Skip to main content
Have a personal or library account? Click to login
Esthétique de l’effondrement dans le monde francophone Cover
Open Access
|Mar 2025

Full Article

Credits: France Cadet Raphus Cucullatus, 2020 Gallery of Extinct Species series Inkjet prints, invisible UV ink, 50x50cm © France Cadet

L’avènement du troisième Reich surprit certes mon jugement politique, mais pas la peur à laquelle j’étais déjà inconsciemment préparé. Tous les thèmes de la catastrophe permanente m’avaient déjà frôlé de si près, les signes avant-coureurs de l’éveil allemand m’avaient marqué de façon si indélébile que je les reconnaissais dans tous les traits de la dictature hitlérienne : et, dans ma folle terreur, j’avais l’impression que l’État total avait été inventé spécialement contre moi pour me faire subir ce qui, dans mon enfance qui fut son ère primitive, m’avait été épargné (Adorno 2003 : 257–258).

Dans ces propos, Theodor Adorno esquisse les contours de l’effondrement de la société allemande sous le nazisme. Tel un cauchemar revenant hanter les lieux d’un traumatisme originel, sa perception est marquée par une angoisse anticipatrice, fondée sur des signes précurseurs qu’il associe à une « catastrophe permanente ». Cette expression souligne la continuité du désastre, un effondrement s’inscrivant non dans un événement ponctuel, mais dans une trajectoire temporelle et culturelle. Cette analyse permet d’approfondir deux aspects : la catastrophe comme structure permanente – un état de crise dépassant la simple rupture historique pour s’inscrire dans une ontologie sociale et culturelle – et la manière dont les signes avant-coureurs, souvent ignorés ou sous-estimés, contribuent à l’émergence des régimes totalitaires. Autrement dit, l’effondrement n’est pas seulement devant nous ; il représente un retour possible de traumatismes passés ainsi que l’avènement d’une situation arrivée à maturité. Il serait donc naïf de le considérer comme un phénomène purement futuriste, déconnecté de notre histoire (Diamond 2005 ; Afeissa 2014).

Depuis quelques années, on observe une émergence de discours et de textes sur l’effondrement dans le monde francophone. Conférences enregistrées, nouveaux médias (Thinkerview, par exemple) et textes littéraires contribuent à imposer l’idée que les sociétés contemporaines sont confrontées à des crises majeures (Premat 2019a : 188). Crises environnementales, économiques ou sociales, ces phénomènes interpellent par leur urgence et la diversité des réponses qu’ils suscitent, dans la sphère scientifique comme dans l’imaginaire collectif. Ce numéro spécial de la Revue nordique des études francophones explore les multiples facettes de ces discours et les esthétiques qui les sous-tendent pour en proposer des lectures critiques. Un récent numéro de la revue Ecozon@ a exploré comment la prise de conscience de la crise écologique suscite de nouveaux récits de l’effondrement, dépassant les visions apocalyptiques classiques pour intégrer une perspective posthumaine (Bédard-Goulet & Premat 2023 : 3). Ces récits interrogent la place de l’humain dans un monde en effondrement et la nécessité d’une collaboration avec le non-humain pour aménager les conditions de la survie de tous. Ils mettent en lumière la complexité de la relation humain-environnement, remettant en question les conceptions occidentales et anthropocentriques de la fin du monde et intégrant des perspectives issues de différentes cultures et cosmologies, comme le pachakuti andin (Belmar Shagulian 2023 : 23). Ce cycle cosmique de destruction et de renouveau offre une perspective alternative sur l’effondrement et l’extinction, en donnant la parole aux êtres terrestres qui dénoncent l’extractivisme moderne.

Dans cette optique ontologique autochtone, une étude précédente sur les écrivaines innues francophones a investi la notion de « survivance » comme forme de résilience collective (Premat 2019b). Contrairement à une vision apocalyptique d’effondrement total, la survivance se manifeste dans la capacité des communautés à préserver leur identité et leurs traditions malgré les traumatismes historiques. L’étude de Kuessipan de Naomi Fontaine et de la poésie de Rita Mestokosho illustre comment ces autrices, par un style minimaliste, transmettent les valeurs et la beauté de leur culture innue. La littérature devient alors un outil de résistance et de reconstruction, créant un contre-récit qui conteste la narration coloniale. L’analyse de La Saga des Béothuks (Assiniwi 2000) propose une autre vision de l’effondrement, caractérisée par un effacement total dû à la colonisation (Premat 2023 : 35). Ce roman retrace l’histoire du peuple béothuk, de sa fondation à son extinction, en soulignant la mémoire collective, les relations entre les Béothuks et les autres groupes, et le rôle des femmes dans la préservation de leur culture (Premat 2023 : 31). L’effondrement est décrit comme un processus graduel marqué par l’exploitation, l’assimilation forcée et la perte progressive d’identité. La disparition des Béothuks représente les conséquences des dynamiques coloniales de domination et d’effacement culturel. Bernard Assiniwi utilise le roman historique pour résister à ce processus et transmettre un héritage culturel et une mémoire collective forte. Dans de tels récits littéraires et autres analyses contemporaines, l’effondrement provoque une désillusion face à l’idéal de progrès, mais aussi une potentialité critique et transformatrice.

En parallèle à ces récits inspirés des cultures autochtones et de leur résistance face aux catastrophes coloniales, un nombre croissant d’œuvres contemporaines s’attachent aux effondrements allant de pair avec l’ontologie naturaliste moderne qui repose sur une séparation entre nature et culture (Latour 1991). La distance entre humain et non-humain rend possible une surexploitation de la nature menant à la crise écologique actuelle (Stépanoff 2024). Ce phénomène est souligné dans des œuvres qui abordent les processus anthropocentriques en jeu, par exemple, dans l’extinction anthropogénique des espèces (Bédard-Goulet 2024a). Ces œuvres mettent en lumière les désirs contradictoires qui animent les humains vis-à-vis des non-humains : à l’écart creusé entre les uns et les autres répond un besoin de préserver les espèces en voie de disparition. La littérature et l’art donnent forme à ces volontés opposées en empruntant à des dispositifs partagés par la science et la rhétorique, telle la liste, questionnant dès lors l’autorité de la science dans l’économie générale des discours (Bédard-Goulet 2024b). L’effondrement, qu’il concerne la biodiversité, un empire ou le monde tel que nous le connaissons, affecte nécessairement les discours et est formé par ceux-ci.

Les articles de ce numéro de la Revue nordique des études francophones offrent un panorama complexe des discours sur l’effondrement. L’idée d’effondrement n’est pas nouvelle en soi. Ainsi, l’article de Béatrice Ochlinski explore la présence de motifs littéraires annonciateurs de l’effondrement dans deux textes : une nouvelle d’Eugène Mouton (1872) et un article de George Sand (1873). Contrairement à l’idée d’une découverte récente du concept d’effondrement, ces textes démontrent que la fin de la société industrielle et l’impact de l’activité humaine sur l’environnement étaient déjà des préoccupations au XIXe siècle (Ochlinski 2025). S’appuyant sur les travaux d’historiens comme Fressoz, Locher (2020) et Bonneuil (2016), l’article reconstitue une « imagerie littéraire collapsologique » précoce (Citton & Rasmi 2020). Mouton et Sand, par des styles différents (fiction satirique et plaidoyer engagé), alertent le public sur les dangers de la déforestation, de l’épuisement des ressources et du réchauffement climatique Le texte souligne la similitude des inquiétudes environnementales du XIXe siècle avec celles du XXIe siècle, mettant en lumière la récurrence de certains topoï littéraires liés à l’effondrement. L’article explore également les différentes approches stylistiques et rhétoriques employées par les deux auteurs et leur manière de traiter les questions de la croissance démographique, de l’exploitation des ressources et des conséquences de l’activité humaine sur le monde vivant. Aux discours précurseurs du XIXe siècle sur les conséquences dévastatrices de la société industrielle sur l’environnement succèdent les discours du XXe siècle sur l’apocalypse nucléaire qui menacent la survie de l’humanité. L’article d’Anne Rumin s’intéresse à la manière dont ceux-ci sont ensuite « recyclés » par les discours contemporains de la collapsologie qui elle se concentre sur un effondrement systémique qui aurait déjà eu lieu. S’appuyant sur les travaux d’Hicham-Stéphane Afeissa (2014) sur les équivalences discursives entre discours catastrophistes et motifs discursifs millénaristes, l’article s’attache au glissement discursif successif de la menace nucléaire au catastrophisme écologique dans un corpus d’écrits collapsologiques, mettant en lumière la dimension eschatologique de l’écologie politique et permettant « d’en redéfinir le projet démocratique depuis une conception du temps pleinement catastrophiste ». L’autrice propose une stimulante analyse qui éclaircit l’autorité des discours catastrophistes autant que leur contenu, ainsi que la construction politique du temps qu’ils souhaitent défendre (Rumin 2025).

Ensuite, l’étude « La destruction d’un élevage industriel » analyse un motif littéraire où la chute d’un système agricole intensif métaphorise les tensions sociétales liées à l’exploitation de la nature (Daillère 2025). L’effondrement s’enracine ainsi dans une perte de sens, dévoré par la cupidité commerciale. L’article de Julien Daillère identifie l’effondrement comme une « configuration narrative récurrente », caractérisée par des traits thématiques et fonctionnels spécifiques. L’analyse se concentre sur deux romans des années 2010, Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo (2016) et 180 jours d’Isabelle Sorente (2013), pour illustrer la variété des approches et des significations associées à ce topos. La destruction de l’élevage est souvent présentée comme le dénouement d’une histoire, impliquant de la violence et de la mort, et symboliquement liée à des thèmes plus larges d’effondrement, de perte de sens et de remise en question des modèles d’élevage industriel. L’article distingue deux fonctions principales de ce topos : une fonction de « vigie » qui alerte sur l’effondrement possible, et une fonction de « boussole » qui suggère des alternatives et des chemins de résilience. Del Amo et Sorente montrent que, bien que partagé, le topos se déploie de manière diverse, selon des registres allant du tragique au burlesque, en fonction des choix stylistiques et narratifs de chaque écrivain. Enfin, l’analyse de Julien Daillère contraste les approches de Del Amo et de Sorente, qui, bien que traitant du même sujet, proposent des visions différentes de l’effondrement et de ses possibles issues.

L’approche poétique d’Hélène Dorion dans Mes forêts (2021) explore la réflexion sur les désastres collectifs tout en offrant un espace de résilience et de renouvellement. L’ouvrage, écrit en grande partie pendant la pandémie de Covid-19, adopte une structure en spirale qui reflète le processus même de la pensée et de la création poétique (Cadinot-Romerio 2025). L’étude de Sylvie Cadinot-Romerio met en évidence la progression du recueil : d’une harmonie initiale avec les cycles naturels, la conscience du sujet poétique est brusquement confrontée aux crises historiques et écologiques, ce qui l’amène à une méditation sur l’effondrement collectif. L’article souligne le prophétisme poétique de Dorion, qui propose un salut possible par la poésie. Si cette issue demeure thématique (un rêve d’espoir), elle est aussi réalisée dans les formes mêmes du langage poétique, qui précèdent et dépassent ce qui est dit. L’étude met en lumière la manière dont Dorion utilise la métaphore des forêts pour explorer l’être, le temps et l’histoire, cherchant à articuler une réponse poétique aux désastres contemporains. L’analyse montre également comment l’écriture de Dorion, en intégrant réflexions philosophiques et expériences sensibles, devient une manière de réparer le monde en révélant ses failles et en suggérant une possible réconciliation avec le vivant. Finalement, Mes forêts est présenté comme un ouvrage qui inscrit la poésie dans un mouvement de pensée, à la fois contemplatif et prophétique, visant à renouveler notre rapport au monde.

L’article « Néoruralité catastrophiste et imaginaire post-apocalyptique » de Jean Autard analyse le croisement entre les pratiques concrètes de survivance écologique et les imaginaires littéraires, interrogeant les continuités et ruptures entre fiction et expérimentation sociale. Il explore les convergences entre les discours des néoruraux catastrophistes et les récits post-apocalyptiques de la littérature francophone à l’aide de quatre romans représentatifs de cet imaginaire : Ravage (Barjavel 1943), Malevil (Merle 1972), Le Feu de Dieu (Bordage 2009) et Et toujours les forêts (Colette 2020). Ces œuvres fictionnelles et les pratiques néorurales d’aujourd’hui partagent une vision eschatologique de l’effondrement de la société industrielle et l’idée d’un refuge dans la ruralité. L’article souligne que cet imaginaire post-apocalyptique est structuré selon des canons culturels spécifiques (Autard 2025). Contrairement aux récits américains qui puisent dans l’imaginaire de la wilderness et des pionniers, les récits français opposent un Paris décadent aux campagnes perçues comme un refuge naturel et nostalgique. Cette dichotomie reflète un agrarisme latent et un romantisme paysan, inscrits dans l’histoire rurale française. Le texte analyse également la dimension idéologique de ces récits, qui peuvent véhiculer un conservatisme familial patriarcal et une vision hobbesienne de l’effondrement. L’article met en garde contre l’ambiguïté politique de cet imaginaire : s’il peut nourrir un message écologiste et technocritique, il risque aussi d’alimenter des formes de ressentiment social et des tentations écofascistes. En conclusion, l’auteur insiste sur l’importance d’une lecture critique de ces représentations pour éviter que l’écologie et la quête d’autonomie ne soient associées à des idéologies réactionnaires. L’article propose ainsi une réflexion sur la manière dont ces imaginaires façonnent nos perceptions de l’effondrement et de ses débouchés éventuels.

L’article « Esthétique de l’effondrement ou injonction au bonheur ? La littérature francophone à l’aune de la psychologie positive » de Flavien Falantin examine l’opposition entre l’esthétique littéraire de l’effondrement et les discours sur le bonheur dans les sociétés contemporaines. Il explore comment la littérature francophone reflète et interroge les contradictions entre l’idéologie de la résilience, promue par la psychologie positive, et les crises écologiques, économiques et sociales du XXIe siècle (Falantin 2025). Flavien Falantin met en lumière l’influence croissante de la psychologie positive, instaurée par Martin Seligman (2002), qui encourage le bien-être individuel et la résilience face aux difficultés. Ce courant est critiqué par des penseurs comme Eva Illouz (Illouz & Cabanas 2018), qui y voit un instrument du néolibéralisme, masquant les inégalités systémiques sous des injonctions au bonheur personnel. En parallèle, la littérature contemporaine développe une esthétique de l’effondrement à travers des dystopies qui dénoncent la catastrophe environnementale et les limites du capitalisme. L’article analyse comment ces œuvres, souvent ancrées dans un registre documentaire, mettent en scène des personnages scientifiques et activistes, illustrant une prise de conscience face aux crises. Cependant, il souligne aussi le paradoxe de ces fictions : si elles alertent sur l’avenir, elles risquent d’induire un sentiment d’impuissance et de repli sur soi, contribuant ainsi au phénomène de la citadelle intérieure où l’individu se concentre sur son bien-être personnel plutôt que sur une action collective. Enfin, l’étude explore le rôle potentiel de la littérature comme outil de réparation sociale et psychologique. Certains auteurs, comme Foenkinos (2024) ou Cusset (2023), privilégient une approche plus optimiste, tandis que d’autres, comme Houellebecq (2005), expriment un profond scepticisme à l’égard des injonctions au bonheur. L’article conclut sur la nécessité pour la littérature de naviguer entre la dénonciation des dérives du monde contemporain et la recherche de solutions pour panser ses blessures.

Ce numéro ambitionne de montrer que les discours sur l’effondrement ne se limitent pas à une fascination pour la catastrophe, mais offrent une grille de lecture critique pour comprendre les enjeux contemporains et imaginer d’autres possibles. En croisant les champs littéraires, écologiques et philosophiques, il invite à repenser les crises de notre époque et les réponses qu’elles exigent. Il met ainsi en perspective les esthétiques proposées et recherchées dans les littératures francophones aux discours collapsologiques portant sur les défis sociétaux liés à l’adaptation à un environnement considérablement dégradé (Latouche 2014 ; Servigne & Stevens 2015 ; Bihouix 2019).

Notes

[1] https://www.magnbergvallsstiftelse.nu/ (Dernière visite 3 février 2025).

Déclarations de conflits d’intérêt

Ce numéro s’inscrit dans la lignée de travaux antérieurs réalisés par Sara Bédard-Goulet et Christophe Premat avec entre autres la publication du numéro « Contemporary Collapse: New Narratives of the End » publié en 2023 par la revue Ecozon@ (Bédard-Goulet & Premat 2023). Ce numéro a fait l’objet d’un financement de la fondation Magnus Bergvall (2024-1177) qui soutient la dissémination des recherches francophones en Suède et plus généralement dans les aires scandinaves et nordiques.1 Ce numéro a été soutenu par la subvention PRG1504 du Conseil de recherche estonien. Les auteurs tiennent à remercier France Cadet, qui a autorisé la reproduction de son œuvre d’art à titre gracieux.

DOI: https://doi.org/10.16993/rnef.183 | Journal eISSN: 2003-0401
Language: French
Page range: 1 - 6
Submitted on: Feb 8, 2025
Accepted on: Feb 8, 2025
Published on: Mar 20, 2025
Published by: Stockholm University Press
In partnership with: Paradigm Publishing Services

© 2025 Sara Bédard-Goulet, Christophe Premat, published by Stockholm University Press
This work is licensed under the Creative Commons Attribution 4.0 License.