1. Écrire dans la crise…
Armel Jovensel Ngamaleu : Quelles ont été vos sources de motivation à écrire Pandelirice (Foşalău, 2021) ?
Liliana Cora Foşalău (voir figure 1) : Merci tout d’abord pour l’attention que vous accordez à ce recueil ! Merci d’avoir trouvé un moment et une place pour ma poésie sur l’ensemble de vos recherches menées sur les crises. Motivations ? C’est trop dire. Plutôt un besoin profond, personnel, lié au désir de témoigner d’une expérience difficile, dans le contexte compliqué (et déjà quasi-oublié) de la crise du Covid. D’autre part, j’avoue que j’ai obéi à une sorte de voix intérieure qui emmagasinait dans ma tête, dans mon esprit, lors de cette période si particulière, des titres, des vers, des images et idées, le fruit d’un ressenti intense.

Figure 1
Photographie de Liliana C. Foşalău (source : Anne Voeffray).
Le choix de l’écriture en roumain s’est-il imposé à vous par nécessité ou selon l’inspiration ?
C’est en roumain que j’entendais, lors des nuits d’insomnie et d’inquiétude, les vers, les titres, des strophes parfois, pour renouer avec la réponse antérieure. L’inspiration donc.
2. Au seuil du recueil, des paratextes
Que signifie votre titre et pourquoi l’avez-vous choisi ?
Le titre rassemble en un mot la pandémie et la poésie (le genre lyrique). En fait, je ne voulais pas intituler mon recueil tout simplement Poèmes lyriques de pandémie (ce qu’ils étaient en fait), pour plusieurs raisons. J’ai cherché, je ne trouvais rien d’adéquat, je sentais bien que ce phénomène nouveau exigeait un nom nouveau. Rien n’était plus semblable à rien. Alors, je ne pouvais pas rester avec le titre dans… la vieillerie poétique.
L’illustration de couverture, perceptible dans la figure 2 ci-après, est reprise à quatre différents endroits et sous des aspects variés. C’est vous qui l’avez choisie ? Que représente-t-elle ?

Figure 2
Première de couverture de Pandelirice (source : Armel Jovensel Ngamaleu).
L’illustration de couverture est l’œuvre d’une amie-artiste. Elle m’avait offert une ammonite (une aquarelle) qui m’avait beaucoup plu, à part sa beauté, pour l’idée de quête, d’aspiration que cette créature inspire, et, ensuite, c’était fait dans ce que j’ai appelé la couleur des poumons. L’aquarelle m’a été offerte à l’époque pandémique, après mon rétablissement. Dès que je l’ai vue, j’ai su que ce serait la couverture de mon recueil de poésies. L’éditeur a beaucoup aimé ces suggestions de recherche de quelque chose, de la santé, de l’équilibre, pourquoi pas ? C’est lui qui a décidé de multiplier, selon divers aspects et variations de couleur, l’ammonite.
La quatrième de couverture est vide, en dehors de la reprise en filigrane du motif de l’illustration de la première de couverture. Cela n’est pas ordinaire. Qu’est-ce qui explique ce choix ? C’est un choix éditorial ou auctorial ?
Oui, vous avez raison, ce n’est pas habituel. C’est le choix de l’éditeur encore, mais on en avait parlé. C’était une suggestion de fin ouverte liée aussi à l’incertitude apportée dans nos vies par la pandémie. On ne pouvait pas clore ni conclure… En plus, ce blanc brillant évoque la lumière, mais il n’est pas sans rappeler le milieu hospitalier, le vêtement médical.
Le livre est dédicacé (aussi ou en particulier) à « Nicoleta, in memoriam ». Pourriez-vous nous en dire plus ?
Le livre est dédicacé « À tous ceux qui ont connu l’expérience Covid-19. À ceux qui sont restés, pour ne pas oublier, à ceux qui en sont morts, pour ne jamais les oublier », mais tout spécialement à ma chère sœur Nicoleta, arrachée à la vie par le Covid… la pandémie nous a violemment éprouvées (ma famille toute entière et moi). Mais il faut dire que souvent j’entendais parler d’une personne morte. À gauche, à droite, dans le milieu privé, dans le milieu professionnel, dans les cercles d’amis et de connaissances, on en parlait partout ; cela a été terrible. On voyait des personnes disparaître du jour au lendemain. Je dis « disparaître », mais c’est effectivement cette impression que l’on avait, que quelqu’un les avait enlevées. Et c’était le virus, le maudit virus contre lequel on ne pouvait rien… Mais on pouvait quand même quelque chose pour les victimes, pour leur éternelle mémoire, on pouvait écrire… C’est, du moins, ce que j’ai essayé.
« Tout ce que l’homme pouvait gagner au jeu de la peste et de la vie, c’était la connaissance et la mémoire. » Cette phrase tirée de La Peste d’Albert Camus constitue l’épigraphe de votre recueil. En quoi est-elle en résonance avec le contenu ou la raison d’être de votre recueil poétique ?
On vivait une autre peste, c’est ce que je sentais, c’était une évidence pour moi, et je n’étais pas la seule!… Camus revenait avec une actualité incroyable dans nos vies ! Il était pour moi une lumière dans la nuit de cette période, un guide spirituel, le rayon d’un espoir. Ensuite, c’était ce désir très fort de témoigner, le devoir de mémoire donc. Transmettre après avoir connu, même si la connaissance en fut amère, douloureuse.
3. Structure et réseaux thématiques
Vous avez structuré le livre en trois parties. Cette structure tripartite s’est-elle imposée seule à vous au cours de l’écriture, bien avant ou après ?
En fait, depuis le printemps 2020 (qui marque la déclaration du confinement), j’étais très inquiétée par cette situation. On vivait dans l’inhabituel. De temps à autre, je me mettais à écrire, c’étaient des impressions, des inquiétudes liées à l’état nouveau où nous vivions, au confinement comme manque de perspective, comme source d’interrogations… Plus tard, vers la fin novembre, je me suis rendu compte que j’avais déjà la première partie du recueil et que l’idée du triptyque pouvait bien tenir, aller avec la succession des faits. La maladie en était l’axe. C’était la rupture (dans le destin, dans l’écoulement des choses). Alors, les trois parties, comme trois étapes dans le devenir marqué par le virus si craint, m’ont apparu comme logiques, unies entre elles par l’épreuve. Entre un avant et un après, il y avait ce seuil terrible de la rupture, de l’insécurité, de l’incertitude. Heureusement que l’après fut possible, une chance demeure toujours quelque part, si violent que soit le désastre, il ne faut pas oublier cette leçon de l’espoir, de la résilience, de la reconstruction !
Dès le premier poème « A căzut cortina » (« Le rideau est tombé ») vous parlez de « Wuhan », de la « Chine », du « laboratoire » et vous mentionnez l’année noire « 2020 ». Pourquoi commencer par l’origine du virus ?
C’est dans la logique des choses que de commencer par l’origine. En plus, mon regard sur la pandémie est chronologique, il y a une structure temporelle du recueil : un Avant, un Après et, au centre, la Rupture comme atteinte au déroulement normal, linéaire des choses et des vies. Le rideau est tombé peut être lu littéralement et dans tous les sens : l’idée d’une fin annoncée, de la fin d’un mode de vie, la fin d’un spectacle du monde – le monde comme théâtre (où les masques ont tenu un rôle de choix), etc. J’ajoute une sorte de description-méditation sur ce fait, car tout le monde en parlait. Wuhan et la Chine étaient sur toutes les lèvres. On essayait de comprendre quelque chose à ce qui se passait autour, même si tout avait l’air ambigu, bizarre, inhabituel.
Qu’avez-vous voulu passer comme message dans le poème à teneur politique « Gri cotidian » (« Gri quotidien ») ?
C’est tout simplement une impression de grisaille généralisée. De souffrance perpétrée à plusieurs niveaux, d’une époque à l’autre, une forme d’oppression, de domination du mal dans nos vies. Le gri comme absence de couleur, de perspective, comme manque d’espoir.
« Prea tarziu » (« Trop tard ») est le poème le plus court du recueil. Au-delà de cette caractéristique, qu’est-ce qui fait sa particularité dans cette première partie du livre selon vous ? Faut-il y lire un jeu de forme et de fond entre le trop court et le trop tard ?
Plutôt un moment de pure sincérité désemparée qui n’a besoin d’aucun développement. J’avais éprouvé plusieurs fois dans la vie ce moment de tristesse indicible après la perte d’un être trop cher. Je me rendais compte que nous n’avions pas eu le temps de nous raconter toutes les choses dont on aurait voulu parler. Que nous nous sommes, pour une raison ou autre, ignorés dans ce que nous avions de plus important : la communication. On se sent si seul(e) après la mort d’un proche. Et la douleur est intimement liée (c’est comme ça que je l’éprouve) au fait de ne plus jamais entendre la voix chère, au silence et à la solitude qui seront si durs à porter !
Le poème « Timpul » (« Temps ») fait écho à la maison d’édition qui a publié votre livre. Est-ce une simple coïncidence ? Il développe aussi le thème du temps comme dans le poème évoqué précédemment. Quelle philosophie du temps se dégage de votre écriture en temps de crise de Covid-19 ?
Oui, le lien entre le titre de ce poème et le nom des éditions où j’ai publié plusieurs recueils de poésie n’est qu’une coïncidence. Mais le temps est une obsession dans Pandelirice, tout simplement parce que le temps c’est la vie, la vie et la mort tressées dans un déroulement, qu’on le veuille ou non. La crise de Covid-19 a été, parmi d’autres, un moment important pour une prise de conscience sur la fragilité de la vie et surtout sur le besoin de ne pas gaspiller ce trésor qu’est le temps de vivre ! J’assigne au temps, dans ces vers, un rôle et des valeurs très complexes, il est vu comme un autre Noé, je lui demande de nous embarquer sur son arche, donc de ne pas nous perdre, ne pas nous laisser disparaître ; mais de nous donner la chance d’un nouveau commencement. Vous pouvez donc bien lire dans ces suggestions l’idée d’un déluge, la période du Covid comme une menace pour l’humanité. On voulait se sauver, mon appel est lyrique, le contexte en a été dramatique.
Qui est Maria Pavel évoquée dans le poème éponyme ?
Maria Pavel est une ancienne professeure du Département de Français de l’université où j’enseigne. Elle est, malheureusement, morte de Covid. Sa mort m’a beaucoup marquée, car j’étais hospitalisée quand j’ai appris la triste nouvelle de son départ et, comme dans une sorte d’excès du destin, vis-à-vis de mon lit, il y avait une personne qui portait le même nom, c’était une coïncidence ; mais pour moi quelque chose de très douloureux, de difficile à gérer dans les conditions du stress produit par la terrible maladie.
En dehors de ce nom, une quinzaine de prénoms sont évoqués dans le poème « Recunostinta » (« Reconnaissance ») qui est le dernier poème de la deuxième partie du recueil intitulée « Ruptura » (« Rupture »). À qui rendez-vous hommage ?
C’est un hommage rendu au personnel médical soignant de l’hôpital où j’ai passé deux semaines en l’automne 2020. C’était ma façon de les remercier ! Ils sont des anonymes (pour la plupart) ; mais ils ont fait un travail immense, de dévouement et de sacrifice ! L’obsession des noms est liée, d’une certaine manière, au fait qu’ils étaient tous vêtus de ces combinaisons d’extraterrestres, ils portaient des masques, on ne les voyait pratiquement pas. On ne pouvait pas se rendre compte de la physionomie de ces personnes auxquelles on interagissait tout le temps. Tout ce que l’on en apercevait, c’était leurs yeux et leur nom (le badge où le prénom était marqué). Je notais les prénoms dans un agenda que je gardais à mon chevet. Cela a donné ce poème-hommage.
Les trois premiers poèmes de la troisième partie (« Dupa si mai departe » / « Après pour aller plus loin ») attirent l’attention respectivement par le prénom « Nicoleta », la date « 13 Martie 2021 » (« 13 mars 2021 ») et l’expression de la durée/distance « Un an de instrainare » (« Une année d›éloignement »). Ces trois poèmes sont-ils directement liés ?
Je pourrais plutôt avouer que beaucoup de liens se tissent entre les pages. D’abord entre les poésies de chaque partie du recueil. Ensuite, entre les trois parties – disons distinctes, mais qui prennent leur signification complète les unes par rapport aux autres, elles évoluent dans la relation et non pas seules. Les trois titres dont vous parlez marquent des temps forts (voire violents – surtout le premier) de mon existence pendant « l’étrange ère » (Ngamaleu, 2021).1 Il fallait, après l’épreuve si dure de la mort de ma sœur, après celle du confinement (épreuve généralisée à des communautés très larges), après l’impression poignante de perte du sens de la vie – vu les liens brisés, les menaces de l’égoïsme, de l’esseulement, et tant de formes du mal de notre époque, il fallait donc reconstruire un sens ! Quelle entreprise difficile, mais non impossible ! L’écriture m’a énormément aidé !…
4. Esthétique et traduction
Pour une question de genre. Comment caractérisez-vous, de façon globale, votre écriture dans ce texte ? Peut-on dire que votre recueil de poésie est une chronique, une élégie ou un journal-témoignage du dedans et du dehors de l’ère pandémique ?
Une sorte de poésie du mal, si vous voulez. D’une autre ère du mal. Mais le ton élégiaque accompagne et soutient le regard que je pose sur mon monde déstabilisé, éprouvé par le mal-covid, regard qui se dira pour témoigner. Un écho de mon temps… parmi d’autres échos, si fragile soit-il…
Certains poèmes ont des rimes. Qu’est-ce qui justifie ce choix dans les poèmes comme : « Numai greierii » (« Seuls les grillons »), « Intotdeauna sufletul » (« L’âme toujours »), « Recunostinta » (« Reconnaissance »), « La intrarea in lume » (« À la venue au monde »), « Poduri, drumuri, vindecatori » (« Ponts, chemins, guérisseurs »),2 qui se trouvent dans les deux dernières parties du recueil ? La traduction en français prendrait-elle en compte cet élément esthétique de l’écriture poétique ?
Il y a des poèmes qui viennent à l’esprit selon une scansion, un rythme, une musique. On entend leur musique avant les poèmes mêmes. C’est un peu la situation des textes que vous mentionnez ici. Plutôt leur choix que le mien. Je n’ai fait que de répercuter un rythme, une musique… Une traduction doit respecter l’esprit de l’original, sa stylistique, rendre un texte en une autre langue selon toutes les dimensions et nuances de l’original. Ma réponse est oui, sans faute !
Avez-vous pour intention de traduire ou de réécrire ce texte en français ? Si oui, pour quelles raisons ?
Oui, je pense encore traduire en français ce recueil (hélas, je ne l’ai pas fait jusqu’ici !), afin de l’offrir, par la langue, à d’autres lecteurs. D’une part, je sais que ce n’est pas commode d’écrire sur nos affaiblissements, nos maladies, nos souffrances ; mais, d’autre part, je crois que mes poèmes pourraient trouver échos dans beaucoup d’esprits, surtout chez ceux qui ont traversé des expériences similaires. Ensuite, je crois qu’il ne faut pas oublier les épreuves de l’existence. Les transmuer, oui, ça vaut quelque chose sur le chemin de la vie. Et, pour conclure, il ne faut pas ignorer la vertu thérapeutique de la littérature… La poésie peut guérir, faisons-lui confiance !
Je vous remercie pour toutes vos réponses !
Merci à vous de transmettre par l’intermédiaire de votre interview cette pensée qui ne m’appartient pas, mais que je partage, car j’y crois !
Notes
[1] Liliana Cora Foşalău a contribué avec deux poèmes (« Aveux » et « Les chemins, les ponts ») au recueil collectif L’Étrange ère et autres poèmes, dirigé par Armel Jovensel Ngamaleu. Lien : https://www.lagalerne.com/livre/19961355-l-etrange-ere-et-autres-poemes-vers-en-crise-collectif-stellamaris.
Déclaration de conflits d’intérêt
Les auteurs de cet entretien n’ont aucun intérêt concurrentiel à déclarer. L’entretien s’est déroulé virtuellement. Les auteurs remercient Anne Voeffray pour avoir cédé à titre gracieux la reproduction de sa photographie.
