fondamentalement un espace de dispersion, de conjonction, de distribution, de contingence, d’hétérogénéité, de lignes et d’images qui se croisent et se stratifient, bref, un champ de possibilités stratégiques où l’ordre océanique tient tout ensemble dans un espace commun mais très fluide »4 (2008 : 92-93). Margaret Cohen remarque que « malgré la prééminence du transport maritime dans l’édification du monde moderne, les spécialistes de la littérature du XXe siècle ont ignoré son impact en fixant leur regard sur la terre ferme »5 (2010 : 657). Elle articule son analyse autour de l’idée d’hydrophasie, une « indifférence à l’égard des voyages en mer, même lorsqu’ils constituent le sujet explicite d’une œuvre », « un syndrome [qui] s’inscrit dans une attitude omniprésente au XXe siècle que le photographe et théoricien Allan Sekula a appelée l’oubli de la mer’. » 6 (2010 : 658).
On assiste donc depuis une dizaine d’année à un tournant maritime (« maritime turn ») (Buchet 2017 ; Cohen 2021a) puis plus largement dans les sciences humaines avec la naissance des Blue Humanities et de ses corollaires, New Thalassology, Hydrocriticism, Maritime Humanities, Maritime Literary Criticism, Blue Cultural Studies. Steve Mentz donne une première définition synthétique de ce champ émergent : « Les humanités bleues désignent une trajectoire off-shore qui place l’histoire culturelle dans un contexte océanique plutôt que terrestre. »7 (2018 : 69)
L’impulsion des Blue Humanities a été donnée par la publication du livre de Paul Gilroy The Black Atlantic : Modernity and Double Consciousness (1993) qui propose de remplacer les catégories analytiques de nation ou continent par celle d’océan et de « prendre l’Atlantique comme une seule unité complexe d’analyse »8 (1993 : 15). La prise en compte de l’océan Atlantique en tant qu’espace d’échange dans le commerce d’esclaves laisse un héritage qui invite à renouveler le champ des études américanistes. L’épithète Black Atlantic Studies désigne ainsi un courant d’études postcoloniales et décoloniales.
Mais la proposition dépasse ce cadre historiographique et ouvre un champ critique plus large, celui des Blue Humanities qui s’inscrit automatiquement dans les Cultural Studies tout en dialoguant avec d’autres domaines tels que l’Ecocriticism, les Environmental Studies, les Postcolonial Studies, les Global and Transnational Studies, les Shared et Connected History. Ce nouveau champ offre également un glissement transdisciplinaire à l’intersection des sciences humaines (littérature et histoire), des sciences sociales (géopolitique) et des sciences dures (biologie marine, océanographie, climatologie, études environnementales). Dans Blue Humanities. Storied Waterscapes in the Anthropocene (2023), Serpil Oppermann annonce :
Les Humanités bleues ont donc induit de nouvelles façons d’interagir et de penser avec l’eau, ainsi que différentes stratégies narratives pour représenter les urgences contemporaines concernant les relations entre l’homme et l’eau. Ces relations comprennent l’histoire de forces biologiques, géologiques, chimiques, climatiques, économiques et sociopolitiques qui s’entrecroisent, toutes irrémédiablement enchevêtrées dans les complexités de l’Anthropocène […]9. (2023 : 4)
Les données scientifiques fournies par l’océanographie, la biologie marine et l’écologie des grands fonds font partie intégrante de la compréhension des propriétés biophysiques des paysages marins et de leur interconnexion terrestre10. (2023 : 8)
Les Humanités bleues émergent donc dans un contexte épistémologique porteur et stimulant dont la richesse invite à dépasser les frontières disciplinaires. S’impose dès lors la nécessité de penser les Humanités bleues à l’intersection entre sciences humaines, sciences sociales et sciences exactes. Selon Mentz, « [c]hacune de ces préoccupations influence de multiples disciplines des sciences humaines et des sciences de la nature, et chacune d’entre elles est directement liée aux océans. »11 (2009 : 1000)
Les Blue Humanities se pensent comme une nouvelle approche interdisciplinaire visant à faire dialoguer l’ensemble du champ des savoirs liés aux environnements liquides ou fluides autour d’un même sujet, celui des relations complexes entre les océans et l’humanité. Elles visent à développer une compréhension renouvelée de la culture par le biais d’une nouvelle épistémologie tout en se proposant d’ouvrir un dialogue avec les questions éthiques liées aux océans et à l’écologie dans un contexte de dérèglement climatique.
Des Blue Humanities aux Humanités bleues
Pour les Blue Humanities, l’océan ne se lit plus ici comme une simple surface, mais se révèle désormais comme un volume riche en symboles. C’est pourquoi le terme bleu renvoie, plutôt qu’à une couleur figée dans la gamme chromatique, à un réseau d’évocations figurales. Le bleu abdique toute fonction de représentation physique (la mer n’est pas « bleue » dans toutes les cultures) pour devenir, par jeu de métonymie, métaphore du milieu marin. Dans son étude philosophique de la symbolique de la couleur bleue, On Being Blue : A Philosophical Inquiry (2014), William H. Gass explique que le bleu est une manière de penser12. La langue bretonne offre un adjectif qui permettrait de re-sémentiser l’adjectif bleu de la langue anglaise en faisant signe vers le champ de la perception et de l’affect lié à l’océan : glaz, qui se réfère à la couleur de la mer, qu’elle soit bleue, verte ou grise. Les Blue Humanities pourraient ainsi se laisser penser comme des Glaz Humanities.
Comment resémantiser dans le champ universitaire français ou francophone du champ critique anglo-saxon des Blue Humanities ? Pour penser le passage des Blue Humanities aux Humanités bleues, je propose de mobiliser la pensée de Michel Serres, philosophe et marin, et de poser un premier ancrage des Humanités bleues, autour d’un quadruple cadre épistémologique, ontologique, éthique et critique. Quatre citations de Michel Serres pourraient servir d’axiomes dans l’établissement d’un programme heuristique pour les Humanités bleues :
1) Savoirs bleus – cadre épistémologique
Peut-on « imaginer que la littérature soit réserve de science et non son exclusion » ? (1980 : 17)
2) Métamorphose bleue – cadre ontologique
« En quoi l’eau m’a-t-elle métamorphosé ? » (2021 : 40)
3) Humanité bleue – cadre éthique
« Contrairement à ce que disent les terriens, les marins n’habitent point principalement l’eau, douce ou salée, mais ils hantent le vent. » (2021 : 37)
4) Poétique bleue – cadre critique
« Sortons, laissons-nous conduire par Benoît Mandelbrot. Le monde terraqué nous revient, grâce à lui, par immenses morceaux, le vent, l’océan, le rivage. » (1980 : 101)
Savoirs bleus – cadre épistémologique
Michel Serres voit dans le passage géographique du Nord-Ouest le symbole du dialogue interdisciplinaire entre sciences exactes et sciences humaines et propose de l’explorer en « imagin[ant] que la littérature soit réserve de science et non son exclusion » (1980 : 17). Si traditionnellement les liens entre science et littérature sont réservés au domaine des représentations (la littérature mobilise par exemple la science pour étendre le champ de l’imaginaire), il invite à tracer le chemin d’un discours épistémologique hybride dans lequel « [l]es sciences exactes ne sont pas liées aux sciences humaines par un simple intervalle, une interface ou un espace lisse » (1980) Les Humanités bleues semblent pouvoir se construire dans ce « passage du Nord-ouest » qui « correspond en image, à leurs relations compliquées. » (1980)
Le tournant océanique annoncé dans les sciences humaines ne peut être décorrélé du développement considérable des sciences de l’océan dans des domaines allant de l’océanographie à la biologie marine en passant par la climatologie.
Cette ouverture à la diversité des expressions nous invite à penser l’océan à travers des schémas de perception inspirés de l’interaction avec l’élément marin. C’est ce que Melody Jue revendique dans Wild Blue Media. Thinking through sea water (2020), lorsqu’elle propose de voir l’océan comme un espace de médiation et « invite les sciences humaines de l’océan non seulement à considérer les représentations des environnements océaniques dans la littérature et les médias, mais aussi à s’intéresser à l’océan en tant qu’environnement d’interprétation. »13 (2020 : 17) Elle soutient l’idée que l’océan fonctionne comme un environnement médiatique et donne à repenser certains concepts des théories des médias (comme interface, inscription, espace de stockage des données). Ce déplacement conceptuel permet de prendre conscience des conditions environnementales de la production des savoirs. Jue place son analyse autour de l’idée que le milieu marin s’affiche non seulement comme environnement et aussi comme espace de perception : « Ainsi, l’une des exigences de l’étude de l’océan en tant qu’environnement épistémique pour la pensée est de s’intéresser non seulement aux spécificités matérielles de l’océan, mais aussi à l’observateur/percepteur particulier qui interagit avec l’océan. »14 (2020 : 13)
Notre interaction avec l’océan passe en effet inévitablement par une médiation technique : bateau pour naviguer à la surface de l’eau, équipement sous-marin (lunettes, sonar, bouteilles d’oxygène, etc.) pour plonger sous l’eau, nous ne percevons l’environnement marin et sous-marin de façon continue qu’à travers des artefacts. Sans équipement, notre contact physique avec l’eau n’est qu’éphémère. Face à l’incapacité pour l’être humain de se déplacer dans l’océan sans technologie, la relation avec l’océan n’est donc jamais directe mais toujours médiatisée (2020 : 3). C’est pourquoi les Humanités bleues ne pourront faire l’impasse de l’histoire et de la philosophie des sciences et des techniques (voir Mentz 2009 et Frank 2022).
Dans cette approche médiale, le croisement épistémologique doit convoquer un large ensemble de disciplines, comme le rappelle Jue :
L’océan apparaît comme un point de convergence vital d’approches théoriques qui se chevauchent et qui traitent du changement climatique mondial, de l’histoire culturelle indigène de la navigation, des routes maritimes et du capitalisme mondial, de l’altérité des organismes marins, du Passage du milieu, des technologies de cartographie des océans et de télédétection, de l’extraction des ressources marines, des littératures maritimes, et bien d’autres choses encore15. (2020 : 16)
A cette longue liste de savoirs, il sera opérant d’ajouter les travaux de l’anthropologie marine et notamment l’étude des savoir-faire en milieu marin. Selon Hélène Artaud, qui étudie la place singulière que l’anthropologie marine occupe dans le champ de l’anthropologie sociale, l’anthropologie maritime croise les formes économiques et sociales des relations à l’espace maritime avec l’étude des savoirs qui s’y élaborent :
Le caractère ambigu de l’objet maritime, dont l’appropriation par l’anthropologie sociale semble n’avoir été possible qu’à la condition d’en réduire l’altérité, doit désormais s’y déployer pleinement, et stimuler l’élaboration d’une méthodologie novatrice […]. Car la pensée de la mer ne s’est jamais prêtée à un repli disciplinaire et semble avoir toujours nécessité, pour qu’apparaisse cette irréductible diversité que Giono qualifiait poétiquement de « vie multiple des mers » […], que soient ouvertes les voies épistémologiques les plus disparates […]. (2018 : 6)
L’étude de populations autochtones ayant tissé une relation intime avec l’activité marine ouvre des pistes intéressantes pour définir une « Seascape Epistemology » selon la formule Karin Amimoto Ingersoll dans Waves of Knowing : A Seascape Epistemology (2016). Dépassant la vision coloniale de la relation à la mer, elle invite à une nouvelle épistémologie marine inspirée du savoir autochtone des Hawaïens et de ce que Sidney J. Dobrin appelle « un sens du lieu océanique »16 (2021 : 57).
Dans son dernier ouvrage, Immersion (2023), Hélène Artaud oppose deux visions du milieu marin, l’une « atlantique », héritée de l’exploitation coloniale des routes maritimes, nourrie de la tension entre médiation technologique et esthétique du sublime, et la seconde « pacifique », celle des peuples marins du Pacifique centrée sur le corps et les liens d’affinité avec le milieu marin : « À la perspective continentale portée sur une mer qui relierait les voies terrestres et les villes portuaires, se substitue l’idée d’une connectivité maritime : une sociabilité et une unité spatiale rendues possibles par la mer. » (2023 : 185)
Il est ainsi possible de penser les Humanités bleues par le prisme des relations sensorielles et affectives qui se tissent entre les êtres humains, et de façon plus large les êtres vivants, et les océans. La dernière étude de Michel Pastoureau sur l’histoire culturelle de la baleine place le champ critique des études animales en dialogue avec les Humanités bleues.17 Alaimo invite à son tour à penser les Blue Humanities par la médiation du concept de transcorporalité qui remet en cause la possibilité d’une relation extérieure et objective avec l’environnement marin (2016 : 127).18 Dans ce sens, Hester Blum appelle à la définition d’une « nouvelle épistémologie – une nouvelle dimension – pour réfléchir aux surfaces, aux profondeurs et aux dimensions extraterrestres des ressources et des relations planétaires. »19 (2013 : 151)
Les Humanités bleues tendent ainsi à établir un dialogue interdisciplinaire avec tous les savoirs liés à l’environnement marin afin de dessiner une épistémologie qui non seulement permet de penser la mer mais aussi pense avec la mer.
Métamorphose bleue – cadre ontologique
« En quoi l’eau m’a-t-elle métamorphosé ? » (2021 : 40). Cette question posée par Michel Serres résume à elle seule l’approche générique des Humanités bleues. Pour y répondre, il semble nécessaire de réduire la distance cognitive avec cet environnement, comme le propose Roberto Casati dans son essai Philosophie de l’océan (2022). Le philosophe appelle à réactualiser notre rapport à la mer dans un contexte de crise écologique et convoque un impératif éthique, celui de « repenser la mer », de « renégocier les concepts que nous employons pour la penser » afin de la « dés-invisibiliser » (2022 : 206).
La matérialité liquide du milieu marin rend en effet inutilisables nos repères conceptuels et perceptifs habituels. En ce sens, nous sommes en quelques sortes des analphabètes de l’océan : notre langue ne nous permet pas de décrire ce que nous vivons lorsque nous sommes immergés dans l’élément liquide. Pour dépasser cette perte des repères sémiotiques, il s’avèrerait utile et opérant de créer une écologie linguistique et conceptuelle. Roberto Casati invite ainsi à réactualiser les concepts en modifiant leurs noms : par exemple, ne plus parler de « réserves halieutiques » mais de « peuple extra-terrestre », de « gisements pétrolifères » mais de « zones sous-marines de protection atmosphérique », de « ressource » » mais de « condition de survie » (2022 : 208-209). La prise en compte de la dimension lexicale apparaît donc comme une étape centrale des Humanités bleues, tant au niveau des registres que des métaphores. Peut-être faudrait-il adopter un virement radical et ne plus penser la culture comme « culture » mais comme « pêche » ?
Cette reconceptualisation de notre expérience sensible des océans passe par la prise en compte, dans les discours du savoir océanique, de la matérialité liquide de la mer, ce que Steinberg et Peters appellent une « ontologie humide »20 (2015 ; 2019 : 3). Cette manière de penser avec la mer, et non plus avec la terre ouvre de nouvelles perspectives scientifiques et redéfinit le champ du savoir thalassique : « [L]a mer – sa matérialité, son mouvement et sa temporalité – permet de nouvelles façons de penser qui ne sont pas possibles lorsque l’on ne pense qu’avec la terre. »21 (Peters et Steinberg, 2015 : n.p.) Ils invitent à penser cette « ontologie humide » comme « une façon de penser le monde à partir d’une perspective humide, aqueuse » qui « ouvre de nouveaux cadres pour la pensée géographique. »22 (Peters et Steinberg, 2015 : n.p). La philosophe Corine Pelluchon en appelle à un « existentialisme écologique » en plaçant au centre de sa réflexion une « phénoménologie marine » qui opère un élargissement de l’expérience. » (2024 : 246).
En ce sens les Humanités bleues rejoignent un questionnement scientifique sur l’eau, qu’elle soit douce ou salée, et la culture aquatique. Cette ontologie fluide invite à mobiliser une écologie sensible de l’océan qui dépasse les limites matérielles et territoriales habituellement posées lorsqu’on saisit l’océan comme objet d’étude (voir l’idée de « phénoménologie de la vie marine » développée par Corine Pelluchon dans L’Être et la mer. Pour un existentialisme écologique de 2024). Steinberg et Peters expliquent : « Avec un clin d’œil au ‘plus que’ des études plus qu’humaines, nous nous tournons vers l’océan en tant qu’espace et ensemble de propriétés qui, d’une part, existe en soi, en tant que matériau transformé et transformateur, mais qui, d’autre part, existe toujours dans un univers plus large de relations. L’océan dépasse ainsi sa forme liquide.23 » (2019 : 3). Le regard sur un océan en relation, connecté, ouvert élargit le cadre d’étude sur la matérialité de l’océan et sur ses qualités chimiques et physiques pour s’intéresser à l’océan comme une « Hypersea »24, c’est-à-dire un environnement sensible qui permet des échanges de matière et d’énergie entre terre, mer et ciel.
Humanité bleue – cadre éthique
La question de savoir en quoi l’eau nous a métamorphosés amène les Humanités bleues à se poser une nouvelle question : est-il possible d’habiter la mer ? Michel Serres en esquisse une réponse dans son essai Habiter en cherchant à capter la singularité de l’habitat du marin : « Contrairement à ce que disent les terriens, les marins n’habitent point principalement l’eau, douce ou salée, mais ils hantent le vent. » (2021 : 37). Le marin « appareille de la philosophie de l’être-là » (2021 : 40) et « [l]oin d’habiter, […] dénoue les aussières » (2021 : 40). « [L]ivré aux lames, » son « corps métamorphique se transforme selon le temps fluctuant, colossal et versatile, de l’évolution créatrice dans laquelle il évolue » (2021 : 41). Le marin est « changé par l’eau » en « un nouvel animal mou » (Serres 2021 : 41), en « une bête à deux corps, mi –nautile mi-étoile de mer, mi-mollusque actif mi-astérie passive, mou dedans et à coque calcaire dehors, inversé des autres » (2021 : 43). Son véritable habitat prend pour modèle l’habitacle du céphalopode. Ainsi « le marin rebrousse chemin vers l’amont de temps » et « l’origine de la vie du monde » (2021 : 42).
A défaut de pouvoir vivre dans la mer ou même en mer, le marin peut revendiquer une citoyenneté de la mer, telle que Roberto Casati la définit dans Philosophie de l’océan (2022 : 234). Revendiquer cette citoyenneté permet de tisser un lien affectif, un lien d’empathie avec des objet traditionnellement considérés comme hors des frontières de l’œcoumène, et donc voir la mer non plus comme une frontière mais comme un lieu liminal où nous pouvons habiter. Il s’agit de passer de ce que James Howard Kunstler appelle une « geography of nowhere » à une géographie du « now-here ».
Selon l’écrivain islandais Jón Kalman Stefánsson, si vivre au contact de la mer est une condition de l’écriture (Interview dans L’Europe des écrivains. L’Islande de Arni Thorarinsson, Audur Ava Olafsdottir et Jon Kalman Stefansson, Arte, 2014), « être en mer, c’est être en vie. » (2015 : 352). La tension entre l’identité maritime (la vie dans le port ou sur le rivage) et l’identité marine (le pêcheur en mer) traverse toute son œuvre. Partir en mer apparaît dans son œuvre comme la seule échappatoire à une vie terrestre invivable. Et s’il ne peut embarquer lui-même, il lui reste comme écrivain la possibilité salvatrice d’écrire sur les pêcheurs.
La proposition a priori étonnante de Casati de « reconceptualiser le poisson » trouve une résonance littéraire enthousiasmante dans le titre du roman de Stefánsson D’ailleurs les poissons n’ont pas de pied (2015). C’est une invitation à penser les poissons comme des parents, et nous penser comme des êtres adoptifs, adoptés par la mer (2015 : 214-215). Cette relation sensible et affective du citoyen de la mer avec le milieu marin incite les Humanités bleues à ouvrir un dialogue avec le champ des humanités environnementales, et plus particulièrement avec l’écocritique. Plusieurs chercheurs ont appelé ces dernières années au développement d’une approche appelée blue ecocriticism (Cohen et Quigley 2019; Dobrin 2021; Blackmore et Gómez 2020), c’est-à-dire au remplacement de l’ancrage terrestre de l’écocritique (hérité de la tradition d’une vision pastorale) par une stance océanique ou plus largement aquatique. Dans Blue Ecocriticism (2020), Sidney I. Dobrin invite l’écocritique à prendre la mer :
L’écocritique bleue érode les logiques terrestres de l’alphabétisation écologique. Ce faisant, elle met en évidence l’exclusion systémique des systèmes et des méthodologies de production de connaissances autochtones et leur effacement. Elle reconnaît le rôle essentiel que jouent les différents savoirs océaniques dans les représentations de l’océan et de l’interaction homme-océan25. (2021 : 47)
Dans son invitation à penser l’écologie non pas depuis la terre mais depuis le milieu marin, qu’il appelle « unearthing ecocritcism » (2021 : 1), Dobrin propose de mobiliser un nouveau cadre de pensée qui remet en cause les « méthodologies et épistémologies principalement terrestres »26 (2020 : 4) qui prédominent dans l’écocritique. Dans Allegories of the Anthropocene (2019b), Elizabeth M. DeLoughrey appelle également à un déplacement de « la conversation des imaginaires terrestres, des discours qui enracinent l’humain dans le sol et la terre, vers l’océanique »27 (2019b : 135) et invite à développer une critique océanique (« critical ocean studies ») (2019a).
Hester Blum explique à son tour qu’une nouvelle approche est possible, qu’elle appelle « hydro-critique » (« hydro-criticism ») (2010), adoptant pour premier principe « la fluidité élémentaire des mers », de sorte que « les profondeurs ondulantes, non humaines et non planes de la mer [servent] de modèle à l’expansivité critique. »28 (2019 : 72). Prenant à contre-pied l’hydrocolonialisme qui cherche à territorialiser le mer, elle suggère de un point de vue jouant sur les échelles, du « microécologique » au « global »29 (2019 : 73).
Ce passage du vert au bleu, trouve son fondement dans la simple observation de l’interdépendance très forte entre océan, dérèglement climatique et changements sociétaux à l’ère de l’Anthropocène.
Le dérèglement climatique dont les océans sont les sentinelles, pose l’impératif d’un regard croisé sur les différents discours de crise, comme le rappelle Stacy Alaimo :
Les Blue Humanities, imprégnées d’études scientifiques et technologiques, sont paradigmatiques d’une recherche orientée vers l’environnement dans l’Anthropocène, qui doit faire face aux problèmes épistémologiques d’échelle, aux onto-épistémologies d’un monde du vivant en mutation rapide et totalement interpénétré, et à l’urgence de l’extinction30. (2019 : 431)
Les Humanités bleues revisitent ainsi à de nouveaux frais les conditions et les modalités de notre être-au-monde à l’ère de l’Anthropocène. La mer subit des changements irréversibles provoqués par l’activité humaine à l’ère industrielle et les écosystèmes doivent en permanence s’adapter face au dérèglement climatique. La prise en compte de la dimension environnementale, non seulement en tant qu’expression des identités qui se forment au contact de la mer mais aussi en tant que convergence entre savoir scientifique et activisme climatique, s’affirme donc comme une étape structurante des Humanités bleues.
Pour reprendre l’image de Melody Jue, on pourrait proposer que la figure de l’angelus novus mobilisée par Walter Benjamin dans son analyse du concept d’Histoire soit réactualisée par celle de l’angelus oceanicus, plongeant vers les abysses regardant depuis les profondeurs de l’océan les ruines de l’anthropocène à l’ère du dérèglement climatique (2020 : 32-33). Les Humanités bleues se dévoileraient dès lors dans l’adoption par la critique de la citoyenneté de la mer, celle de l’angelus oceanicus, comme une réflexion éthique sur une humanité qu’il conviendrait de qualifier de « bleue », une humanité bleue.
Poétique bleue – cadre critique
Si les Humanités bleues sont une invitation à lire les textes sous un nouveau prisme, la question des outils méthodologiques qui en découle reste assez peu explorée. Consultons à nouveau Le Passage du Nord-Ouest, dans lequel Michel Serres esquisse une piste programmatique intéressante : « Sortons, laissons-nous conduire par Benoît Mandelbrot. Le monde terraqué nous revient, grâce à lui, par immenses morceaux, le vent, l’océan, le rivage. » (Serres 1980 : 101) Que signifie la référence au mathématicien français Benoît Mandelbrot ? Ce dernier est connu pour avoir élaboré dans les années 1960 une théorie géométrique à partir d’une simple question : Combien mesure donc la côte de Bretagne ? Sa réponse part du constat, appelé le paradoxe du littoral : la côte n’est pas mesurable, le littoral n’a pas de longueur ni définie ni même finie. Mandelbrot convoque la géométrie non euclidienne qui cherche à modéliser les formes irrégulières de la nature et élabore alors la théorie de l’objet fractal dont les propriétés permettent de décrire la courbe du littoral (1975) : l’objet fractal désigne une configuration discontinue dont la forme est identique à n’importe quelle échelle. Pour Michel Serres, il s’agit d’une tentative de modéliser l’environnement « terraqué », entre terre et mer, dont les contours ne sont ni fixes ni mesurables.
La propriété scalante des objets fractals invite la théorie littéraire à chercher l’irrégularité à toutes les échelles et à prolonger la vision panoramique des corpus par des micro-lectures au plus proche des textes (en d’autres termes le « close reading » viendra compléter le « distant reading »). La structure fractale inspire ainsi de nouvelles modalités de lecture qui identifient la répétition de motifs à différentes échelles et cherchent à discerner l’ordre au sein du chaos dans la mise en récit du littoral et des environnements marins (voir article « La poésie de Tomas Tranströmer et d’Inger Christensen au prisme des Humanités bleues. Une lecture fractale » dans ce numéro).
Les Humanités bleues dessinent des lectures conçues comme des traversées en surface des océans, en répondant à l’appel de Mentz : « Nous avons besoin de marins et de nageurs », écrit-il, « pour remplacer notre trop-plein de guerriers et d’empereurs »31 (2024 : 50). Elles suivent également l’invitation de Margaret Cohen à embarquer, à partir en mer afin d’étudier les « récits de mobilité maritime »32. Mais les Humanités bleues invitent également à des plongées vers les abysses par des lectures immergées : Melody Jue propose de remplacer la surface par la profondeur (2020 : 16) et d’ouvrir ainsi les horizons d’une « critique amphibie »33 (2020 : 5) :
Une telle tâche nécessite une forme de recherche amphibie qui reste attentive aux spécificités des milieux océaniques (qu’ils soient peu profonds, pélagiques ou profonds) et aux normes propres à la critique – en gardant une trace des contextes surprenants d’utilisation des concepts, ou des endroits où ils acquièrent de nouvelles valences34. (2020 : 5)
Il s’agirait de faire advenir ce que Stefan Helmreich, Sophia Roosth et Michele Friedner appellent une « théorie du milieu sous-marin »35 (2016 : 186) nourrie d’une esthétique sous-marine (voir Cohen 2014 et 2021b).
L’idée de lecture amphibie qui lit les textes « à travers » la mer (« through » the sea) est également théorisée par Søren Frank dans son ouvrage récent A poetic History of the Oceans (2022) :
C’est ce que j’appelle une littérature comparée amphibie. Cette méthode se caractérise par sa capacité à accueillir ‘les deux sortes de vie’ (ἀμφί, amphí, ‘des deux sortes’, et βιος, bios, ‘vie’) : la vie sur l’eau et la vie sous l’eau, l’humain et le non-humain, voire l’organique et l’inorganique, et le préhumain et le posthumain. […] Plus précisément, la littérature comparée amphibie réussit à mettre l’accent sur des composantes autres que les personnages humains et les intrigues anthropogéniques36. (2022 : 10)
Il définit son approche comme une « étude des archives sur la façon dont les êtres humains sont en prise, poétiquement et épistémologiquement, avec l’océan. »37 (2022 : 10). Il l’applique par une lecture d’un vaste corpus de textes littéraires qui revisite l’histoire de la littérature mondiale selon de nouvelles catégories historiques et esthétiques. Son point de départ est le constat que la modernité en histoire est pensée à partir d’échelles terrestres, et qu’il est possible de mobiliser d’autres échelles dans une perspective marine. Il se place dans le prolongement des travaux de Margaret Cohen qui définissent de nouveaux contours temporels et de nouvelles périodisations inspirées de l’histoire des océans. Cohen propose de voir un lien entre la naissance du roman moderniste et l’aventure de la navigation en prenant l’exemple de The Narrative of, Arthur Gordon Pym d’Edgar A. Poe et de Moby Dick de Herman Melville, et appelle « modernité maritime » (« maritime modernity ») cette période de l’avènement des « fictions marines » (« sea fiction ») (2010 : 659). Elle dessine plus largement un « cadre transocéanique » (« transoceanic frame ») comme contrepoint à la catégorie nationale pour lire le roman du XIXe siècle (2010 : 658).
La mobilisation des océans comme une unité complexe d’analyse, dans le sillage de Paul Gilroy (1993), permet de faire émerger une historiographie centrée sur des espaces de circulation au-delà des frontières nationales. Les océans constituent en effet une vaste étendue liquide qui agit comme une force collective dès lors qu’elle est placée au centre de notre appréhension du monde. L’océan Atlantique, en tant que zone de contact transnationale et transculturelle, se laisse ainsi voir comme un « nouvel espace pour l’histoire littéraire comparatiste », comme l’affirme Jean-Marc Moura (2016 : 108) :
Le but d’une histoire littéraire considérant ces divers auteurs et mouvements est la mise en évidence des échanges entre les cultures de l’Atlantique – africaines, européennes, américaines et amérindiennes. Ces dynamiques traversent les aires, les cultures et les langues. À ce titre, elles n’entrent pas dans des catégories comme « littérature nationale », « littérature de la migration » ou « littérature-monde ». Elles relèvent véritablement d’un « Zwischen Welten Schreiben » (« Écriture entre les mondes »)38. (2016 : 103)
L’idée de considérer les océans comme des catégories structurantes et des dénominateurs culturels unifiants pour l’historiographie littéraire ouvre des perspectives stimulantes pour la lecture de la littérature mondiale de l’Anthropocène, à l’heure où le dérèglement climatique transforme les cartes des océans. Lire la littérature par le prisme des océans invite à repenser la littérature mondiale comme une « poétique de l’eau planétaire »39 (Mentz 2023) issue de la circulation qui réunit toutes les mers de notre planète. La mobilisation de l’échelle spatiale transocéanique bouleverse ainsi les paradigmes épistémologiques de la critique littéraire.
Les Humanités bleues inviteraient donc à de nouvelles lectures, fractales et amphibies en plongée dans les textes et laisseraient émerger une poétique bleue, une thalassopoétique (voir Vendeuvre 2023), au croisement de la géopoétique et de l’écopoétique prenant en compte le fait maritime dans le geste d’écriture et revisitant la place de l’environnement marin dans la dynamique fondamentale du geste poétique. Les Humanités bleues se définiraient donc comme la lecture des œuvres depuis la position de citoyen de la mer, un poste d’observation décentré invitant à de nouveaux regards, à des jeux d’échelle, à de nouvelles perceptions et à de nouveaux modes de connaissances. Revêtant son bleu de travail, le lecteur, devenu « travailleur de la mer », pourra ainsi lire et penser la littérature avec la mer.
Notes
[1] « Stor och långsam vind / från havets bibliotek. / Här får jag vila. » (Tranströmer 2012).
[4] « leaves no traces, and has no place names, towns or dwelling places; it cannot be possessed » ; « fundamentally a space of dispersion, conjunction, distribution, contingency, heterogeneity, and of intersecting and stratified lines and images, in short, a field of strategic possibilities in which the Oceanic order holds all together in a common but highly fluid space ».
[5] « despite the preeminence of maritime transport in making the modern world, literary scholars across the twentieth century passed over its impact with their gazes fixed on land ».
[6] « This disregard for global ocean travel even where it is a work’s explicit subject matter is so spectacular that it might be called hydrophasia. The syndrome is part of a pervasive twentieth-century attitude that the photographer and theorist Allan Sekula has called “forgetting the sea”. »
[7] « Blue Humanities names an off-shore trajectory that places cultural history in an oceanic rather than terrestrial context. ». On peut mentionner plusieurs chantiers éditoriaux ambitieux qui ont dessiné une nouvelle histoire culturelle articulée autour des espaces maritimes : Cohen 2021a (6 vol.) et Buchet 2017 (4 vol.).
[9] « The blue humanities has, therefore, induced new ways of interacting and thinking with water, and different narrative strategies to represent the contemporary urgencies about human–water relations. These relations comprise the story of intersecting biological, geological, chemical, climatic, economic, and sociopolitical forces, all irremediably enmeshed in the complexities of the Anthropocene […]. »
[10] « The scientific data provided by oceanography, marine biology, and deep- sea ecology become integral to understanding the biophysical properties of seascapes and their terraqueous connectedness. »
[11] « Each of these concerns influences multiple disciplines in the humanities and sciences, and each connects directly to the oceans. »
[13] « Wild Blue Media calls on the ocean humanities not only to consider representations of ocean environments in literature and media but also to attend to the ocean as an environment of interpretation. »
[14] « Thus, one of the requirements for the study of the ocean as an epistemic environment for thought is to attend not only to the material specificities of the ocean but also to the particular observer/perceiver who is interacting with the ocean. »
[15] « The ocean figures as a vital confluence of overlapping theoretical approaches that deal with global climate change, indigenous cultural histories of seafaring and navigation, shipping routes and global capitalism, the alterity of marine organisms, the Middle Passage, technologies of ocean mapping and remote sensing, marine resource extraction, maritime literatures, and more. »
[17] Voir également les travaux sur les baleines de l’anthropologue norvégien Arne Kalland, notamment Marine mammals and Northern cultures (Kalland & Sejersen 2005) et Unveiling the whale : discourses on whales and whaling (Kalland 2009) ainsi que l’essai de Michel Pastoureau La Baleine. Une histoire culturelle (2023).
[18] « Trans-corporeality situates the (post)human as always already part of the world’s intra-active agencies. For an oceanic sense of trans-corporeality to be an ethical mode of being, the material self must not be a finished, self-contained product of evolutionary genealogies but a site where the knowledges and practices of embodiment are undertaken as part of the world’s becoming. »
[19] « new epistemology—a new dimension—for thinking about surfaces, depths, and the extra-terrestrial dimensions of planetary resources and relations. »
[21] « the sea – its materiality, motion, and temporality – allows for new ways of thinking that are not possible when only thinking with the land. »
[22] « ‘wet ontology’ – a way of thinking about the world that comes from a wet, watery perspective » ; « opens new frames for thinking geographically. »
[23] « Rather, with a nod to the “more than” of more-than-human studies, we turn to the ocean as a space, and a set of properties, that, on the one hand, exists in and of itself, as transformative and transformed material, but that, on the other hand, always exists in a broader universe of relations. The ocean thus exceeds its liquid form. »
[24] « The Hypersea perspective teaches us that land, sea, and air, and the liminal spaces where they meet, are all extensions of the more-than-wet ocean. » Steinberg, et Peters (2019 : 3). Voir également Voir la théorie de l’hypersea développée par les paléontologistes Dianna et Mark McMenamin dans Hypersea : Life on the Land (1994).
[25] « Blue ecocriticism erodes the land-based logics of ecological literacy. In doing so, it exposes literacy’s systemic exclusion of—and subsequent erasure of—Indigenous knowledge-making systems and methodologies and acknowledges the critical role diverse cultural oceanic knowledge plays in both representations of ocean and human–ocean interaction. »
[26] « Thus, one primary objective of blue ecocriticism is to irritate ecocriticism’s engagement with representations of ocean from predominantly land-based methodologies and epistemologies. »
[27] « the conversation from land-based imaginaries, discourses that root the human in soil and earth/Earth, toward the oceanic ».
[28] « the elemental fluidity of the seas »; « the undulating, nonhuman, nonplanar depths of the sea as a model for critical expansiveness. »
[29] « Not a metaphor, the sea has a scalar fluidity that enables the hydrographic world to be at once global and microecological. »
[30] « The Blue Humanities, as it is infused with science and technology studies, is paradigmatic of environmentally oriented scholarship in the Anthropocene, which must reckon with epistemological problems of scale, onto-epistemologies of rapidly altering and utterly entangled lifeworlds, and the urgency of extinction. »
[34] « Such a task requires a form of amphibious scholarship that remains attentive to the milieu specificities of ocean environments (be they shallow, pelagic, or deep) and the critic’s own norms—keeping track of surprising contexts for the use of concepts, or where they acquire new valences. »
[36] « I call an amphibian comparative literature. This method is characterized by its capacity to accommodate “both kinds of life” (ἀμφί, amphí, “of both kinds,” and βιος, bios, “life”) : life above water and life under water, the human and the nonhuman, even the organic and the inorganic, and the prehuman and the posthuman. […] Specifically, amphibian comparative literature succeeds at zooming in on components other than human characters and anthropogenic plots. »
[37] « Study of the archive of how humans have engaged poetologically and epistemologically with the ocean ».
[38] Voir Ette 2005.
Déclaration de conflit d’intérêts
L’auteur n’a aucun conflit d’intérêts à déclarer. Ce dossier thématique a fait l’objet d’un financement de l’Interreg Similar, de l’IRHiS (Institut de Recherche Historiques du Septentrion, Université de Lille, CNRS, UMR 8529) et de l’UR 3556 REIGENN (Sorbonne Université).
