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Entretien avec Hans Färnlöf – La motivation littéraire en débat - Cover

Entretien avec Hans Färnlöf – La motivation littéraire en débat -

Open Access
|Apr 2023

Full Article

Christophe Premat : Est-ce que vous pourriez présenter la genèse de ce livre dans votre parcours de chercheur ? Comment vous est venu l’idée d’une théorie de la motivation littéraire (Färnlöf, 2022) ?

Hans Färnlöf : C’est une idée qui remonte de loin. L’origine date des séminaires de Philippe Hamon, auxquels j’ai pu assister comme doctorant, en 1996–1997. C’est le chercheur francophone qui a exploré de manière approfondie la motivation sous différentes formes (Hamon 1973 et 1983). Dans ma thèse soutenue en l’an 2000 (Färnlöf 2000), je parlais en fait de la motivation sans le savoir. J’ai ensuite poursuivi un projet postdoctoral sur la motivation, puis j’y ai consacré plusieurs années de recherche couronnées par un semestre sabbatique en 2021. L’idée de proposer une synthèse de la motivation littéraire s’explique tout simplement par le manque d’un tel ouvrage francophone, joint à l’ambition de libérer cette notion d’un certain métadiscours (et donc emploi) réducteur auquel on va certainement revenir durant notre entretien.

Christophe Premat : Votre ouvrage assume une lignée pédagogique, en partant de définitions claires sur la différence entre motivacija (« cadre de référence externe », p. 52) et motivirovka (« causalité ou corrélation opérante dans le monde diégétique », p. 52). En effet, votre théorie de la motivation permet de comprendre la référentialité de la motivation (ses rapports avec divers champs de référence externes au texte) et la motivation diégétique (ce qui naît à l’intérieur même de l’histoire racontée). Vous analysez les débats des formalistes russes sur la configuration du récit avec des exemples tirés de la littérature française et vous clarifiez des nœuds théoriques en proposant le niveau « idéologique » dans la compréhension de la naturalisation du récit en discutant les thèses de Culler (1975). Est-ce que ce niveau permet de comprendre les naturalisations auctoriale et lectoriale ? Cette thèse est extrêmement intéressante car vous la travaillez à partir finalement d’une confrontation indirecte entre les pensées formaliste et structuraliste.

Hans Färnlöf : Vous avez raison de souligner cette distinction essentielle entre motivacija et motivirovka, rarement notée dans les études sur la motivation. En effet, la motivation diégétique relève toujours de la motivirovka, c’est-à-dire d’une motivation construite, fictionnelle, même quand elle puise dans le réel. Cela souligne également que ce champ de référence externe, ou « exodiégétique », peut tout autant appartenir à d’autres domaines qu’à la réalité, comme celui de l’idéologie. Quant à la naturalisation (Culler, 1975), c’est une variante poststructuraliste de la vraisemblance mise en relief par Genette (1968), conçue d’après l’idée alors à la mode que le texte littéraire est un objet étrange, et c’est pourquoi le lecteur doit le naturaliser (le raisonnement de Culler manque de clarifier les rôles de l’auteur et du lecteur, mais il tend vers cette dernière idée, alors que chez les formalistes, la motivation s’affiche davantage comme le résultat de stratégies auctoriales). Pour ce qui est du structuralisme, je reste plus proche des formalistes, surtout dans leur deuxième phase « pré-structurelle », centrée sur la fonction de la motivation à la fois par rapport à la construction interne (« endodiégétique ») et aux renvois externes (« exodiégétiques »). Parmi ces facteurs externes, l’idéologie était au centre de l’analyse de Genette, pour qui la présence de la motivation était considérée comme un ajout discursif appelé par la crainte de l’auteur de servir au lecteur une histoire « idéologiquement incorrecte ». Je dirais pour ma part que la motivation idéologique (c’est-à-dire une motivation diégétique identifiable dans le récit qui renvoie au champ exodiégétique de l’idéologie) permet de bien distinguer une représentation du réel mimétique (qui est transposable au réel, dans sa causalité) d’une représentation idéologique (qui repose sur une corrélation entre l’histoire et une vision particulière du réel). Ce dernier type de représentation est finalement le résultat d’un jugement du lecteur. Par contre, j’éviterais d’utiliser le terme de « naturalisation », puisqu’il relève d’un autre type d’approche (il me semble par ailleurs malheureux de parler d’une naturalisation de la littérature ; cela risque d’obnubiler le statut de création fictive du texte).

Christophe Premat : On a l’impression que votre travail venant compléter l’attirail théorique de la motivation littéraire renvoie finalement dos à dos deux mythes, le premier étant celui de la mort de l’auteur dans le sillage de la pensée structuraliste avec le privilège du texte et l’autre celui de la toute-puissance du contexte permettant d’éclairer la genèse culturelle d’une œuvre. Est-ce que votre travail ne vient pas réconcilier le texte et l’auteur pour le dire en des termes simples ?

Hans Färnlöf : C’est une remarque très perspicace. La toute-puissance du contexte vaut par ailleurs également pour les approches postmodernistes (ou « postclassiques », en narratologie) pour qui le texte comme objet n’existe plus, mais seulement comme virtualité interprétative en fonction du lecteur individuel. C’est de ma part une tentative pour ramener les études littéraires non pas vers le structuralisme ni vers l’idée d’une lecture objective, mais plutôt vers une certaine ouverture envers l’idée d’un texte fermé. De fait, il existe des intrigues dans un texte fictionnel, ce n’est pas quelque chose que le lecteur ajoute ; il existe des valorisations, des configurations symboliques, etc. Je reviens volontiers à Eco (1992), qui disait fort juste que le texte peut bien avoir de multiples significations, mais il ne peut pas pour autant vouloir dire tout et son contraire ! La réconciliation serait ici cette idée qu’il est possible de voir le texte comme un résultat de stratégies narratives employées par l’auteur (implicite). À chacun d’estimer ensuite à quel degré on doit associer cet auteur implicite avec l’auteur réel (autrement dit, estimer si l’analyse ou l’interprétation données semblent susceptibles de correspondre à l’intention de l’auteur). Or, tout comme chez les formalistes russes, je conçois cette image de l’auteur comme justement une image de l’écrivain comme auteur, et non comme personne historique, biographique, psychologique, sociologique, etc.

Christophe Premat : Dans les années 1960 et 1970, on voit en France, outre les approches marxistes et structuralistes, des théories littéraires enracinées dans la psychanalyse avec en particulier cette idée de « l’inconscient du texte » (Bellemin-Noël, 1996). Est-ce qu’on pourrait finalement intégrer l’inconscient à votre théorie de la motivation littéraire ?

Hans Färnlöf : Ce serait difficile, pour les raisons que je viens d’évoquer. Cela a un rapport avec l’idée de l’intention. Dans la perspective de la sémiotique de lecture dans laquelle je m’inscris, il n’est pas nécessaire de vérifier quelle a été ou aurait pu être l’intention de l’auteur réel. Cependant, toute analyse de la motivation, de même que toute analyse de stratégies narratives, accordent une fonction aux éléments de la composition. Décrire ces fonctions, c’est postuler non l’intention de l’auteur, mais du moins l’idée d’une intention (qu’on attribue à l’auteur implicite ou à l’image de l’auteur). Si nous entrons dans le domaine de l’inconscient, les faits textuels ne sauront relever d’une intention supposée, mais d’une absence d’intention consciente suppléée par un moteur inconscient. En paraphrasant Laplace, on pourrait dire que l’analyse de la motivation n’a pas besoin de cette hypothèse-là. Elle me semble même entrer en contradiction avec les postulats psychanalytiques. Par contre, on pourrait bien entendu détecter des structures ou significations psychanalytiques à condition de les voir comme le résultat de stratégies narratives (par exemple pour savoir si l’auteur semble avoir voulu jouer sur ces schémas, les utiliser, suggérer, etc.).

Christophe Premat : Votre ouvrage fait redécouvrir le formalisme russe avec des figures de premier plan à l’instar de Chklovski, Jakobson, Tynianov et Tomachevski. Si on met peut-être un peu à part Jakobson, est-ce que vous pensez que le formalisme russe a été quelque peu oublié dans les études narratologiques françaises ?

Hans Färnlöf : Je dois tout d’abord dire que je ne suis pas russophone. Je n’ai donc pas suivi entièrement ce domaine de recherche. Je ne me considère pas non plus comme spécialiste des formalistes russes, même si j’ai étudié un nombre assez considérable de leurs écrits ainsi que de commentaires de leur œuvre. Cela étant, j’ai pu constater en travaillant sur la motivation que, dans le domaine français, il existe peu d’études qui remontent aux sources. S’il m’est permis de signaler quelques exceptions importantes, je renvoie les lecteurs à l’excellent numéro de Communications (Depretto et al., 2018), qui rassemble les meilleurs narratologues dans le domaine du formalisme ainsi qu’aux travaux d’Aucouturier (1994), de Depretto[-Genty] (1991, 2009) et de Weinstein (1996). Ces études significatives mises à part, la plupart des interrogations sur la motivation partent de l’anthologie de Todorov (1965), qui donne une image variée mais forcément réduite des travaux des formalistes, ainsi que des travaux de Genette (1968) et de Barthes (1966, 1968, 1970), qui tous les deux reformulent les propos des formalistes d’une manière qui n’est pas assez relevée par les chercheurs. Dans d’autres cas, on peut formuler des idées qui sont déjà présentes chez les formalistes, mais sans renvoyer à leurs études ou peut-être sans les connaître (Ryan 2009). La recherche anglophone montre une réduction semblable, même s’il y a une tendance à ajouter l’étude de Culler (1975) à celle de Genette (1968). Il est important de souligner que ces deux critiques associent fermement la motivation à l’idée de la vraisemblance et au motif d’agir du personnage d’après la valorisation du récit par le lecteur. À la suite de Jakobson (1965) et des travaux structuralistes, on a en effet restreint l’étude de la motivation à concerner surtout le discours réaliste (Hamon, 1973). Cela vaut dire qu’on se pose essentiellement la question de savoir si le lecteur trouve que la motivation est réussie (vraisemblable, naturelle) ou non. On perd quelque peu la possibilité d’étudier la poétique de la motivation dans ses phases différentes à travers l’histoire littéraire. À ce propos, Schmid (2020) a fait une admirable « contre-étude » en analysant les méandres de la motivation à partir de la Renaissance jusqu’au postmodernisme. L’étude théorique de Sternberg (2012) forme par ailleurs l’autre texte incontournable si l’on veut comprendre toutes les facettes de la motivation en tant que notion opératoire, dans le prolongement des nuances introduites par les formalistes.

Christophe Premat : Selon vous, quelle est la pertinence du concept de motivation littéraire dans les études narratologiques contemporaines ?

Hans Färnlöf : Je pense que Sternberg (2012) et Schmid (2020), qui viennent d’être mentionnés, ont parfaitement démontré la pertinence de la motivation littéraire. Sternberg démontre sa pertinence théorique, en tant que notion embrassant de multiples aspects de la création littéraire, comme la référentialité, la fictionnalité, la composition. Ces questions peuvent être abordées dans une perspective auctoriale (comme résultat d’une intention réelle ou supposée), textuelle (comme le produit du texte en tant qu’objet) ou lectoriale (comme résultat de la lecture), ce qui nous fait contourner l’impasse cognitive consistant à s’appuyer sur la référentialité du texte vue par le lecteur individuel (toutefois sans presque jamais entreprendre des études empiriques chez les vrais lecteurs que ces mêmes lectures ou analyses sont censées représenter) au détriment de la nature fictionnelle du texte. La motivation littéraire nous place dans la dynamique entre mimésis et sémiosis, entre création et réception, entre objet écrit et processus de lecture. En cela, la motivation littéraire, dans ses variantes, reste bien plus souple que la terminologie de Genette, qui s’applique uniquement sur le texte comme objet figé (par des termes comme pause, analepse, paralepse, etc.). L’étude de la motivation renvoie toujours à une contextualisation (auctoriale, historique, générique, esthétique, etc.) une textualisation et à une idée de composition. Ensuite, Schmid a démontré que la motivation s’applique à tout récit, et qu’elle ne doit donc pas être limitée au réalisme ni à l’idée de vraisemblance. Dans ses études, la motivation devient une notion clé pour esquisser une poétique historique, embrassant à la fois le mode de composition et la thématique mise en œuvre. J’espère avoir pu contribuer à ce mouvement critique en proposant une terminologie un peu plus affinée de la motivation littéraire en distinguant ses différents niveaux (diégétique, endodiégétique, exodiégétique et téléodiégétique) et ses modes (mimétique ou artistique). Grâce à cela, je crois que la motivation possède désormais une bonne puissance pédagogique. Les étudiants comprennent fort bien qu’un élément littéraire trouve sa place et sa fonction dans la composition par rapport à des paramètres internes et externes au texte, et que cette fonction puisse être de nature multiple (garantir la cohérence, reprendre un topos, préparer une suite, expliquer un comportement, rendre possible un développement, etc.). J’espère que la terminologie affinée que j’ai lancée, en suivant de près les idées des formalistes russes, fourniront des outils pratiques pour l’analyse du récit.

Christophe Premat : À la fin de votre ouvrage, vous proposez d’appliquer ce concept à d’autres littératures comme la littérature francophone contemporaine avec des exemples tirés d’Amélie Nothomb (2012) et de Tahar Ben Jelloun (2014). On a l’impression que vous dépassez les thèses classiques de l’intertextualité (Kristeva, 1969) et du palimpseste (Genette, 1982) pour envisager une série de motivations (littéraire, sémiologique, idéologique). Pourriez-vous revenir sur cet aspect ?

Hans Färnlöf : Kristeva a fourni une perspective importante, quoique déjà avancée par Bakhtine et son dialogisme, en soulignant la dimension de réécriture, de cohésion et de suivi dans la création littéraire, sans peut-être présenter des modèles pratiques pour effectuer des analyses. Genette a défini une terminologie pour bien définir différents types de transtextualité. Cependant, chez et autour de Genette, on tombe souvent dans des discussions formelles sur la constitution de ses systèmes au risque d’oublier l’analyse concrète des textes. C’est comme si le métadiscours était plus important que la lecture (ce qui est tout à fait dans la lignée structuraliste, par ailleurs). Ce qui m’intéresse chez Nothomb et Ben Jelloun, en l’occurrence, c’est leur réécriture des contes de Perrault. Je ne veux pas railler, mais le plus important pour Genette serait de décider quels termes utiliser pour catégoriser les différents types de transtextualité qu’on peut détecter dans leurs écrits et pourquoi son système doit être suivi à tout prix ; le plus important pour moi est d’explorer l’écriture de Nothomb et Ben Jelloun en étudiant comment ils modifient les contes entre autres par ce que j’appelle des « surmotivations », c’est-à-dire des motivations ajoutées qui ne figurent pas dans le texte original. En étudiant la mise en récit, et la motivation modifiée (qui l’est de plusieurs manières), il est possible de mieux dégager ces dimensions que vous avez mentionnées et de réfléchir sur le statut générique et idéologique du texte : comment écrire des contes modernes ? Dans cette perspective, la notion de la motivation littéraire me semble bien partie pour occuper une place évidente dans les approches en vogue aujourd’hui, où nous voyons un retour vers les études du texte comme un objet construit, sans oublier que cette construction participe à des contextes variés toujours en évolution.

Déclaration de conflits d’intérêt

Il n’y a pas de conflits d’intérêt. L’entretien avec Hans Färnlöf a été réalisé par l’un des co-rédacteurs en chef de la revue. Hans Färnlöf a publié son ouvrage chez Classiques Garnier en août 2022. Il a ensuite rédigé une entrée sur la notion de la motivation pour le glossaire du RéNaF, disponible sur https://wp.unil.ch/narratologie/2022/09/motivation-litteraire-literary-motivation/. Un entretien avec l’auteur a aussi été réalisé par Raphaël Baroni pour le site Vox Poetica. Cet entretien est disponible sur https://vox-poetica.com/entretiens/intFarnlof.html.

DOI: https://doi.org/10.16993/rnef.101 | Journal eISSN: 2003-0401
Language: French
Page range: 21 - 26
Submitted on: Mar 31, 2023
Accepted on: Mar 31, 2023
Published on: Apr 12, 2023
Published by: Stockholm University Press
In partnership with: Paradigm Publishing Services

© 2023 Christophe Premat, Hans Färnlöf, published by Stockholm University Press
This work is licensed under the Creative Commons Attribution 4.0 License.