Dans l’espace culturel nordique, composé de nombreux pays et de plusieurs îles, la mer représente depuis toujours un lieu de jonction à travers lequel on créait des liens. Les incursions des vikings se sont avérées possibles grâce à leurs compétences maritimes, et le drakkar viking représente dans l’imaginaire collectif l’un des éléments les plus emblématiques de cette culture. Pour ces raisons, la mer du Nord et l’océan Atlantique1 s’avèrent un espace thématique privilégié dans la littérature norroise, les sagas ainsi que la poésie scaldique.2 De même, les premières cartes du Nord mettent en évidence la mer qui relie toutes ces terres, en la représentant comme un terrain de dangers, peuplé par des monstres marins, des créatures fantasmées et – élément important pour notre argumentation – en partie piégé dans la glace. Alain Corbin (1988) développe un discours sur le danger représenté par le « récipient abyssal » ou « l’océan primordial », ainsi qu’il définit la mer en général, dont l’imaginaire dans l’Antiquité et au Moyen Âge se nourrissait des récits bibliques du déluge. Corbin prend comme point de départ des considérations tirées des auteurs classiques tels que Strabon, qui affirmait :
Rien maintenant ne contribue plus à donner à la terre habitée la figure qu’elle a que la mer, en dessinant, comme elle fait, ses contours au moyen des golfes, des bassins, des détroits, des isthmes, des presqu’îles, et des promontoires qu’elle forme sur ses côtes. (Géographie II : 5, 17)
La glace : métaphore solidifiée
Dans cette contribution, nous envisageons de considérer la mer comme focale au sein de l’espace nordique au lieu d’être vue comme un aspect marginal de ce monde. Loin d’être simplement un espace géographique, l’océan Atlantique (et la mer glacée) est également un lieu culturel, politique et social, comme l’affirme justement Sylvain Briens (2025 : 140). L’article propose une étude de cas sur la forme solide de l’eau. Le point de départ du nouveau domaine de recherche des Blue Humanities, à savoir l’eau et la métaphore liquide, sera, dans notre cas, une métaphore solidifiée.3 L’étude vise à montrer comment la perception de la glace du Nord circumpolaire a profondément changé au cours des siècles et comment la situation actuelle de dérèglement climatique et la pensée écodurable influencent fortement notre perception de cet espace ainsi que de l’élément qu’est la glace.4
À la suite d’une visite au Tibet, face à la magnificence de l’Himalaya, l’écrivain et essayiste islandais Andri Snær Magnason réfléchit dans son nouvel ouvrage Um tímann og vatnið sur ce changement radical de perception, en écrivant : « Ís í goðafræði er oft tengdur dauðanum. En nú þegar við horfum à Himalaya fjöllin skiljum við allt í einu að ís er uppspretta lífs. Og vatnið streymir undan jökli hvítt eins og mjólk5. » (Andri Snær Magnason 2019 : 97)
Autrefois considérée comme un locus horribilis associé à la mort et, comme nous le verrons plus loin, à l’enfer,6 la glace est aujourd’hui vue comme une source vitale et précieuse, dont la préservation exige des efforts de tous.
En outre, la couleur de la glace évoque des associations avec le lait, source de vie par excellence, et renvoie le public nordique à l’image de la vache primordiale de la cosmologie norroise, Auðhumbla, dont le nom signifie « celle qui est riche en lait7 ». Selon la source norroise Gylfaginning (chap. 6)8 de l’auteur islandais Snorri Sturluson (xiie–xiiie siècles), Auðhumbla est née de la glace et de l’aurore du temps ; de ses trayons coulaient quatre rivières de lait nourrissant le géant Ymir, qui fut démembré pour créer les différentes parties de l’univers. On remarque ici la relation étroite entre la glace et la vie, une connexion qui semble avoir été perdue au cours des siècles.
L’Islande : Terre de glace
Pour ce qui est de la glace, il nous semble symptomatique que l’Islande, qui pendant longtemps a été considérée comme un monde étranger et inhospitalier, détaché de l’Europe chrétienne, porte ce nom très peu accueillant. À l’occasion de sa découverte par différents aventuriers, le pays changea trois fois de nom. À l’exception du toponyme lié au découvreur Garðar Svavasson, qui l’avait appelé Garðarshólmr (« Ȋlot de Garðar »), dans les deux autres cas le toponyme est associé au froid et à la glace.
Landnámabók (« Livre de la colonisation ») raconte que le pays fut d’abord appelé Snæland (« Terre de neige ») par le viking norvégien Naddoðr, car, en repartant de l’île, la neige tombait sur le pays.
Svá er sagt, at menn skyldu fara ór Nóregi til Færeyja; nefna sumir til Naddoð víking; en þá rak vestr í haf ok fundu þar land mikit. Þeir gengu upp í Austfjǫrðum á fjall eitt hátt ok sásk um víða, ef þeir sæi reyki eða nǫkkur líkindi til þess, at landit væri byggt, ok sá þeir þat ekki. Þeir fóru aptr um haustit til Færeyja; ok er þeir sigldu af landinu, fell snær mikill á fjǫll, ok fyrir þat kǫlluðu þeir landit Snæland.9 (Landnámabók (S3) : 34)
Il est également intéressant de souligner que la découverte de l’île fut tout à fait fortuite et que la mer – en faisant dériver l’équipage – influença le cours de l’histoire en poussant Naddoðr vers cette terre inconnue.
Ensuite, comme nous venons de le dire, le pays prit le nom de Garðarshólmr d’après celui de l’aventurier suédois Garðar Svavarsson, qui était parti à la recherche de l’île découverte par Naddoðr. Le troisième viking/navigateur qui partit chercher cette terre lointaine fut Hrafna-Flóki. Il arriva d’abord au Nord-Ouest de l’Islande et là, en montant sur une montagne, il vit un fjord glacé ; pour cette raison il appela le pays Ísland (« Terre de glace »), nom qu’il a gardé depuis lors :
Flóki Vilgerðarson hét maðr; hann var víkingr mikill; hann fór at leita Garðarshólms […]. Þeir Flóki sigldu vestr yfir Breiðafjǫrð ok tóku þar land, sem heitir Vatnsfjǫrðr við Barðastrǫnd. Þá var fjǫrðrinn fullr af veiðiskap, ok gáðu þeir eigi fyrir veiðum at fá heyjanna, ok dó allt kvikfé þeira um vetrinn. Vár var heldr kalt. Þá gekk Flóki upp á fjall eitt hátt ok sá norðr yfir fjǫllin fjǫrð fullan af hafísum; því kǫlluðu þeir landit Ísland, sem þat hefir síðan heitit.10 (Landnámabók (S5) : 36 et 38)
L’importance de la mer dans l’espace culturel nordique
Pour le monde viking, l’océan Atlantique constituait le ciment qui reliait tous les territoires nordiques d’origine à leurs colonies, permettant l’échange et par conséquent le transfert matériel et immatériel de leur culture, répandue dans tout le Nord. Paul Gilroy (1993 :14) parle de l’ordre océanique comme a system of cultural exchanges, une notion parfaitement applicable à l’espace culturel nordique. Bien qu’elle ne fasse partie d’aucun pays en particulier, la mer se révèle alors une composante déterminante de ce monde. Pour cette raison, une approche comme celle de Gilroy (1993 : 15), qui propose de penser l’océan dans les termes « d’une seule unité complexe d’analyse », nous semble tout à fait pertinent dans le cas des rapports entre les gens du Nord dans le passé le plus lointain.
Dans cette perspective, l’analyse de l’interaction entre l’environnement marin et des îles – comme cela pourrait se faire dans le cas de l’Islande ou du Groenland – nous semble la plus appropriée et un sujet à développer plus en détail.11 Dans le cadre des Blue Humanities, il s’agira d’essayer de renverser les rapports entre terre et mer et d’accomplir une réorientation, selon le mot de Hester Blum (2010 : 671). Les relations avec l’océan sont des relations tout à fait ambivalentes : la mer se révèle à la fois un espace vital de connexion, mais aussi une zone de danger et de confrontation avec les forces de la nature.12
La place centrale de la mer est mise en évidence en autre dans l’ouvrage encyclopédique vieux-norvégien Konungs skuggsjá (Le Miroir du Roi) qui souligne l’importance de l’espace marin dans l’imaginaire culturel des peuples du Nord. Ce dialogue didactique entre père et fils, informe sur des contrées lointaines, notamment le Groenland et l’Islande. Symptomatique est la question du fils qui désire s’informer sur les mers entourant ces îles (« j hofum þeim sem þar eru umhverfis » (Konungs skuggsjá : 14). La réponse du père prend la forme d’une exposition détaillée – s’étendant sur plusieurs pages – décrivant les différentes espèces de baleines et de poissons peuplant ces eaux, ce qui en fait le récit le plus complet de son époque sur les îles du Nord et leur environnement maritime (Konungs skuggsjá : 14–17). Après avoir examiné les créatures marines peuplant l’océan Arctique, l’auteur consacre une longue section à la description des formations glaciaires entourant le Groenland, lesquelles augmentent considérablement sa superficie (« Þeir ísar ero sumer sva flater sæm þeir hafa frosit ahafino siolfu, annat hvart fiugurra alna þiucker eða fim, oc liggia sva langt unndan lannde at þat værðr annat hvart fiugurra daga færð eða fleiri er mænn fara at isum […]13 » (Konungs skuggsjá : 28). L’auteur semble ainsi pleinement conscient de la configuration géographique propre à l’Arctique, constituée à la fois de terres émergées et de mers, étroitement liées dans le concept inuit de Nunangat, qui désigne l’interrelation fondamentale entre la terre, l’eau et la glace.14
De la même façon que pour les images mentales des terres et des pays, dans l’approche de la géo-critique développée dans les dernières décennies par Bertrand Westphal (2007), il est évident que l’espace marin ne correspond guère à des données géographiques et topographiques objectives, mais qu’il s’avère un lieu fonctionnalisé et créé par les yeux de l’observateur ou des protagonistes. Sylvain Briens (voir introduction du présent volume) parle à ce propos d’un « espace culturel, politique et social qui interagit étroitement avec l’histoire ». William Boelhower (2008 : 91) remarque à juste titre que les cartes de cette époque ne représentent pas une synthèse ou une totalité, mais plutôt quelque chose qui est plus proche d’un entrelacement moderne ou d’une composition lâche (modern entrelacement or loose composition) de territoires avec des bords de la mer.
Alain Corbin affirme dans son ouvrage Terra Incognita (2020) que les images mentales s’imposent dans un contexte d’ignorance, c’est-à-dire lorsqu’un manque de connaissances nourrit les esprits avec un sentiment oscillant entre fascination et peur de l’inconnu.15 Le mystère a souvent le pouvoir de nous envoûter et de nous effrayer simultanément ; l’inconnu stimule également le développement de mythes et récits ancrés dans l’imaginaire collectif. Au début de la cartographie du Nord, l’imaginaire semble avoir été au service de l’idéologie chrétienne : si Jérusalem, représentant le meilleur des lieux sur terre, était au centre des cartes médiévales, l’enfer, en tant que pôle négatif, devait être placé aux confins du monde connu. Selon Corbin, au début de l’âge moderne, les domaines inconnus qui ont produit de nombreuses légendes sont pour la plupart liés à la mer et à la glace : la mer du Nord et les pôles, les glaces flottantes, la formation des glaciers ainsi que la profondeur de la mer.
À partir du xvie siècle, la mer glaciale devient un centre d’attention ; dans leur tentative de découvrir le passage du Nord-Ouest, les explorateurs font l’expérience du froid polaire, qualifié dans les récits de « froid extrême ». L’expérience vécue par Willem Barentsz (1550–1597) témoigne en outre que – face à des phénomènes qu’ils découvrent en même temps qu’ils en pâtissent – les marins éprouvent un effroi mêlé de stupeur.
À cause de la pauvreté des données et des observations – et donc des connaissances – concernant ces domaines, les récits se multiplient et à ce moment s’impose l’image menaçante des glaces flottantes et des icebergs (du néerlandais ijs-berg « montagne de glace »),16 qui se retrouvent sur les cartes (voir Corbin 2020 : 43).
La mer dans les cartes du Nord
Un type de sources fructueuses pour cette étude sur la mer dans l’espace culturel nordique est certainement la cartographie du début de l’âge moderne. En commençant par les cartes du Nord les plus anciennes, on s’aperçoit que le Nord circumpolaire était conçu comme une unité géographique, depuis la mer Baltique jusqu’au Groenland, dans une continuité assurée en outre par la mer durcie par le froid glacial.
D’un point de vue purement esthétique, les cartes du Nord sont en général des cartes marquées par une prépondérance de la couleur bleue, ce qui conduit à placer l’« Arctique bleu » au centre des Humanités blues nordique (voir par exemple les cartes de Claudius Clavus (1427) et de Nicolaus Germanus (1467), Figures 1, 2).

Figure 1
La carte du Nord par Claudius Clavus (1427, manuscrit de Nancy).
Source : https://alchetron.com/Claudius-Clavus.

Figure 2
La carte du Nord par Nicolaus Germanus (1467).
Source : Wikimedia.commons.
L’espace géographique, politique et culturel que les cartographes visaient à représenter est précisément constitué en grande partie par de l’eau – soit sous forme fluide soit sous forme solidifiée, comme cela se trouve parfois souligné par les toponymes (bien que les cartes ne fassent pas de distinction entre ces deux états au niveau de la représentation graphique). Dans les premières cartes du Nord, la portion d’océan la plus septentrionale est constamment nommée mare congelatum (« mer congelée »), nom auquel sera ensuite substitué celui de mare glaciale (« mer glacée ») par Olaus Magnus (1539). En tout cas ces noms soulignent tous deux cette donnée qu’est la mer durcie par le froid qui permettait aux animaux de la traverser et d’atteindre de nouvelles régions – comme déjà Jordan (vie siècle) le mentionnait dans Getica III/18 : « … si congelato mari ob nimium frigus » (« … lorsque la mer est gelée à cause du grand froid » (Iordanis Romana et Getica : 58)).
La solidification de la mer efface les contours du littoral et crée une continuité apparente avec la terre ferme, comme en témoigne notamment le lexique inuit. Cette observation met par ailleurs en lumière la carence dans les cultures occidentales en termes et en concepts capables de décrire adéquatement cette réalité dans toute sa complexité, ainsi que le souligne Casati (2022) à plusieurs reprises.
Malgré la tendance répandue du géocentrisme, il nous semble symptomatique que la plus importante carte du Nord, conçue par le savant et clerc suédois Olaus Magnus, porte le nom Carta marina : elle place l’océan en position centrale, autour de laquelle elle dispose les terres – la péninsule scandinave d’un côté ainsi que l’Islande et le Groenland de l’autre. Elena Balzamo, dans son édition commentée, semble être d’un avis différent : « La Carte marine n’est marine que de nom, car elle représente non seulement les mers et les côtes, mais aussi l’intérieur des terres, tous les pays autour de la Baltique, tels qu’on se les imaginait au xvie siècle… » (2005 : 15). Mais, justement, l’auteur aurait pu l’appeler « Carte du Nord », ce qui n’est pas le cas.17 De fait, les portulans, des cartes reproduisant avec une bonne précision la topographie des côtes, avaient une fonction pratique pour la navigation – ce que n’a pas la carte du Suédois. Celle-ci revêt une dimension à la fois temporelle et historique, réalisant une synthèse entre des époques différentes. Pourtant le titre qu’il choisit nous paraît moins aléatoire qu’on pourrait le penser d’emblée. Par cet ouvrage, l’auteur entendait manifestement représenter un monde terraqué, dans lequel la mer occupe une place aussi significative, déterminante et « narrative » que les terres. Ce faisant – quoique sans intention aucune de sa part – il s’inscrit dans la perspective des Humanités bleues.
Le fait de considérer seulement l’hémisphère septentrional éloigne en outre ces premières cartes de la perspective euro-centrique, définie comme spatial elitism par James M. Blaut (1993 : 12). À cette époque et pendant encore longtemps, elle resta la seule perspective valable, l’Europe et l’Occident étant considérés comme le centre du monde (et c’est le reproche qui a été formulé par plusieurs chercheurs, tels que William Boelhower (2008 : 84). En fait, ces cartes du Nord constituent la mise en forme de l’environnement boréal autour de la mer du Nord, et elles donnent une représentation d’une des périphéries du monde comme on l’imaginée au début de l’Âge moderne.
Sur la Carta marina (Figure 3) sur les autres cartes qui s’inspirent d’elle, cette étendue bleue n’est pas représentée simplement comme une surface vide. Elle est au contraire peuplée à la fois par des monstres marins et par des navires qui jouent le rôle de marqueurs de la présence humaine et de la civilisation. Loin d’être un lieu rassurant, l’océan de la Carta marina – comme d’ailleurs celui des autres cartes de la même époque – est une représentation du chaos, à l’exact opposé de ce que Steve Mentz (2009 : 998) appelle playground et maritime recreation, qui serait, à son avis, la mer à l’époque contemporaine. Au-delà du danger réel qui existait en traversant l’océan à l’Âge des vikings, l’idée de se confronter avec quelque chose de lointain et d’inconnu représentait dans l’imaginaire un danger encore plus menaçant. Jusqu’à la parution de premières cartes du Nord, la connaissance de l’espace septentrional était limitée et connotée négativement, conformément à la codification défavorable du Nord issue de la tradition biblique, comme l’affirme Stephan Michael Schröder (2019 : 125).18 Avec Olaus Magnus, l’Europe du Nord se rapproche du continent et de la chrétienté, et son œuvre influencera la perception de cette région pendant de nombreuses années. Si l’on peut être d’accord avec Schröder en ce qui concerne la Suède et la Scandinavie continentale, nous ne partageons pas cet avis pour ce qui est de l’Islande et de la mer qui sépare l’île de l’Europe. Nous croyons que le Suédois ne fit pas de grands efforts pour « dédouaner » cette portion du Nord : l’Islande présente notamment plusieurs aspects « étrangers » et la mer pour l’atteindre est tout à fait menaçante.19

Figure 3
La Carta Marina par Olaus Magnus (1539).
Source : Carta Marina, Wikipedia.
Curieusement, ces images se sont perpétuées très longtemps : malgré les explorations des régions circumpolaires et les relations commerciales qui auraient dû faire connaître un certain nombre de données moins fantaisistes, les cartes des xvie et xviie siècle continuèrent d’être reproduites et donc de pérenniser les discours sur la mer qui s’étaient établis auparavant. Entre temps, ces régions avaient été bien explorées grâce à une dense activité maritime, mais tout cela n’empêchait pas la transmission des images établies. Sumarliði R. Ísleifsson (2015) montre comment ces images, souvent centrées sur la présence de la mer glacée et de la glace flottante, furent créées parallèlement pour l’Islande et le Groenland et se perpétuèrent longtemps sur les cartes et ensuite dans les récits de voyage.20
Les cartes étaient généralement accompagnées de textes qui en expliquaient le contenu, et c’est justement dans le commentaire portant sur la carte du Suédois Olaus Magnus que l’on découvre la manifestation d’un vif intérêt pour toute une série de phénomènes marins, au point que l’environnement marin constitue certainement une composante fondamentale de cet ouvrage, et non pas seulement un espace entourant les terres à décrire. C’est une mer perfide, pleine de dangers et inhospitalière pour l’homme, en particulier celle située entre les îles britanniques et l’Islande. Elle porte des noms effrayants et est représentée, en partie, comme une surface gelée.
Pour ouvrir une parenthèse constituant une légère digression, dans la préface de ses Gesta Danorum le chroniqueur danois Saxo Grammaticus (xiie siècle) écrit déjà ce que les cartes montreraient plusieurs siècles plus tard, suivant la tradition qui allait s’établir à l’époque médiévale : « Ab huius latere occidentali insula, que Glacialis dicitur, magno circunfusa reperitur Oceano […]. » (Gesta Danorum : 6)
La traduction de Jean-Pierre Troadec (1995 : 29) élude hélas la partie importante pour notre argumentation : « Du versant occidental [de la Norvège], on aperçoit une île [je complète et ajoute : qui est appelée île gelée] au milieu d’un vaste océan. »
Plusieurs siècles plus tard, en 1570, la carte de l’Islande établie par Giovanni Francesco Camocio propose à nouveau la même appellation et les mêmes images, en représentant la glace autour des côtes islandaises et en commençant son commentaire par les mots suivants : « Islandia glacialis insula in occeano septentrionali sita inter austrum et boream (dans notre traduction : « L’Islande, une île glacée dans l’océan septentrional, située entre le Sud et le Nord »).
Si, comme nous le disions, la représentation iconographique de la Carta marina met l’accent sur la primauté de la mer dans l’espace nordique, celle-ci est également réaffirmée par le commentaire.21 Parfois les pays sont représentés ou étiquetés comme des « îles » – y compris ceux qui ne le sont pas, comme la péninsule scandinave – ce qui, à notre avis, vise à souligner une forte interaction entre la terre et la mer. De plus, la mer et ses habitants sont des protagonistes importants de la description : dans de nombreux cas, l’auteur s’attarde à décrire des poissons et des baleines ainsi que les navires qui y circulent.22
Balzamo affirme à juste titre : « Le paysage scandinave qu’Olaus Magnus a en tête lorsqu’il travaille sur sa Carte […] est essentiellement un paysage d’hiver. Aussi bien les images que les commentaires cherchent à renforcer l’impression qu’il s’agit d’un royaume du froid et de la neige. » (2005 : 70). Mais, alors qu’elle pense que cette caractéristique représente un choix de l’auteur afin de « romantiser sa patrie nordique23 », nous croyons qu’il s’agit plutôt du contraire, surtout en ce qui concerne la représentation de l’océan qui s’étend entre la péninsule scandinave et l’Islande. Celui-ci forme en effet une sorte de barrière et d’obstacle presque insurmontable. Pour soutenir cette interprétation, on pourrait mentionner le témoignage de Saxo Grammaticus qui, dans la préface des Gesta Danorum, déclare :
Huic eciam insule certis statutisque temporibus infinita glaciei aduoluitur moles : que cum aduentans scabris primum cautibus illidi ceperit, perinde ac remugientibus scopulis fragose ex alto uoces ac uarii inusitate conclamacionis strepitus audiuntur. Quamobrem animas ob nocentis uite culpam suppliciis addictas illic algoris magnitudine delictorum pendere penas existimatum est.24 (Gesta Danorum : 7)
Une image tout à fait similaire, associant la glace au lieu des damnés, se rencontre également chez Olaus Magnus. Le commentaire que l’on lit à la lettre e de la section A, dédiée à l’Islande, offre une description presque identique. La version allemande, plus détaillée à cet égard que la version italienne (Opera breve), inclut le passage suivant : « A/e : Bezaigt an das da aingrausams heulen und geschraisey des eys das da ans land stossen zu beueysen das das die feit gottes gebeinigetuerden in der kelt als uormals gesagt ist von den feur.25 » (Ain kurze Auslegung, 1539 : [3])
Au sujet de la glace autour de l’Islande, l’auteur propose à nouveau une idée qui était déjà établie au Moyen Âge et destinée à rester vivante très longtemps, à savoir celle des glaces flottant pendant huit mois de l’année : « A/o : […] In den grossen eysstucken die acht monat um das land flyessen ist zu uersteen das die ueyssen beeren drundert fliehen in die gebirglocher und nehmen die uisch sich zu erneren.26 » (Ain kurze Auslegung, 1539 : [4])
Le texte souligne que, loin d’être considérée uniquement comme un élément naturel peu convenable à la vie humaine, à cette époque la glace était associée à la damnation, avec une connotation morale clairement plus forte et négative.
Comme nous le disions, de nombreuses descriptions dans le commentaire font état de l’interaction – peu pacifique – entre les créatures marines et les êtres humains. Les passages liés à la mer, aux animaux qui la peuplent, à la pêche, etc., représentent environ un tiers du commentaire entier. Le texte se termine sur deux images (accompagnées chacune d’une explication), dont la première (Figure 4) représente la mer glacée. Celle-ci confirme, à notre avis, que l’ouvrage a été rédigé et pensé dans une perspective marine et terrestre à la fois, selon une conception où l’homme interagit avec l’eau – dans toutes ses formes, liquide et solidifiée.

Figure 4
Olaus Magnus, Opera breve : 15.
(La mer congelée).
La glace dans la perception de nos jours
Comme nous l’avons montré tout au début, dans son essai Andri Snær Magnason propose une nouvelle image de la glace, à l’opposé de celle du passé : aujourd’hui la glace n’est plus conçue comme un lieu de damnation des âmes, mais comme une source de vie.27 Dans le cadre de la réflexion générale sur les changements climatiques, il est alors symptomatique que le gouvernement islandais ait commémoré la disparition du premier glacier islandais par un acte officiel. En 2014 le glacier Ok, situé à l’Ouest de l’Islande (N 64°35.498’ W 020°52.253’ ; hauteur 1.114 m), a été déclaré disparu par le glaciologue islandais Oddur Sigurðsson.28 Le 18 août 2019, une plaque commémorative, contenant un message adressé aux générations futures – ou, mieux, au futur tout court – et rédigé par Andri Snær, a été fixée sur un rocher au sommet de la montagne désormais « nue ». L’inscription double est écrite en islandais et en anglais :
Bréf til framtíðarinnar
Ok er fyrsti nafnkunni jökullinn til að missa titil sinn.
Á næstu 200 árum er talið að allir jöklar landsins fari sömu leið.
Þetta minnis merki er til vitnis um að við vitum hvað er að gerast og hvað þarf að gera. Aðeins þú veist hvort við gerðum eitthvað.29
A letter to the futureOk is the first Icelandic glacier to lose its status as a glacier.In the next 200 years all our glaciers are expected to follow the same path.This monument is to acknowledge that we know what is happening and what needs to be done. Only you know if we did it.
La cérémonie s’est déroulée en présence de Katrín Jakobsdóttir, à cette époque première ministre islandaise, du ministre de l’Environnement Guðmundur Ingi Guðbrandsson et de Mary Robinson, l’ancienne présidente de l’Irlande. Le contexte solennel témoigne de l’approche nouvelle envers ces phénomènes naturels – les mêmes qui, comme on vient de le dire, dans un passé désormais lointain, avaient été considérés comme la manifestation tangible de la damnation. Un film en anglais a été produit à cette occasion, qui, jouant sur le nom du glacier, porte le titre de Not OK.
Également symptomatique est l’évocation répétée de glaciers dans presque tous les médias de nos jours. Un entrefilet repéré par hasard le 26 mai 2023 dans un journal distribué gratuitement en France rapporte une étude menée sur le traité de Montréal qui concerne aussi les glaces de l’Arctique, portant le titre Un traité a retardé la fonte des glaces sans le savoir :
D’après les résultats d’une étude menée par des chercheurs des universités de Santa Cruz et Columbia (États-Unis) et Exeter (Royaume-Uni), le protocole de Montréal, signé en 1987, n’aurait pas seulement permis de préserver la couche d’ozone. Il aurait aussi servi à ralentir le réchauffement climatique, rapporte le Huffington Post. C’est dans la revue scientifique PNAS que les conclusions de cette étude ont été publiées. Selon de nombreux scientifiques, le traité de Montréal aurait permis de retarder de quinze ans le premier été sans glace en Arctique. Ce triste épisode est actuellement prévu pour le milieu du siècle, mais sans les initiatives prises après la signature du traité de Montréal, il aurait pu avoir lieu bien plus tôt.30
La glace entre ainsi dans notre vie à tous, devenant quelque chose qui nous concerne tous de près ; elle n’est plus reléguée aux marges du monde et n’est plus associée à l’enfer.
Remarques finales
En clôture de cette étude, constituée de réflexions préalables en vue d’un projet à développer ultérieurement, nous voulons proposer une remarque semi-ironique, tirée du dernier ouvrage d’Andri Snær Magnason mentionné précédemment, qui nous montre clairement le glissement qui s’est opéré dans notre axe de perception. De la même façon que le viking Éric le Rouge avait essayé d’inciter les gens à s’installer au Groenland en donnant à celui-ci un nom fort prometteur, à savoir « la terre verte31 », à présent on préférerait que celui-ci soit le pays « blanc » de la glace éternelle32. À la page 173, l’essayiste islandais ironise sur la possible perte d’identité de l’Islande (dont le nom signifie à la lettre « Terre de glace »), une fois que– comme on le soupçonne – cet endroit aura perdu ses glaciers, disant : « Þegar jöklanir eru farnir, hvað er þá Ísland? Bara land? » (« Quand les glaciers auront disparu, que deviendra alors l’Islande [Terre de glace] ? Seulement une terre ? »). Contrairement à ce qu’affirma Shakespeare sur l’insignifiance des noms en regard de l’essence des choses dans la célèbre réplique de Roméo et Juliette (« What’s in a name »), ici c’est justement le nom qui fait la différence !
Notes
[1] Roberto Casati (2022 : 24–25) propose de reconceptualiser les termes et d’éliminer la différentiation entre « mer » et « océan » car, à son avis, il s’agit d’une distinction artificielle et pas du tout justifiée par des critères objectifs. Laurence Devillaires (2022) partage cette opinion.
[2] Sujet d’une grande fascination, la description – ou mieux, l’évocation – de la mer dans les sagas et dans la poésie scaldique ne constituera pas l’axe central de cette contribution. A ce propos, je suis en train de préparer une contribution sous le titre « The Sea in Old Norse Literature » (à paraître 2027). Torfi Tulinius (2023 : 51–67) a souligné l’importance de la mer dans la poésie scaldique en apportant des exemples probants. De même, Judith Jesch (2001) met en évidence une grande quantité de termes et d’expressions poétiques liés à la mer – en particulier aux bateaux et aux navires – attestés dans les inscriptions runiques de l’Âge des Vikings.
[3] Jemma Wadham, géologue et spécialiste des glaciers, explique que, d’un point de vue scientifique, l’état de la glace est celui d’un « fluide visqueux » (viscous fluid) et non d’une matière solidifiée (2021 : 7).
[4] Pour une étude approfondie de la glace envisagée sous des perspectives variées (imaginative, ainsi que matérielle), voir Dodds (2018).
[5] « Dans la mythologie la glace est souvent associée à la mort. Mais maintenant, quand nous regardons les montagnes de l’Himalaya, nous comprenons soudainement que la glace est une source de vie. Et l’eau coule sous le glacier, blanche comme du lait. (notre trad.) »
[6] Inge Stephan (2019 : 66) remarque que le lien entre le diable et la glace, comme nous le propose Jules Verne dans son roman Le Sphinx des glaces (1897), fait partie de la pensée chrétienne, dans laquelle le froid et la glace pouvaient être des signes du diable. À ce sujet Stephan rappelle que dans la Divine Comédie de Dante Alighieri le dernier cercle, celui de Lucifer, est entièrement recouvert de glace. Une telle association s’inscrit donc dans une tradition qui était déjà bien établie au moment de premières représentations du Nord dans les cartes.
[7] Etymologie dérivée du norrois auðr « riche (en lait) » et *humala « vache sans corne », voir Simek (2007 : 22).
[8] Snorri Sturluson, Edda : 11 : Næst var þat, þá er hrímit draup, at þarvarð af kýrsú er Auðhumla hét, en fjórar mjólkár runnu ór spenum hennar, ok fœddi hon Ymi. Traduction française par F.-X. Dillmann (1991 : 35–36) : « Voici ce qui se produisit ensuite : des gouttes de givre sortit la vache appelée Audhumla et comme quatre fleuves de lait coulaient de son pis, elle nourrit Ymir. »
[9] « On raconte que des hommes voulaient quitter la Norvège pour aller aux Féroé. Certains mentionnent un viking nommé Naddoðr. Mais celui-ci dériva vers l’Ouest dans l’océan et ils trouvèrent alors un grand pays. Aux fjords de l’Est ils montèrent sur une haute montagne et regardèrent au loin, pour voir s’ils pouvaient apercevoir de la fumée ou quelque signe que la terre était habitée, mais ils ne virent rien. Ils retournèrent aux Féroé à l’automne. Et lorsqu’ils étaient en train de quitter cette terre, une grande neige tomba sur les montagnes, et pour cette raison ils l’appelèrent Snæland (« Terre de neige »). »
[10] « Un homme était nommé Flóki Vilgerðarson. C’était un grand viking. Il partit chercher Garðarshólmr (« îlot de Garðar »). […]. Flóki et ses compagnons naviguèrent vers l’Ouest à travers le Breiðafjörður et accostèrent à un endroit appelé Barðaströnd dans le Vatnsfjörður. Le fjord était plein de poissons, et ils étaient tellement occupés à pêcher qu’ils ne se soucièrent pas de récolter du foin, et tout leur bétail mourut pendant l’hiver. Le printemps fut plutôt froid. Flóki monta alors sur une haute montagne et regarda vers le Nord, au-delà des montagnes, et vit un fjord plein de glace flottante dans la mer. C’est pourquoi ils appelèrent ce pays Islande (« Terre de glace »), nom qu’il porte depuis. »
[11] A ce propos, voir Sumarliði R. Ísleifsson (2015) sur la représentation des deux îles au cours des siècles.
[12] Dans la littérature norroise bien que toujours présente, la mer est souvent nommée seulement en passant. Pour lui donner l’importance qu’elle avait dans le monde nordique, il faudrait s’en apercevoir d’une façon plus consciente.
[13] Cité selon l’édition diplomatique par Holm-Olsen ; dans notre traduction : « Parfois, ces champs de glace sont aussi plats que s’ils s’étaient formés directement à la surface de la mer. Ils atteignent une épaisseur d’environ quatre ou cinq aunes et s’étendent si loin au large qu’il faut parfois quatre jours ou plus pour les traverser. »
[14] Le terme scientifique de cryosphère, désignant les zones de la surface terrestre couvertes de glace en permanence ou de manière saisonnière (cf. Dodds 2018 : 28), appréhende ce phénomène sous un angle scientifique ; toutefois, à notre avis, il ne traduit pas adéquatement l’idée d’un point de vue culturel.
[15] Corbin (2020) donne à voir la façon dont la représentation de la mer (en particulier de la mer des pôles), à cause du manque de connaissances fondées, demeura jusqu’au xixe siècle marquée par un mélange de fascination et d’effroi.
[16] Et cela bien avant que les premières collisions avec des icebergs, survenues au début du xixe siècle, ne fassent des victimes — un phénomène qui atteindra son paroxysme avec la catastrophe du Titanic (voir Dodds 2018 : 102).
[17] Elfriede Regina Knauer (1981 : 19–20) souligne à juste titre que l’emploi de roses des vents dans l’espace marin et des lignes de Ruben est le signe évident que l’auteur considérait sa carte comme une carte marine et pas seulement comme une carte terrestre.
[18] « Au Nord (aquilo) demeurait, selon la Bible, le diable, et c’est du Nord que le mal descendrait sur le monde. »
[19] C’est justement en Islande que, selon le commentaire, les âmes des damnés demeurent au froid, expiant leurs péchés (voir plus loin). Il semble donc que l’auteur ait déplacé l’Aquilo en Islande. Pour y accéder, il fallait de plus traverser une véritable « barrière » d’eau pleine de dangers. Afin de souligner l’appartenance de la péninsule scandinave au monde catholique, il semble qu’Olaus Magnus ait été disposé à « sacrifier » les terres situées dans l’Atlantique et entourées de glace.
[20] L’un des auteurs classiques qui répandirent l’image de la glace éternelle entourant l’Islande fut Pline l’Ancien dans la Naturalis historia (cf. Sumarliði R. Ísleifsson 2015 : 59). L’auteur énumère aussi les récits de voyage plus récents dans lesquels ces images sont répétées (Ibid. : 107).
[21] Olaus Magnus composa lui-même pour sa carte deux commentaires, respectivement en allemand (Ain kurze Auslegung) et en italien (Opera breve). Les textes des deux versions se réfèrent aux mêmes images et se ressemblent pour l’essentiel, mais ils ne sont pas identiques car ils s’adressaient à deux publics et deux cultures différents.
[22] La carte est divisée en neuf sections (A–I), et dans chacune d’elles l’auteur assigne des lettres à des dessins pour mettre en évidence des aspects qui lui semblaient remarquables. De nombreuses références sont liées à la mer.
[23] À notre avis on est encore bien éloignés de la vision romantique de Caspar David Friedrich et son œuvre Das Eismeer (1823/24).
[24] Troadec (1995 : 30) : « Cette île [= l’Islande] fut à une certaine époque recouverte par une masse de glace qui roula vers elle sa froidure amoncelée. L’avancée de cette glace fut d’abord entravée par les reliefs rudes des écueils de la côte, où les rochers répercutèrent l’écho de voix et de clameurs dont l’étrange et retentissant vacarme montait des profondeurs. Aussi croit-on que c’est en ces lieux que les âmes des damnés expient dans le supplice du froid les fautes qu’elles ont commises de leur vivant. »
[25] Balzamo (2005 : [100]) : « A/e signifie l’épouvantable fracas mêlé à des hurlements ; cela vient des masses de glace qui heurtent le rivage à l’endroit où les âmes damnées par le Seigneur souffrent de la même manière que celles précipitées au feu dont il fut question plus haut. »
[26] Balzamo (2005 : [101]) : « A/o : Les grands blocs de glace qui dérivent près des côtes pendant huit mois de l’année sont délaissés par les ours polaires qui s’installent alors dans les grottes de montagne et se nourrissent de poisson. »
[27] Il faut cependant souligner que ce changement de perspective provient du monde occidental ; en effet, les populations autochtones vivant dans la région arctique ont depuis toujours une vision plus holistique de leur environnement. Elles considèrent les glaciers comme des « êtres vivants coexistant dans un monde où il est considéré comme insensé d’‘offenser’ les glaciers » (Dodds 2018 : 98). Dodds (2018 : 105–108) décrit en détail ce changement de perspective au sein du monde occidental : à l’effroi suscité autrefois par la glace se substitue progressivement une angoisse liée à sa disparition (horror of ice loss). Cette nouvelle sensibilité s’exprime désormais dans la littérature, le cinéma et les arts en général.
[28] Dodds (2018 : 45–46) souligne l’importance de la glace dans la régulation globale du climat ainsi que des réserves d’eau terrestres, enjeux qui concernent l’ensemble de l’humanité, que l’on vive ou non en contact direct avec la glace.
[29] Dans notre traduction : « Une lettre [adressée] au futur. Ok est le premier glacier islandais à perdre son statut de glacier. On dit que, au cours des 200 prochaines années, tous nos glaciers suivront le même destin. Ce monument est fait pour témoigner que nous savons ce qui est en train de se passer et ce qui doit être fait. Toi seul (= futur) sait si nous l’aurons fait. »
[30] Source de l’article est le journal distribué en France 20 Minutes Culture du 26.5.2023, à la page 15.
[31] Eiriks saga rauða (chap. 2) : 202 : « … ok hann kallaði Grœnland, því at hann kvað menn þat mjǫk mundu fýsa þangat, ef landit héti vel. »
[32] À ce sujet, la Chronique de l’Archidiocèse de Hambourg d’Adam de Brême (xie siècle) offre une perspective maritime. Dans le livre IV (chap. 37 : 274) de la chronique, là où l’auteur décrit les îles de l’océan Atlantique, il est expliqué que le Groenland tire son nom de la couleur bleu-verte de la mer (Homines ibi a salo cerulei, unde et regio illa nomen accepit ; « Les hommes sont verts, làbas, à cause de l’eau de la mer, d’où leur pays aussi a reçu son nom [= Grœnland « pays vert » ]. ») Par rapport à l’explication donnée par les sagas, en particulier les dites Vinlandsögur – où l’on parle de terre verte qui donna son nom au pays –, la perspective d’Adam est celle de la mer, élément décisif qui en détermine même le nom.
Déclaration de conflit d’intérêts
L’auteur n’a aucun conflit d’intérêts à déclarer. Ce dossier thématique a fait l’objet d’un financement de l’Interreg Similar, de l’IRHiS (Institut de Recherche Historiques du Septentrion, Université de Lille, CNRS, UMR 8529) et de l’UR 3556 REIGENN (Sorbonne Université).
