
Forêts boréales et rivières intérieures : vers une poétique transnordique à partir d’Emmanuelle Pierrot
Abstract
La version qui n’intéresse personne (2023) d’Emmanuelle Pierrot déconstruit les images idéalisées du Nord canadien. Le roman entraîne son lecteur dans un Yukon contemporain où le mythe boréal du Klondike (blancheur salvatrice, pureté régénératrice) se heurte à des réalités marquées par l’isolement, la précarité et les traces coloniales. À travers la voix de Sacha, narratrice francophone en errance, le récit met en lumière une nordicité critique : un espace où se croisent fractures de genre, mémoire coloniale et quête d’appartenance, loin des représentations héroïques de l’exploration.
Cette lecture articule plusieurs approches : la narratologie pour comprendre la voix fragmentée et introspective du roman ; le socio-discursif pour interroger les rapports de pouvoir et de marginalité ; l’écopoétique pour saisir le paysage comme acteur de mémoire et de conflit. Les travaux de Daniel Chartier sur l’imaginaire du Nord, ceux d’Augustin Berque et Jonathan Bate sur le rapport au milieu, ainsi que les réflexions de Judith Butler et Ann Cvetkovich sur le genre et les affects, éclairent cette analyse.
Le roman de Pierrot dialogue ici avec Homo Sapienne (2014) de Niviaq Korneliussen, qui explore la jeunesse queer à Nuuk, et avec Les Prophètes du fjord de l’Éternité (2012) de Kim Leine, fresque sur le Groenland colonial danois. Ce croisement met en lumière une poétique transnordique critique : un Nord pluriel, traversé de fractures et de mémoires, loin des cartes postales boréales.
© 2026 Laurent Poliquin, published by Stockholm University Press
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