Introduction
L’article s’intéresse aux multiples formes qu’a pris le cyberharcèlement d’une influenceuse française de sport extrême, Manon Lanza, à la suite de sa participation au GP Explorer 2, le 9 septembre 2023. Cet événement est une course automobile de Formule 4 de 15 tours, entre créateur⸱rices de contenu, organisée par Lucas Hauchard, alias « Squeezie », au circuit des 24 Heures du Mans. La course comptait 24 pilotes (6 femmes et 18 hommes) dont des rappeurs célèbres comme SCH, Soso Maness ou Kekra. Cette édition a été un succès d’audience réunissant 60 000 spectateur⸱rices en tribune et plus d’1,3 millions de connexions simultanées sur la plateforme de streaming Twitch, battant tous les records de la sphère francophone.1 Toutefois, le GP Explorer a surtout été marqué par un accident entre Manon Lanza et Maxime Biaggi. Durant le second tour, les deux apprenti⸱es pilotes ont accroché leurs monoplaces, ce qui a entraîné leurs forfaits. Afin d’assurer leur sécurité et leur évacuation, la course a été gelée durant 7 tours sur les 15 prévus. Parce que Manon Lanza était à l’origine du dépassement qui a provoqué l’incident et qu’elle est une femme, elle a immédiatement été jugée coupable. Des milliers d’internautes ont pris la vidéaste pour cible, lui reprochant d’avoir « gâché l’événement ». En l’espace d’une journée, l’influenceuse est mentionnée près de 65 000 fois sur X (France Trends, 10/09/2023).
La créatrice de contenu est également devenue la cible de vidéastes proches de la « culture du lol » que Dupré et Gramaccia (2020) définissent comme « […] la propension à bâtir un collectif soudé autour de pratiques consistant à tourner en dérision, sur Internet, une victime émissaire ». Les youtubeurs impliqués, uniquement des hommes et proches des courants masculinistes, ont usé d’un discours confus, prétendument humoristique mais véhément, qui présumait de la responsabilité de Manon Lanza dans l’accident. Ces prises de position ont alimenté des « espaces commentaires »2 hostiles véhiculant de nombreuses cyberviolences dont des discours de haine. Rappelons que les séquences linguistiques haineuses peuvent être directes (Lorenzi Bailly et Moïse 2021) ou dissimulées (Baider et Constantinou, 2019) sous forme de clichés, comme ici « femme au volant, mort au tournant » ou d’humour inspiré de mèmes (« Kouizine ! »). Parallèlement, et à défaut d’avoir un soutien réactif de la part des autres participant⸱es et de l’organisation, Manon Lanza a incarné, presque seule, le contre-discours et a témoigné dans trois émissions diffusées sur YouTube entre le 12 et le 14 septembre 2023.
Afin de mieux comprendre le phénomène de cyberharcèlement et ses manifestations sur les réseaux socionumériques (« RSN »), nous avons constitué un corpus multimodal composé de vidéos mises en ligne sur YouTube, et de leurs commentaires, ainsi que de nombreux tweets postés entre le 9 septembre et le 15 septembre 2023. Nous avons fait le choix de nous intéresser spécifiquement aux mécanismes inhérents aux discours de haine et de nous orienter sur les narratifs développés à la suite de l’incident du GP Explorer 2.
Notre propos sera articulé en trois parties avec pour point de repère la notion de cyberharcèlement et la diversité de ses réalisations sur les RSN. Premièrement, nous présenterons un état de l’art sélectif sur les violences verbales, des éléments définitoires du discours de haine et du cyberharcèlement, puis notre méthodologie de recherche. Dans un second temps, nous explorerons le caractère plurisémiotique du harcèlement de Manon Lanza, les pratiques médiatiques et langagières inhérentes aux youtubeurs masculinistes et à leur communauté, ainsi que le contre-discours et sa réception. Enfin, nous terminerons notre étude en analysant des argumentaires misogynes attribuant à la féminité de Manon Lanza la responsabilité de l’accident et son « attitude arrogante ».
L’article prend place dans le cadre du projet doctoral « COMPREVE : comprendre, prévenir et modérer les violences en ligne », financé par le programme ÉMERGENCE de la région Occitanie. Cette étude constitue une première étape dans un programme plus large, qui vise à mieux appréhender la circulation des cyberviolences sur les RSN. Les recherches actuellement menées s’intéressent aux pratiques de modération autonomes sur Twitch mettant en avant les disparités dans la perception et la régulation des violences selon les espaces socioculturels. À terme, le projet COMPREVE permettra la création de ressources destinées à la lutte contre les violences numériques.
État de l’art
Depuis le début des années 2000, de nombreux travaux sur les violences verbales ont été entrepris en sciences du langage. Ces recherches s’inscrivent à mi-chemin entre sociolinguistique et analyse du discours, ce que Claudine Moïse et Marty Laforest (2013 : 85) présentent comme relevant de la « sociopragmatique d’analyse du discours ». Claudine Moïse, Cristina Schultz-Romain, Béatrice Fracchiolla et Nathalie Auger (2013) discernent trois catégories de violences verbales que nous rappelons de manière succincte, car déjà très commentées dans la littérature scientifique :
– La violence fulgurante qui se caractérise notamment par des durcisseurs, insultes, des actes de condamnation laissant transparaître une montée en tension.
– La violence polémique qui se focalise sur l’argumentaire, les échanges d’idées et se matérialise dans de l’ironie ou des formes d’attaques ad hominem.
– La violence détournée, plus difficile à saisir. Elle apparaît dans des formes de coopération feintes ou ambigües, comme lors de débats politiques filmés ou d’émissions télévisées (Turbide et Laforest, 2015; Moïse et Oprea, 2015).
Le groupe de recherche pluridisciplinaire Draine (Haine et rupture sociale : discours et performativité)3 s’intéresse plus particulièrement aux discours de haine. L’ouvrage La haine en discours (Lorenzi Bailly et Moïse, 2021) définit un socle commun aux différents discours de haine qui doivent être analysés selon un continuum de violence verbale. Haine et violence sont à distinguer dans la mesure où le discours de haine est un produit des violences verbales, mais toutes les violences verbales ne sont pas haineuses. La haine se construit en opposition à une altérité, réelle ou fantasmée, et est marquée par un contexte socioculturel normatif.
La haine peut être directe ou dissimulée. Le discours de haine direct est défini comme tel par Lorenzi Bailly et Moïse (2021 : 12) à partir du moment où il remplit les trois conditions suivantes. Premièrement, le discours doit revêtir une dimension pathémique. Cela renvoie au pathos tel que défini par la rhétorique aristotélicienne qui fait appel aux émotions, à l’affect, à la sensibilité. Deuxièmement, le discours de haine direct renvoie forcément à la négation de l’altérité. Enfin, il doit avoir recours à des actes de condamnation, c’est-à-dire à des formes de violence verbale qui malmènent l’identité d’autrui. Cela peut aller du degré le plus simple de l’insulte à la menace de mort. Toutefois, toutes les formes de haine ne sont pas aussi explicites et identifiables, à l’instar du discours de haine dissimulée (« DDH »).
Pour Fabienne Baider et Maria Constantinou (2019), la haine dissimulée réside dans des préjugés, des images et dans la mémoire des discours en circulation. Les DDH peuvent s’exprimer par l’humour ou l’ironie et reposent le plus souvent sur des stéréotypes et des clichés. Cette distinction entre haine directe et haine dissimulée avait déjà été conceptualisée auparavant par Assimakopoulos, Baider et Millar (2017 : 4) en opposant soft hate speech et hard hate speech :
“In this regard, there seem to be two different categories of hate speech. On the one hand, there is what could be called hard hate speech, which comprises prosecutable forms that are prohibited by law, and on the other, there is soft hate speech, which is lawful but raises serious concerns in terms of intolerance and discrimination”
Les auteur·rices avaient fait le choix d’opérer une distinction sur une base juridique plutôt que linguistique. Cela étant dit, cette définition pose question à l’heure de l’hyperconnectivité sur les réseaux sociaux. En effet, la notion de discours de haine est encore floue dans le droit international. Le Conseil de l’Europe écrit qu’il n’existe pas une acception commune pour le droit international et que l’émergence des médias sociaux rend nécessaire des travaux plus aboutis afin de circonscrire le phénomène.4 Dans cette perspective, on peut citer les productions de Julien Longhi et Samuel Vernet (2023) ou le numéro 125 de la revue Mots. Les langages du politique (Monnier, Seoane, Hubé, Leroux, 2021) consacré au discours de haine sur les RSN. Ces deux publications relèvent notamment la nécessité de recourir à une grille d’observation pluridisciplinaire, si l’on souhaite pleinement appréhender la haine en ligne.
Malgré un intérêt croissant et des études poussées aux plans académique et politique, la définition du cyberharcèlement reste instable (Blaya, 2018 : 422–423). Par exemple, la répétition par un·e même auteur·rice est tantôt une caractéristique essentielle tantôt facultative (ibid.). Sur ce point, la justice française a tranché. Selon l’article 222-33-2-2 du Code pénal, depuis sa version publiée le 6 mars 2018,5 le (cyber)harcèlement est établi dès lors que :
« Ces propos ou comportements sont imposés à une même victime, successivement, par plusieurs personnes qui, même en l’absence de concertation, savent que ces propos ou comportements caractérisent une répétition. »
Dès lors, la justice reconnaît que même un seul message ou publication à l’encontre d’une personne peut être considéré comme du cyberharcèlement, si son auteur·rice a conscience de prendre part à un phénomène massif. Nous avons ici fait le choix de définir le cyberharcèlement comme étant une somme d’actes, commis par une ou plusieurs personnes, qui ne sont pas toujours formellement violents et qui se produisent sur les espaces numériques. La répétition, la massivité et l’organisation sont des critères connexes à considérer, pour entrer dans une caractérisation fine du cyberharcèlement. Dans ce cadre, trois modes de réalisation sont distingués. Premièrement, le cyberharcèlement, tel qu’il se manifeste le plus fréquemment sur les RSN, est massif et désorganisé. Les agresseur·euses agissent de manières différentes, soudaines, sans concertation et sur plusieurs plateformes numériques. Les événements que nous décrivons et analysons dans cet article relèvent de cette catégorie. En second lieu, on peut également observer des formes de harcèlement où les actes sont organisés et préparés, comme les raids numériques (Bastelica, 2023). Enfin, on peut évoquer les cas de violences en milieux scolaires ou professionnels qui sont prolongées sur Internet.
Ce travail définitoire nous permet de dresser un bilan des recherches menées en sciences humaines et sociales sur des notions proches ou encore en construction. Le cyberharcèlement est au cœur de notre étude et c’est par son prisme que nous analyserons les manifestations de haine sexiste et de cyberviolence.
Méthodologie
Choix des terrains
Cette recherche a été menée sur deux terrains numériques propices à l’observation des discours de haine, ceux de X et de YouTube. Le cyberharcèlement s’est très majoritairement déroulé sur X qui demeure l’arène préférentielle de production des violences. En effet, le rapport Online content moderation – Current challenges in detecting hate speech (2023), produit par la European Union Agency for Fundamental Rights (FRA),6 s’appuie essentiellement sur des messages postés sur X (53%). Les commentaires provenant de YouTube n’y représentent que 9%. Ces écarts de représentation peuvent s’expliquer par des différences de fonctionnalités entre les médias sociaux, mais aussi par la facilité d’accès à leurs données. Par l’intermédiaire de son Application Programming Interface (API), Twitter a longtemps permis au monde de la recherche de collecter et utiliser gratuitement ses données.7 Parmi d’autres fonctionnalités, elle permettait notamment d’extraire des milliers de tweets ainsi que leurs métadonnées en quelques secondes. Cela en faisait un terrain d’étude idéal pour les chercheuses et chercheurs, particulièrement celles et ceux qui adoptaient une approche quantitative. Le rachat de Twitter par Elon Musk s’est accompagné de nombreuses modifications concernant l’API. Depuis mars 2023, la communauté scientifique n’y a plus accès, et a dû se réinventer (Tomaszewski, 2023) en partie en exploitant des ressources jusqu’alors moins usitées comme YouTube, ce qui est également notre cas.
La « mise au pas » provoquée par ces changements a été l’occasion de repenser l’omniprésence du réseau X dans les études sur les discours de haine. Par le passé, l’absence de pondération entre les plateformes a pu attribuer un poids trop important au site de micro-blogging. C’est pour cette raison que nous avons fait le choix de nous appuyer davantage sur les espaces commentaires de vidéos YouTube et d’envisager X pour des analyses qualitatives, appropriées à son caractère plurisémiotique. En effet, si les commentaires sont intéressants de par leur nombre et la multitude d’interactions, les tweets admettent un caractère multimodal bien plus riche (vidéos, gifs, mèmes…) que les commentaires qui n’autorisent que les émojis et les émoticônes.
Élaboration du corpus
Le corpus YouTube a été construit à partir de neuf vidéos mises en ligne entre le 10 et le 15 septembre 2023. Ces vidéos ont été sélectionnées car elles illustrent assez fidèlement les différents mécanismes à l’œuvre dans le cyberharcèlement de Manon Lanza. Nous les classons en trois sous-corpus :
– Trois vidéos sont des témoignages de Manon Lanza dans le cadre d’interviews dans lesquelles l’influenceuse revient sur les événements et les violences subies. Par ordre de publication, il s’agit d’entretiens de France Inter (13/09), de l’AFP (14/09) et de l’émission Popcorn (14/09).8
– Une vidéo est issue d’un live de Squeezie diffusé en direct sur Twitch le 12/09 dans lequel l’influenceur revient sur le GP Explorer et le cyberharcèlement de la youtubeuse.
– Cinq vidéos viennent de deux youtubeurs apparentés à la culture du lol. Pour des questions éthiques et de protections liées au RGPD, nous ne nommerons pas ouvertement les deux youtubeurs. Le premier, que nous nommerons « youtubeur A », a diffusé trois vidéos les 10/09 et 13/09. Le second, « youtubeur B », a publié deux vidéos le 10/09 et le 15/09. Ces deux personnes proposent du contenu presque quotidien sur l’actualité politique et médiatique.
Le corpus a été élaboré à partir d’un script permettant de collecter les messages et diverses métadonnées, comme la date et l’heure, le nombre de réponses ou encore le nombre de likes que le commentaire a obtenu. Le corpus ayant été constitué le 8 décembre 2023, cela signifie donc que l’ensemble des données a été figé à cette date. Depuis, certains comptes ont été supprimés ainsi que leurs posts. Nous obtenons un total de 4580 commentaires, 2495 auteur·rices différent·es pour un total de plus de 220 000 tokens. La répartition des commentaires par vidéo est présentée dans le graphique 1.

Graphique 1
Répartition des commentaires pour chaque vidéo du corpus.
Enfin, chacune des neuf collectes a généré un fichier au format .json qui a ensuite été converti aux formats .csv et .xml, à des fins pratiques. En effet, l’exploration outillée du corpus et des sous-corpus est menée grâce aux logiciels d’analyse textométrique NooJ (Silberztein, 2003) et TXM (Heiden, Magué et Pincemin, 2010), ce qui nécessite de formater les données. NooJ a notamment permis de travailler sur la génération de grammaires dans le but d’identifier des séquences linguistiques précises sur lesquelles nous reviendrons. TXM a été utilisé afin de créer des sous-corpus en fonction de différentes caractéristiques (vidéastes, auteur·rices, dates, etc.) et d’obtenir des statistiques détaillées pour chacun de ces ensembles.
« Lol », haine et contre-discours
La médiatisation de la « culture du lol » sur YouTube
Éléments de définition de la « culture du lol »
Delphine Dupré et Gino Gramaccia dans leur article intitulé Violences de genre et discours post-féministes sur Twitter (2020) définissent la « culture du lol » comme suit:
« […] la ‘‘culture du lol’’, propre à certains cercles de l’Alt-Right,9 désigne la propension à bâtir un collectif soudé autour de pratiques consistant à tourner en dérision, sur Internet, une victime émissaire ».
La culture du lol renvoie donc à un ensemble d’actions et d’attaques qui sous couvert d’humour et d’ironie s’en prennent à une cible, souvent renvoyée à une altérité. Par son mode de réalisation, ce phénomène se rapproche du discours de haine dissimulé que nous décrivions précédemment. Ce type de discours ne contient pas d’actes de langage violents comme des insultes ou des menaces, mais se matérialise par des clichés culturels et une mémoire discursive partagée dont le pouvoir performatif est tout aussi réel. Manon Lanza est ici la « victime émissaire » de ce mécanisme. En effet, les youtubeurs A et B se sont investis et ont produit cinq vidéos différentes en l’espace de quelques jours sur ce sujet. On constate un grand nombre d’attaques dans les vidéos et dans les espaces commentaires associés. Ce traitement n’est pas sans rappeler le traitement décrit par Trovato (2023) dans l’affaire Amber Heard contre Johnny Depp. Si les deux youtubeurs déclarent être à la tête de « chaînes journalistiques », ils n’hésitent pour autant pas à présenter leur avis et mettre en avant leurs convictions politiques, souvent conservatrices. Les critiques entremêlent des prises de positions à l’encontre de l’idéologie « woke », des mouvements féministes et LGBTQIA+ ou du racisme. Comme le disent Dupré et Gramaccia (ibid.), la culture du lol est par essence associée à l’Alt-Right américaine. Dans l’espace francophone, l’extrême-droite a repris ces discours masculinistes qui promeuvent un modèle de société traditionnel centré sur l’homme et rejettent les idéologies progressistes féministes actuelles (Jourdain, 2024).
Une posture ambivalente
Ces idées se trouvent exprimées dans le sous-corpus des youtubeurs A et B par un ensemble de procédés linguistiques propres aux espaces numériques (hashtags, émojis, mèmes) (Paveau, 2017). On peut par exemple observer cela dans les miniatures des vidéos10 comme celle de l’image 1, provenant du youtubeur B. On y voit une photo de Manon Lanza dans sa tenue de course accompagnée d’une citation « m’en fou du drapeau je fonce », identifiable aux guillemets. Cela fait référence à une autre vidéo parue sur la chaîne YouTube de l’influenceuse plusieurs mois avant le GP Explorer 2 dans laquelle la jeune femme dit qu’elle ne laissera pas facilement ses opposant·es la dépasser malgré un drapeau bleu. Le drapeau bleu signifiant qu’un·e pilote plus rapide est sur le point de doubler un·e pilote plus lent·e qui se doit alors de s’écarter. En plus d’être décontextualisée, la citation est fausse. La créatrice de contenu n’a jamais prononcé ces mots, le youtubeur a, au mieux, extrapolé. En effet, elle avait estimé que ses opposant·es n’allant pas assez vite pour la doubler, elle n’avait pas à ralentir pour les laisser passer. On trouve dans le coin inférieur droit le poing levé dans le symbole de Venus, une icône de certains mouvements féministes, relié par une grande flèche rouge à l’accident. Les flammes sont également ajoutées, il n’y en a pas eu lors du choc. Le symbole féministe placé entre la créatrice de contenu et la flèche rouge sert à établir un lien entre le comportement de Manon Lanza et un militantisme, qu’elle n’a jamais revendiqué, comme étant la raison menant à l’incident. Cette hypothèse est soutenue par le titre de la vidéo écrit en lettres capitales : « LA FÉMINISTE MANON PROVOQUE UN ACCIDENT AU GP EXPLORER À CAUSE DE SON ARROGANCE TOXIQUE ». Le youtubeur réduit l’influenceuse à son prétendu féminisme et érige de fait une altérité. Il lie cela à son « arrogance toxique » et développe un lien de cause à effet relevé par l’usage de la locution prépositive « à cause de ».

Image 1
Miniature de la vidéo du 10/09/2013 postée par le Youtubeur B.
Dans un autre registre, ce même youtubeur B, dans sa seconde vidéo postée le 15/09/2023, fait une référence à un mème populaire chez les internautes francophones. Le youtubeur commente l’interview de Manon Lanza par l’AFP et réagit, lorsqu’elle dit « les femmes ont leur place là où elles le veulent », par ses mots : « alors il y a un philosophe africain qui connaît la place des femmes à un endroit précis mais on n’a pas le droit de le dire donc je ne le dirai pas ». Il s’agit d’une référence au mème de l’image 2 tiré d’un prêche de Purviance Mavoungou, pasteur congolais, dans lequel il dit que « la place de la femme est à la cuisine ». En raison de son accent, la prononciation du mot « cuisine » [kɥizin] est plus proche de [kwizin], ce qui est source de dérision pour les internautes, ajoutant au sexisme des clichés racistes. La graphie de ce détournement étant instable, on retrouve différentes variantes dans l’espace commentaire de cette vidéo : « kouizine », « kouisine », « couisine » sont les plus fréquentes. Plusieurs points sont à relever par rapport à ces éléments. Tout d’abord, le fait que l’auteur de la vidéo use de cette référence misogyne correspond parfaitement aux pratiques de la culture du lol. De plus, le fait de décompter 13 occurrences de ce mème et à chaque fois sous les vidéos de ce youtubeur n’est pas quelque chose d’anodin. Cet espace commentaire devient ainsi un lieu de sociabilités où les attaques haineuses et blagues sexistes sont confortées par les propos de l’auteur. Enfin, ce youtubeur qui décrit sa chaîne comme « journalistique » traitant de l’actualité se permet des prises de position antiféministes. Cette ambivalence entre l’éthos pré-discursif ou l’éthos préalable du youtubeur (au sens de Maingueneau 1996; Amossy, 2010), ici une image journalistique, de presse, et son éthos discursif (pratiques sociolangagières typiques des internautes conservateurs masculinistes), est caractéristique de cette culture.

Image 2
Mème « Kouizine ».
On retrouve également ce phénomène chez le youtubeur A dont les agissements sont en contradiction avec l’image qu’il présente de lui-même. Chacune de ses vidéos est introduite par un encart sur lequel on peut lire :
« L’objectif de cette vidéo n’est pas de provoquer des conflits, d’inciter au harcèlement ou de calomnier. Il s’agit simplement d’une analyse critique d’un discours tenu par une personnalité publique, réalisée dans une optique pédagogique. Les idées et points de vue exprimés dans cette vidéo ne sont que l’expression de ma pensée personnelle. Ils ne sont pas destinés à porter atteinte à ce qui que ce soit, mais plutôt à critiquer de manière constructive […]. ».
Dans sa vidéo postée le 10/09/2023, il revient sur un extrait d’une de ses anciennes vidéos datant de la première édition du GP Explorer dans lequel il rit, car une autre influenceuse vient de faire une sortie de route. Il ironise avec les spectateurs en disant « J’ai rien dit ! J’ai rien dit ! Il fallait que ça soit une femme qui fasse la première sortie de route ». Dans sa seconde vidéo postée le 13/09, il parle notamment du cyberharcèlement que Manon Lanza a subi et cite les attaques et poncifs sexistes comme « femme au volant, mort au tournant ». Pour autant, nous retrouvons ce message et d’autres plus agressifs à de nombreuses reprises dans les commentaires qu’il n’a pour autant pas modérés. Enfin, toujours le 13/09/2023, il poste un message sur X (image 3) ironisant encore une fois sur les femmes.

Image 3
Tweet sexiste du youtubeur A ironisant sur les polémiques.
On peut donc supposer que le bandeau de prévention tient plutôt d’un message de dédouanement que d’un message sincère de prévention. Semblables au discours de haine dissimulée, les discours imprégnés par culture du lol jouent continuellement à la limite de qu’ils ne peuvent franchir, sous peine d’être requalifiés en discours de haine direct, plus facilement identifiables et donc plus répréhensibles.
Contrairement à l’attitude des deux youtubeurs, certains internautes montrent beaucoup moins de retenue et leurs cyberviolences sont aisément qualifiables. La prochaine partie sera l’occasion de présenter des ressources observées sur X, sémiotiquement riches, puis d’introduire le corpus de commentaires.
Discours de haine et détection d’isotopies
Caractéristiques plurisémiotiques des tweets
Sur X, les attaques formulées contre Manon Lanza manifestent également des caractéristiques multimodales, comme en témoigne l’usage récurrent de vidéos, mèmes ou émojis. L’image 5 est un mème bien connu des réseaux sociaux montrant un homme souriant les bras sur les hanches accompagné des messages « 0 soucis » et « Quelle belle journée
». Pour moquer Manon Lanza, l’auteur du tweet de l’image 4 a détourné l’image en inversant complètement le sens véhiculé par le mème original. La partie textuelle a été modifiée de manière à ce que les messages soient dorénavant « Que des soucis » ainsi que « Quelle mauvaise journée
» et l’image a été altérée de sorte à « inverser » la réalité. Ce mème est accompagné du texte du tweet « Manon Lanza ennemi public numéro 1 #GPExplorer 2 » ne laissant pas de place au doute sur le ressenti de l’auteur à la suite de l’accident entre Maxime Biaggi et Manon Lanza. Pour lui, comme pour beaucoup d’autres, la jeune femme est responsable de l’incident et donc de l’échec de la course.

Image 4
Mème dérivé « Que des soucis ».

Image 5
Mème original « 0 soucis ».
L’image 4 et l’image 6 (ci-dessus) mettent aussi en évidence l’usage de marqueurs techno-discursifs (Paveau, 2017) comme le hashtag ou la mention, dont le but est d’indexer ou interpeller une personne et d’augmenter la visibilisité de tweets.

Image 6
Tweet d’un·e internaute à l’encontre de Manon Lanza.
Nous avons montré par quelques illustrations le type de messages auxquels l’influenceuse a fait face durant les jours qui ont suivi le GP Explorer 2. Après avoir présenté les ambivalences des youtubeurs de la « culture du lol » ainsi que les caractères plurisémiotiques que prennent les attaques, il est intéressant de se pencher sur leur réception, notamment au sein des espaces commentaires des vidéos de la culture du lol.
Exploration des espaces commentaires
Afin de mener à bien l’exploration du corpus de commentaires, nous avons eu recours au logiciel TXM qui est un outil d’analyse textométrique autorisant une grande finesse d’analyse et de requêtes grâce au langage Corpus Query Language (CQL). Les travaux en Traitement Automatique du Langage Naturel sur la détection des contenus problématiques ou ceux menés par des observatoires sur les réseaux sociaux se servent déjà nombreux substantifs axiologiquement négatifs. Toutefois, en parcourant manuellement le corpus de commentaires, nous avons identifié des formes très récentes, encore peu ou pas traitées par la littérature scientifique qui s’intéresse aux violences numériques. Les premières observations dans les sous-corpus de commentaires de la culture du lol dégagent des isotopies naissantes notamment autour de termes anti-« woke » ou antiféministe. Afin d’enrichir nos lexiques automatiquement, nous avons procédé d’abord à identifier manuellement les séquences syntaxico-sémantiques favorables à l’émergence de ces termes. Nous avons ainsi déterminé deux contextes propices à l’emploi de ces mots. Le premier se nourrit dans l’interaction, notamment lorsque des personnes viennent défendre Manon Lanza dans les espaces commentaires des vidéos de la « culture du lol ». Nous nous sommes donc servis de marqueurs techno-discursifs d’adresse, comme le « @ » qui permet de mentionner un⸱e internaute ainsi que de déictiques comme les pronoms « tu » et « vous » qui inscrivent l’allocutaire dans la conversation. Nous avons également utilisé des séquences linguistiques centrées sur les verbes d’état qui permettent de détecter dans leur cotexte des substantifs et adjectifs potentiellement pertinents. La recherche d’un lexique de haine et d’axiologiques péjoratifs dans le corpus s’est avérée particulièrement fructueuse dans les vidéos du sous-corpus « culture du lol ». Nous récapitulons dans le tableau 1 les termes significatifs réunis en isotopies.
Tableau 1
Isotopies identifiées dans le sous-corpus « culture du lol ».
| ISOTOPIE ANTI-« WOKE » | ISOTOPIE ANTIFÉMINISTE | |
|---|---|---|
| JUSTICE | SOUMISSION/FAIBLESSE | |
| Chevalier blanc White knight Héros Justicier Social justice warrior (SJW) | Bandeur de gadjis (BDG) Clébard Cuck Déconstruit Golem Homme-soja Simp Soyboy Vegan | Féminazi Féministe Fémino Féministo Misandre |
Le premier groupe fait globalement référence aux hommes ou identifiés comme tels par leurs interlocuteurs, exprimés par différents marqueurs (pseudo, accords, discours…). Nous distinguons dans ce groupe en deux isotopies : une liée à la notion de « justice » et l’autre à la « soumission/faiblesse ». L’isotopie « justice » est marquée par un champ lexical romanesque moqué par les autres internautes. On accole à « chevalier » toute sorte d’épithètes, dont « blanc » et « preux » sont les plus courants. La variante anglophone « white knight » est également très fréquemment utilisée. Dans les exemples {1} et {2}, moquant les défenseurs de Manon Lanza, les internautes de la culture du lol utilisent un genre de discours lié à l’heroic-fantasy et au jeu de rôle :
{1} « Compatible avec la classe chevalier woke et white knight »
{2} « La chance je viens de loot un helmet mega cuck, il me donne un bonus de 15% Turbodamage dans la Transville. Si vous lootez un plastron woke légendaire je suis preneur contre 1000 pièces de sodo »
La seconde isotopie est centrée sur la soumission, la faiblesse et l’absence de volonté. On y trouve des termes comme « déconstruit » faisant référence à la déconstruction, souvent raillée par les groupes masculinistes, qui mènerait à une féminisation de la société (Grannis, 2019).
On constate également des termes émergents comme « homme-soja » traduction de l’anglais soyboy ou « vegan » qui renvoient à un monde où la masculinité s’estompe par le fait de ne plus manger de viande. Il faut considérer le sens de ces termes comme plus riche que leur sens littéral dans la mesure où c’est une vision de la société qui est critiquée plutôt que le véganisme seul. Les hommes perdent en force, volonté et puissance, et sont soumis aux élites bourgeoises bien pensantes. C’est ce que décrit Renaud Large dans son ouvrage Le choc des espèces : L’homme contre l’animal, jusqu’à quand ? (2022) lorsqu’il cite un extrait du journal catholique La Nef :
« Le monde moderne, depuis un demi-siècle, a créé l’homme-soja. Il est à lui seul tout un concept : végan, bobo, progressiste, quelquefois altermondialiste, d’autres fois petit bourgeois sans saveur macronien. […] Le monde est laissé aux granivores, aux végans ».
Illustrant la pensée masculiniste, on trouve aussi le rapport à l’animal (« clébard ») ou la chose (« golem ») en tant qu’objets dépossédés de volonté, ou agissant dans une optique de séduction comme dans l’exemple {3} dans lequel on insulte une personne pour avoir pris la défense de l’influenceuse.
{3} (« Ok… Tu la sauteras jamais, malgré toutes tes pirouettes de clébard, tu le sais ou pas ? ».
On note également de nombreuses dépréciations à l’encontre du mouvement féministe qui est ici personnifié par Manon Lanza. On repère des termes attendus comme « féminazi » ou encore « féministe » qui est rattaché à tout un tas d’évaluatifs négatifs : « féministes délurées », « débile féministe », « idiote de néo-féministe », etc. Enfin, le mot « woke » est trop englobant pour être classé dans une seule isotopie. Il apparaît plutôt comme le marqueur d’un rejet d’une société en mutation :
{4} « J’aurais pu l’écrire en inclusif
. Mais c’est vrai, les woke n’ont aucun sens de l’humour »{5} « Elle mérite la sauce qu’elle prend et ces wokes auront beau parler de sexisme ça n’a rien à voir »
{6} « Il est de plus en plus bobo parisien woke lgbt, et c’est insupportable »
Les multiples formes de cyberharcèlement à l’encontre de l’influenceuse sur X montrent la place de la multimodalité et des marqueurs techno-discursifs (hashtag et mention). L’élaboration d’isotopies développées par les milieux masculinistes, proches de l’Alt-Right et de la culture du lol, s’est révélé être un moyen efficace pour constituer ces nouvelles ressources lexicales et sémantiques. Il est également intéressant de se pencher sur la place des contre-discours dans leur production et leur réception.
Un contre-discours à la peine
Plusieurs médias ont invité Manon Lanza à témoigner, notamment sur YouTube dans les jours suivant l’événement. Cela a été l’occasion pour l’influenceuse de dénoncer les propos violents et misogynes subis durant son cyberharcèlement. S’il y a eu quelques réactions rapides de la part des autres participant·es, beaucoup sont arrivées tardivement comme celle de Squeezie. En effet, l’organisateur de la course a réagi le 12 septembre, soit trois jours après les événements, une éternité dans la temporalité d’Internet. Le cyberharcèlement de Manon Lanza a été massif et soudain, dès le 11 septembre elle n’était déjà plus en tendances sur X. Squeezie a réagi lors d’un live sur Twitch, site de diffusion en direct, dans lequel il revient sur l’ensemble du GP Explorer 2 et prend plusieurs minutes pour évoquer la violence des attaques à l’encontre de la youtubeuse. Il s’emporte même au cours de ce moment et dit aux harceleurs « cassez vous de ce live, allez vous faire foutre »11, ce qui n’a pas manqué de faire réagir les RSN ainsi que le youtubeur A. En effet, dans une de ses vidéos du 13/09/2023, il se moque de la réaction de Squeezie, qu’il juge lisse et en surface. Une nouvelle fois, la miniature de la vidéo sert à exprimer une image négative et moqueuse. La miniature présentée en image 7 utilise une photo de Squeezie avec un mouchoir dans les mains comme s’il s’essuyait des larmes. L’illustration est accompagnée de la citation « Allez vous faire foutre bande de chiens !! » insinuant l’idée que Squeezie serait triste du cyberharcèlement de Manon Lanza et en pleurerait. Cette mise en scène joue avec l’idée d’une masculinité fragile et émaillée par les idées progressistes du féminisme, comme nous l’avons vu à travers les isotopies identifiées. A contrario, les commentaires sous la vidéo de Squeezie sont quasi unanimement positifs, ce qui témoigne d’une nette polarisation idéologique entre les deux communautés. Le youtubeur A a également ciblé la prise de position de Ponce, un autre influenceur dont le militantisme est assumé, qui a critiqué le sexisme autour du GP Explorer 2 et du cyberharcèlement de Manon Lanza. Le youtubeur A l’ironise dans une seconde vidéo postée le 13/09/2023 (image 8), raillant sa prise de position. Ponce est effectivement une cible privilégiée par la communauté de la culture du lol.

Image 7
Miniature de la première vidéo du 13/09/2023 du Youtubeur A.

Image 8
Miniature de la seconde vidéo du 13/09/2023 du Youtubeur A.
Une réception en demi-teinte
De son côté, Manon Lanza a témoigné dans trois émissions différentes et disponibles sur la plateforme de vidéos. Les témoignages reviennent sur la violence des attaques et leur caractère sexiste alors même que l’influenceuse était encore à l’hôpital. Sous les vidéos de l’AFP et de France Inter, les commentaires contiennent moins d’insultes et de haine misogyne que ceux du sous-corpus « culture du lol ». La violence est liée au contexte et émerge plutôt de la discussion de la responsabilité ou non de Manon Lanza dans l’accident et dans le fait qu’elle n’a pas présenté d’excuses à Maxime Biaggi. À l’opposé, les débats des espaces commentaires des vidéos de Popcorn questionnent la performativité du contre-discours. Les avis sont partagés, l’internaute de l’exemple {7} apprécie particulièrement la prise de position de Squeezie quand les exemples {8} et {9} doutent de leur impact.
{7} « Je commente vraiment jamais mais là je tenais à saluer cette prise de parole […] Je pense qu’il est aussi important que tout le monde parle de ces sujets (indépendamment du genre) et dénoncent cette violence (qui est d’ailleurs légalement répréhensible) ne serait-ce que pour soutenir celles qui se prennent des vagues de haine et porter leur voix. Sans bullshit, juste les faits. Patience et pédagogie. Nickel. »
{8} « Ca va faire plus de 3 ans que les streameurs n’arrêtent pas d’en parler non stop justement et rien ne change […] ça serait hyper naïf de croire que parce que les streameurs vont faire leur tweet qu’il n’y aura pas d’harcèlement »
{9} « T’a cru qu’il nous écoutait mec ou meuf ou voulait écouter quelqu’un même Squeezie.Ils sont pas con ça a été dit un milliard de fois que les streamers condamnent tous la pratique »
L’espace commentaire de la vidéo de Popcorn est aussi source de débats, mais davantage sur le fond du discours que sur la forme. On critique un discours manquant d’engagement, voire comme on le voit en image 9 (ci-dessous) « trop tiède » par rapport à la prise de position de Squeezie. Ce commentaire est d’ailleurs tourné en dérision par d’autres. On constate alors que ces discours ne parviennent pas toujours à obtenir le résultat attendu. Les internautes doutent de leur utilité, quand ce n’est pas de leur sincérité.

Image 9
Capture d’écran d’une interaction entre internautes débattant du succès du contre-discours – Vidéo du 14/09/2023 de l’émission Popcorn.
En résumé, cette partie a été l’occasion de présenter un ensemble de pratiques discursives observées dans la réalisation du cyberharcèlement de Manon Lanza. Les analyses des mèmes et des miniatures ont mis en évidence des caractéristiques multimodales, techno-discursives et liée à la culture Internet. Au niveau textuel, l’analyse des commentaires du sous-corpus « culture du lol » a permis de détailler le recours à différents champs lexicaux et sémantiques, encore relativement peu documentés. Ces nouvelles ressources serviront à alimenter d’autres données préexistantes et utilisées dans le cadre du projet COMPREVE. Enfin, le travail mené sur le contre-discours met en avant une diversité dans la réception de ces productions. Les critiques de la part du youtubeur A à l’encontre de Squeezie et de Ponce alimentent également l’ensemble du cyberharcèlement subi par Manon Lanza.
Nous allons dorénavant nous intéresser à l’argumentation mobilisée par les discours sexistes. Il s’agit d’envisager l’étude rhétorique comme une autre porte d’accès à la détection des violences haineuses.
La «fausse» causalité comme indice des raisonnements sexistes
Paralogismes et raisonnements fallacieux
Si nous avons établi la présence d’isotopies haineuses centrées sur l’idéologie anti-« woke » et antiféministe qui sont lexicalement riches, dans l’ensemble cependant l’expression du sexisme demeure dissimulée. L’une de nos interrogations est donc de savoir s’il est possible de transiter par des routes tierces afin de détecter plus efficacement ce type de discours.
Les discours sexistes observés dans le corpus sont très régulièrement construits à l’aide d’argumentaires exploitant la causalité. Plantin évoque la relation causale (2016) comme « liant des faits, des événements, des phénomènes, de sorte que si la cause est présente, l’effet l’est nécessairement ». Pour reprendre un exemple très fréquent (plus de 120 occurrences sous différentes variantes), la phrase « femme au volant, mort au tournant » établit une relation de cause à effet. La cause, à savoir le fait de laisser le volant à une femme mène forcément à l’effet qui est la mort. Pour aller plus loin, Christian Plantin (ibid.) distingue deux formes d’argumentations différentes impliquant la causalité. La première cherche à construire un lien causal et la seconde à l’exploiter. Si l’on reprend l’exemple précédent, nous sommes dans l’exploitation d’un lien causal qui n’est pas démontré et correspond donc à une forme de raisonnement fallacieux, tels que décrits par Woods et Walton (1992). Parmi les plus fréquents il y a :
– Post hoc ergo propter hoc (À la suite de cet événement donc à cause de cet événement). Cela signifie que si A s’est produit puis que B s’est produit, alors A est la cause de B.
– Cum hoc ergo propter hoc (Avec cet événement donc à cause de cet événement). Cela fait référence au paralogisme confondant cause et corrélation. Ce n’est pas parce que B se produit lorsque A se produit que A est la cause de B. On trouve régulièrement de nombreuses corrélations qui n’ont pour autant absolument aucun lien.
Cette partie de nos explorations consiste à identifier des séquences linguistiques récurrentes, afin de mettre au jour l’expression des liens opérés entre l’identité féminine de Manon Lanza et une somme d’effets qui en découlent.
Méthodologie d’annotation et d’exploration
Afin de mettre en place ces recherches, nous avons d’abord procédé à l’annotation manuelle d’une partie du corpus. Cette étape permet de travailler efficacement sur un nombre réduit de commentaires et de vérifier ensuite les observations sur le corpus restant, afin de juger de leur pertinence. Cette première phase d’analyse qualitative fine a été menée sur 962 commentaires soit ~20% du corpus. Au cours des recherches, nous avons jugé pertinent d’établir une grille d’annotation retenant quatre ensembles de marqueurs :
– Les marqueurs de causalité tels que la conjonction de subordination « parce que », des locutions comme « c’est pour ça que » ou encore des verbes causaux « causer », « déclencher », etc.
– Les marqueurs axiologiques évaluatifs négatifs majoritairement composés d’insultes comme « conne », « abrutie », etc.
– Les marqueurs de sexisme comme des phrases « femme au volant, mort au tournant », les références à la cuisine, etc.
– Les marqueurs antiféministes proches de ce que nous avons identifié dans l’isotopie mentionnée précédemment : « féministe à deux balles », « féminazi », etc.
En témoignent les exemples {10}, {11} et {12}, où les marqueurs relevés apparaissent conjointement dans les commentaires. En gras, les éléments appartenant aux différentes catégories retenues sont perméables.
{10} « et oui elle était en tord elle a voulu faire la féministe a la con et a outrepasser toutes les règles… »
{11} « pour elle on peut rouler a200 sur autoroute parce que c’est une femme
j’ai le droit je suis féministe mdrrrr »{12} « Patriarcat : “Femme au volant danger au tournant»
Féministe : c’est sexiste
Réalité : «Une féministe cause un accident au gp explorer» »
Cette analyse a permis de dégager au total de plus de 600 occurrences réparties en différentes classes de marqueurs. À l’aide du logiciel NooJ, nous avons pu exploiter ce travail préalable en créant notamment des grammaires génératives.
NooJ est un logiciel développé par Max Silberztein et très utilisé pour le traitement de corpus et la génération de grammaires. NooJ permet ainsi des explorations à partir de requêtes simples par mots, lemmes ou catégories grammaticales mais permet surtout de construire des grammaires applicables sur les textes. Pour cette étude, après avoir identifié les marqueurs, nous avons cherché à vérifier leur pertinence en les projetant dans le reste de nos données. Les annexes 1 et 2 illustrent la composition d’une grammaire. Elles se lisent de gauche à droite et forment une multitude de patrons identifiables par le chemin qu’ils forment. On trouve ainsi différentes locutions et prépositions comme « à cause de », « à force de », « puisque », etc. Les cases surlignées de jaune signifient qu’elles sont formées à partir d’une sous-grammaire comme la case « parceque » (annexe 2). La sous-grammaire « parceque » contient toutes les occurrences que nous avons retrouvées durant la phase d’annotation. Les écrits numériques non standardisés nous donnent ici 21 graphies différentes pour cette conjonction de subordination (« par se ke », « parseque », « parce-ke » …). De même, dans l’annexe 1 nous avons dû prendre en compte les variations liées aux accents et admettre des formes alternatives comme « a cause de » en plus de celle contenant le « à » prépositionnel.
L’exécution de la grammaire « causalité » (annexe 1) sur l’ensemble du corpus a donné 583 résultats positifs que nous avons cherché à affiner en y intégrant les trois autres classes de marqueurs identifiés durant la phase d’annotation (axiologiques, sexistes, antiféministes). Cette nouvelle requête effectuée, nous avons constaté que Manon Lanza est souvent renvoyée à son identité féminine par des mots comme « meuf », « fille », « femme ». Nous avons alors spécifié une nouvelle requête affinée par les grammaires causales et un ensemble lexical renvoyant à la féminité qui résulte en 10 séquences linguistiques différentes (16 si on admet les variations graphiques) et une somme globale de 55 occurrences, soit ~10% de toute la causalité détectée précédemment. L’étude de ces résultats a effectivement permis de mettre au jour un certain nombre de raisonnements fallacieux et paralogismes, ce que Woods et Walton (ibid.) qualifient de « sophisme ordinaire ».
Plusieurs schémas argumentatifs ciblant ou mettant en cause – de manières différentes – l’identité féminine de Manon Lanza y sont distingués (cf. Tableau 2)
Tableau 2
Efficience causale de la féminité de Manon Lanza.
| I. LA FÉMINITÉ DE MANON LANZA, AUX YEUX DE SES DÉTRACTEURS | ||
|---|---|---|
| 1.Cause directement responsable de l’accident | 2.Cause responsable de l’attitude de l’influenceuse après l’accident | 3.Cause responsable de l’attitude complaisante de la société à l’égard de l’influenceuse |
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| II. LA FÉMINITÉ DE MANON LANZA, AUX YEUX DE SES DÉFENSEURS | ||
| 4. Cause principale des agressions ciblant l’influenceuse Exemples {17} et {18} | ||
{13} « Femme au volant, mort au tournant… Femme dans le fossé, danger écarté ! »
{14} « elles [les femmes] comprennent deja pas le hors jeu au foot, alors les consignes avec des monstres mecaniques, mais au secours !!!!!!!!! »
{15} « elle est en tord mais ne comprend pas pourquoi parce que c’est une femme »
{16} « parce que c’est une femme, on ne peut rien lui reprocher »
{17} « C’est parce que c’est une femme qu’elle en prend plein la gueule »
{18} « insulter ou rabaisser juste parce que c’est une femme, c’est misogyne »
Les observations menées sur les assertions abusives de liens causaux entre la féminité de la créatrice de contenu et un ensemble d’effets dont elle est rendue responsable ont permis de mettre en évidence les ressorts d’une argumentation sexiste mobilisée dans les commentaires du sous-corpus « culture du lol ».
Conclusion
L’étude que nous venons de présenter, réalisée à partir d’un corpus de plus de 4500 commentaires issus de YouTube, du paratexte des vidéos (miniatures, titres, descriptions…) et de nombreux tweets a révélé un ensemble de procédés discursifs constitutifs du cyberharcèlement qui a ciblé l’influenceuse Manon Lanza. Ce cyberharcèlement est massif et polyforme. Le sous-corpus « culture du lol », marqué par des discours masculinistes et proches de l’extrême-droite, constitue une ressource pertinente pour l’identification de nouvelles isotopies, à savoir celles qui traduisent le rejet du progressisme et des idéologies « woke » et féministe, perçus comme des menaces. Si ces thématiques sont lexicalement riches, une part non négligeable des discours sexistes reste difficile à identifier du fait de leur caractère implicite. Dans cette optique, l’exploitation de la causalité, matérialisée par un lexique, des grammaires contextuelles et plusieurs milliers d’observables catégorisés, s’avère être un outil efficace. Par ailleurs, l’étude d’images et de vidéos a permis de noter la saillance de la multimodalité dans les canaux de communications observés, et la nécessité des recherches plus poussées sur l’interaction entre textes et images, ce qui constitue aussi l’un des prolongements de notre étude, et plus globalement des recherches conduites dans le projet COMPREVE.
Annexe

Annexe 1
Grammaire « causalité » construite à partir du logiciel NooJ.

Annexe 2
Sous-grammaire « parceque » construite à partir du logiciel NooJ.
Notes
[2] On nomme « espace commentaire » la zone dans laquelle les internautes peuvent exprimer leur avis ou échanger. Sur YouTube, l’espace commentaire est sous la vidéo.
[3] https://groupedraine.github.io/ – Vérifié le 06/05/2025.
[4] https://www.coe.int/fr/web/freedom-expression/hate-speech – Vérifié le 06/05/2025.
[5] La dernière version de l’article en vigueur depuis le 23 mars 2024 comporte toujours cette définition.
[6] Ce rapport cherche à dresser un bilan de la haine en ligne et des méthodes de détection des discours de haine sur les RSN. Il s’est lui-même reposé sur une approche par mots-clés qui est intéressante pour les séquences linguistiques lexicalement riches mais fait défaut pour des actes implicites comme l’ironie, l’humour ou le second degré.
[7] Une API est une interface permettant de connecter des logiciels entre eux dans le but de relier des services ou d’échanger des données.
[8] Popcorn diffusée chaque mardi soir et présentée par Pierre-Alexis « Domingo » Bizot sur Twitch est une émission populaire qui s’intéresse à la pop-culture, à l’actualité des réseaux sociaux et du monde du streaming. L’émission s’est produite le 12/09 en direct sur Twitch mais n’a été diffusée qu’à partir du 14/09 sur YouTube.
[9] L’Alt-Right est une mouvance d’extrême-droite américaine qui a émergé au début des années 2000. Elle est ouvertement nationaliste, conservatrice et masculiniste.
[10] Les miniatures ou vignettes permettent de donner un aperçu du contenu d’une vidéo en y plaçant une illustration ou du texte avant de lancer le visionnage.
[11] La séquence sur le cyberharcèlement de Manon Lanza est disponible ici : https://youtu.be/zJCEkDu4Px4?si=-bFb1p5GINaB3LQH&t=4098 (Vérifié le 06/05/2025).
Déclarations de conflits d’intérêt
L’article fait partie d’un numéro spécial publié grâce au soutien du réseau “Språk och makt” de l’Université de Stockholm et à celui de la fondation Åke Wiberg (projet H23-0123). Les auteurs n’ont aucun intérêt concurrentiel à déclarer.
