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La structuration des discours numériques de Donald Trump autour du thème de la « frontière » dans la campagne présidentielle américaine de 2024 Cover

La structuration des discours numériques de Donald Trump autour du thème de la « frontière » dans la campagne présidentielle américaine de 2024

Open Access
|Apr 2026

Full Article

Introduction

Les espaces médiatiques que sont les plateformes des réseaux socionumériques (RSN) représentent de formidables agoras sur lesquelles des points de vue antagonistes cohabitent et circulent sous l’effet des actions des contributeurs. Les RSN, qui permetttent ainsi aux responsables politiques d’échanger facilement avec leurs concitoyens, contribuent à l’expression de la communication politique en démocratie.

La campagne présidentielle américaine de 2024, caractérisée par son extrême polarisation, a donné lieu, dans le camp républicain, à une profusion de discours numériques exploitant le thème de la « frontière » qui a occupé une place centrale dans les débats.

Nos recherches interrogent comment ce thème apparaît comme un élément structurant des discours de Donald Trump. À partir de l’analyse d’un corpus de publications numériques postées sur le RSN Instagram, ces recherches montrent comment ce thème irrigue les discours prononcés par le candidat républicain dans ses allocutions officielles.

Cette étude stylistique et linguistique à visée pragmatique montre comment la langue peut participer du rejet métaphorique de l’autre en dehors du soi (au niveau langagier) mais aussi contribuer à un rejet physique (par une exclusion au-delà des frontières géographiques), exploitant ici deux acceptions du mot « frontière ».

Après quelques rappels sur la communication politique en démocratie et sur les échanges démocratiques à l’heure du numérique sur les RSN, notre étude de cas analyse des publications numériques de Donald Trump dans lesquelles la thématique de la frontière conditionne les choix linguistiques du candidat républicain. Il s’agit aussi d’étudier comment Donald Trump, interpellant ses adversaires politiques dans des discours fortement polarisés, reçoit en retour des contre-discours de la part du président démocrate Joe Biden.

I. La communication politique numérique à l’heure des RSN

Mercier (2001 : 357) définit la communication politique en ces termes :

La communication politique a pour double programme l’étude des interactions entre le système politique au sens large et les médias, et l’étude des processus et des techniques de communication dont le système politique se sert.

L’objectif premier pour une personnalité politique dans sa communication consiste à convaincre le plus grand nombre d’électeurs de la rejoindre afin de les rallier à sa cause par la production d’un discours à visée argumentative. Amossy et Herschberg Pierrot (2021 : 118) le définissent ainsi : « Le discours argumentatif s’adresse à un public dans un cadre institutionnel déterminé ».

L’émergence du numérique (Internet, notamment) a considérablement modifié la nature même de la communication politique, comme le rappelle Eyries (2015 : 13) : « Grâce à Internet, la communication politique est devenue plus interactive et de moins en moins unidirectionnelle, ce qui est le signe du passage d’une société pyramidale à une société réticulaire », c’est-à-dire une société organisée en réseaux.

L’activation de liens cliquables exploite l’« hypertextualité » (Saemmer 2015) : c’est une caractéristique majeure des discours numériques sur Internet qui circulent et se diffusent en exploitant les « affordances »1 des plateformes des réseaux socionumériques (RSN) qui représentent « des écosystèmes numériques interconnectés » (Lacaze 2024 : 84).

Un changement paradigmatique majeur est intervenu avec l’avènement des plateformes numériques et leur exploitation par les responsables politiques : « La communication politique ne peut désormais plus se penser sans le recours à Internet » (Theviot 2019).

Eyries (2021 : 8–9) met en avant que toute communication politique numérique doit se déployer sur « les grands réseaux socionumériques » qui « sont des passages obligés pour reconstruire une image numérique, qui réponde aux exigences d’éthique, de transparence et de désintéressement ».

Les publications numériques sont caractérisées par leur plurisémioticité et leur multimodalité intrinsèques : « la plurisémioticité permet d’envisager la possibilité qu’une publication rassemble différents éléments sémiotiques (images, graphiques, sons, vidéos, hyperliens…) » tandis que « la multimodalité fait référence à différents modes d’expression (voco-mimo-posturo-gestualité) » (Lacaze 2025).

Dans l’ouvrage collectif qu’elle a dirigé, Theviot (2023 : 17–18) s’attache à « proposer une sociologie politique des données et des algorithmes, en les analysant en contexte, comme des objets sociaux, entremêlés dans des pratiques et retranscrivant des visions du monde ». Dans cette perspective, « [l]’algorithme apprend des données et évolue en fonction de celles-ci, avec la technologie d’apprentissage du machine learning » (Theviot 2023 :18).

Les avancées les plus récentes en intelligence artificielle sont pleinement exploitées par la communication politique numérique qui est ainsi profondément transformée par la généralisation de ces algorithmes et leur usage abondant dans la production de discours politiques.

Cardon, sociologue des médias, déclare dans un entretien à la revue Transversalités :

Internet accélère le déplacement du centre de gravité de la démocratie de l’espace médiatico-institutionnel vers la société de conversation. Avec Internet, la société a pris quelques pas d’avance sur la politique institutionnelle. En libérant l’expression des individus, et le droit de porter, sans contrainte ni censure, leur propos dans un espace public, Internet nourrit ce qui est la source la plus essentielle de l’exercice de la souveraineté populaire.

Il faut, en effet, louer les vertus démocratiques de cette mise en conversation de la société. Internet, et plus encore les réseaux sociaux, ont libéré les subjectivités des individus, et ils ont fait émerger des formes d’expression moins savantes comme la conversation, le bavardage, l’ironie qui, une fois rendues publics, permettent de nouvelles formes de mises en relation, de mobilisation. (Cardon & Smyrnelis 2012 : 67–68)

Une vision optimiste de la circulation libre de la parole sur les réseaux socionumériques (RSN) prédomine donc, à l’époque. Cette liberté d’expression revendiquée par Cardon participe pleinement de l’échange délibératif propre à toute démocratie :

la définition du terme « démocratie » à laquelle je me réfère n’est pas basée uniquement sur la question électorale de la désignation des gouvernants. Elle est plus large, impliquant l’existence d’une véritable liberté d’expression et d’auto-organisation de la part des citoyens pour le bien commun et le partage du savoir. (Cardon & Smyrnelis 2012 : 69)

Dans cette perspective, les RSN sont envisagés comme des agoras numériques où chacun et chacune peut échanger librement en faisant vivre le débat démocratique.

Pour autant, l’idéologie libertaire qui sous-tend une liberté d’expression pleine et parfaite se confronte à la réalité des espaces numériques sur lesquels des individus mal intentionnés peuvent diffuser des « discours de haine2 ». Se pose alors la question de la nécessaire limitation et, par conséquent, de la modération de ces discours par les plateformes technologiques, qui sont traditionnellement peu enclines à réguler les échanges conversationnels sur les RSN, comme le relève Badouard (2020 : 164) :

Marquées par l’idéologie du « libéralisme informationnel », qui considère que la libre circulation des informations est bonne en elle-même et ne doit souffrir aucune limitation, les plateformes du web se sont historiquement montrées réticentes à l’idée de réguler les contenus qu’elles hébergent.

Le débat politique est propice à l’usage de discours dénigrant les adversaires et pouvant contenir des occurrences de discours agonal prenant souvent la forme de messages haineux. Ainsi, de tels discours caractérisés par une forte polarisation peuvent circuler et se diffuser rapidement et massivement sur les RSN ; dans ces discours de haine émerge une violence verbale à des degrés divers.

II. Le thème de la « frontière » dans les discours populistes

Afin de pouvoir étudier les publications numériques du corpus d’étude, il nous faut d’abord rappeler les caractéristiques principales des discours populistes avant d’envisager la question de la « frontière » qui émerge dans ces discours.

1. Les ressorts des discours populistes

Charaudeau (2011 : 106) définit ainsi le discours populiste :

le discours populiste peut être envisagé comme un simple avatar du contrat politique, comme une stratégie de manipulation, dans la mesure où il manie les mêmes catégories que celui-ci. Mais il les manie dans l’excès, un excès qui joue sur l’émotion au détriment de la raison politique et porte la dramatisation du scénario à son extrême : exacerbation de la crise, dénonciation de coupables, exaltation de valeurs et apparition d’un Sauveur.

Il s’avère que les discours populistes sont des discours fortement idéologiques, qui font usage de stratégies de manipulation et peuvent exploiter des théories complotistes et/ou conspirationnistes.

Charaudeau (2011 : 113) relève qu’un discours populiste s’affirme « comme [un] moyen de séduction des masses ». Il souligne l’existence de « populismes de circonstance s’exprimant dans les campagnes électorales à l’aide d’expressions démagogiques, afin de séduire les masses populaires » (103).

Le discours populiste s’appuie sur l’identification d’adversaires politiques à éliminer en adoptant une rhétorique fondée sur le clivage entre le Bien et le Mal :

Que cet ennemi soit interne ou externe, le discours populiste le décrit de façon imprécise, comme une bête cachée, tapie dans l’ombre : le thème du complot est présent dans presque tous les discours populistes. C’est qu’il s’agit, en fin de compte, de trouver un bouc émissaire en stigmatisant la source du mal, en dénonçant un coupable pour orienter contre lui la violence, déclencher le désir de sa destruction qui aboutira à la réparation du mal. (Charaudeau 2011 : 108)

2. Le thème de la « frontière » à l’œuvre en politique

Le thème de la « frontière » semble être une constante des discours populistes qui insistent sur la valorisation de l’appartenance à une nation, la mise en avant d’un entre-soi, ce qui exclut les personnes n’appartenant pas à cette nation, c’est-à-dire les étrangers et, par conséquent, les immigrés.

Dans leurs travaux sur la communauté politique et les frontières, Delmotte et Duez (2016 : 26) posent « une réflexion sur la communauté (politique) comme indissociable d’une réflexion sur les frontières conçues comme des pratiques, des processus ».

On peut tout d’abord considérer « les frontières comme ce qui borne, délimite, et en ce sens étroit « définit » les entités reconnues sur la scène internationale : les frontières stato-nationales des communautés politiques reconnues comme des sujets de droit international, les États » (Delmotte et Duez 2016 : 26).

Une autre définition de la frontière semble particulièrement pertinente pour les discours populistes :

la frontière définit la communauté politique en désignant non seulement un dehors mais un ennemi. Autrement dit, la communauté politique consiste, comme l’indique d’ailleurs l’étymologie et le premier sens du mot frontière, à faire front contre un ennemi. (Delmotte et Duez 2016 : 26–27)

Cette seconde définition est particulièrement adaptée à la communication politique des leaders populistes comme Donald Trump, comme nous allons le voir, en particulier dans le choix des pronoms personnels qu’il utilise dans ses discours politiques.

III. Étude de cas : l’élection présidentielle américaine de 2024

L’étude de cas menée dans le cadre de ces recherches porte sur les discours numériques du candidat républicain Donald Trump au cours de la campagne présidentielle américaine de 2024 et elle s’appuie sur l’exploitation de publications Instagram rassemblées dans un corpus.

1. La sélection des données pour construire le corpus

Le corpus de recherche principal à partir duquel ont été menées des analyses contient les 253 publications postées par Donald Trump sur son compte Instagram (@realdonaldtrump) entre le 1er mars et le 31 mai 2024. Ces publications numériques sont de natures sémiotiques diverses : textes, images, vidéos, etc.

Parmi ces publications, un premier sous-corpus a été créé, regroupant 22 vidéos d’allocutions officielles du candidat républicain. Ces vidéos ont été choisies car elles sont l’expression d’une communication politique numérique institutionnalisée et ritualisée, notamment avec la présence du drapeau américain en arrière-plan. Elles ont été téléchargées à partir du compte Instagram du candidat républicain et elles ont fait l’objet d’une analyse multimodale et plurisémiotique. Des captures d’écran de ces vidéos ont été insérées dans cet article à titre d’illustrations.

Un second sous-corpus rassemble des vidéos générées par intelligence artificielle et postées par le candidat républicain. Deux d’entre elles ont été sélectionnées pour cette étude car leur sujet principal porte sur l’immigration, une thématique directement liée au thème de la frontière.

Aux publications de Donald Trump rassemblées dans les deux sous-corpus déjà présentés, s’ajoutent celles du 46e président américain publiées du 1er mai au 15 juin 2024 sur son compte Instagram : ce corpus secondaire rassemble 97 publications postées sur cette période. Les publications Instagram de Joe Biden citées dans cette recherche (au nombre de quatre) sont celles dans lesquelles le président démocrate produit un discours explicitement adressé à Donald Trump et qui empruntent des traits propres à un contre-discours3 de haine. Une seule publication postée par le président Joe Biden sur son compte X en réponse à Donald Trump a été ajoutée à ce corpus car elle montre une adresse directe de Joe Biden au candidat républicain pour entrer en dialogue avec lui et le choix des pronoms utilisés y est porteur de sens.

2. La méthodologie d’analyse

Une fois la sélection des publications plurisémiotiques effectuée, l’étude s’est appuyée sur le vaste champ d’analyse des discours numériques à partir des nombreux travaux menés par des linguistes et spécialistes des sciences de l’information et de la communication. En effet, par leurs caractéristiques intrinsèques, les discours numériques nécessitent des méthodologies d’analyse bien spécifiques. Nous pensons notamment aux travaux de Simon (2016), Née (2017), Paveau (2017), Longhi & Weber (2018), Mercier & Pignard-Cheynel (2018), Rosier (2020) et Lacaze (2022).

Ces publications numériques associent une composante technologique à une composante langagière : « En ligne, les données langagières ne sont pas constituées de matières purement langagières, mais sont composites, métissées de non-langagier de nature technique » (Develotte & Paveau 2017 : 205).

C’est pourquoi une inflexion paradigmatique des concepts traditionnels d’analyse du discours s’impose pour prendre en compte les spécificités technologiques et matérielles des discours numériques. L’approche continuiste défendue par Labbé et Marcoccia (2005) souligne l’importance de s’appuyer sur les concepts définis par l’analyse de discours traditionnelle pour pouvoir analyser les « genres numériques ». Ils défendent « l’hypothèse que les genres numériques sont […] essentiellement dans un rapport de continuité avec des genres préexistants ». C’est également la perspective adoptée par Grossmann et Rosier (2018 : 44) qui soutiennent « une approche continuiste des pratiques numériques qui reconfigurent des pratiques et des genres anciens ».

Chaque publication numérique doit ainsi être analysée dans ses dimensions multimodale et plurisémiotique en prenant en compte sa double composante langagière et technologique et les affordances de la plateforme du RSN considéré. Nos recherches et notre analyse des publications numériques des RSN du corpus s’inscrivent dans cet ancrage théorique et méthodologique.

3. La « frontière » comme thématique structurante de la rhétorique trumpienne

La thématique de la « frontière » apparaît de manière récurrente dans les discours numériques de Donald Trump. Plusieurs mécanismes langagiers sous-tendent la rhétorique trumpienne et participent de la construction et de la diffusion de discours polarisés4 et idéologiques.

3.1 Polarisation et idéologisation des discours grâce au lexique et aux pronoms personnels

Les processus d’idéologisation et de polarisation des discours de Donald Trump et de ses sympathisants s’appuient sur l’utilisation de marqueurs linguistiques mettant en évidence un clivage idéologique marqué entre les républicains et leurs adversaires politiques.

La ligne de démarcation, qui correspond à la frontière instaurée par ces discours clivants, repose sur l’emploi abondant de marqueurs déictiques de première personne du pluriel comme le pronom personnel we ou l’adjectif possessif our en opposition à l’usage de marqueurs de délocution comme les pronoms personnels he ou they ou encore les adjectifs possessifs his ou their.

Ce clivage idéologique s’appuie également sur le recours fréquent à un langage stigmatisant et dépréciatif comme dans la publication Instagram suivante (Figure 1) :

Figure 1

Publication Instagram de Donald Trump (11 avril 2024).

IT’S TIME FOR CROOKED JOE BIDEN, THE WORST PRESIDENT IN THE HISTORY OF THE UNITED STATES—AND I TO DEBATE. WE OWE IT TO OUR5 COUNTRY. ANYTIME, ANYWHERE, ANYPLACE!

L’emploi de « capitales ‘ton de voix’ », comme les nomme Rosier (1999 : 212), souligne le ton véhément avec lequel l’ancien président américain s’exprime. On peut ici reprendre la dénomination de Rosier (1999 : 214) pour qui l’usage des capitales exprime « la vocifération ou du cri dans l’écrit ».

Le pronom personnel we désigne les deux principaux candidats à l’élection présidentielle américaine du 5 novembre 2024 : Joe Biden et Donald Trump. Donald Trump pense qu’il a tout à gagner d’un duel télévisé avec son opposant direct. Il est intéressant de souligner qu’avant d’employer ce pronom inclusif, il ne s’est pas privé de copieusement insulter son rival en des termes très désobligeants : « crooked » et « the Worst President in the History of the United States ».

Voyons comment Donald Trump utilise l’adresse au peuple américain avec l’emploi du pronom personnel you pour marquer sa connivence avec les citoyens qu’il courtise tout en dénigrant le président en exercice. Il s’adresse à ses sympathisants et aux électeurs déçus par la présidence de Joe Biden lors d’un discours prononcé à destination des électeurs du Dakota du Nord lors d’un caucus (Figure 2) :

Figure 2

Publication Instagram de Donald Trump (4 mars 2024).

GOOD MORNING North Dakota! Today, you are going to send a big signal to the entire world that THIS IS TRUMP COUNTRY—and you are going to send a message straight to Crooked Joe Biden that we are coming like a freight train this November.I would truly be honored to have your vote. TOGETHER we’re going to defeat Crooked Joe Biden, the WORST President in the HISTORY of our Country—and MAKE AMERICA GREAT AGAIN!

Dans ce discours polarisé, Donald Trump fait référence aux frontières géographiques de l’État du Dakota du Nord, qualifié par le nom composé TRUMP COUNTRY, un État connu pour avoir une base électorale républicaine très forte.

Par ailleurs, le pronom personnel you a valeur d’interpellation. Nous reprenons ici les travaux de Lecercle (2022) sur l’analyse du pronom de deuxième personne :

the power of the slogan is due to its immediacy, conveyed by the manner in which the typography represents the (fictitious) oral character of the injunction: your country needs YOU, in blatantly capital letters (the three letters are not only enormous, compared to the rest of the slogan, they are also printed in a different colour), which means that the slogan on the poster does not even need the exclamation mark that normally would end a sentence of that type. As a result, our slogan is a perfect example of an order-word, the illocutionary force of which, embodied in the conative and poetic functions of language, produces an effect on the spectator through what we may call a force of address. (Lecercle 2022 : 25)

Lecercle évoque ici la célèbre affiche réalisée (Figure 3) en 1914 par l’artiste Alfred Leete et représentant Lord Kitchener, dans le cadre d’une campagne de recrutement de l’armée britannique :

Figure 3

Affiche représentant Lord Kitchener (1914).

Pour Lecercle (2019 : 16), le pronom YOU, qui « est fortement focalisé, est un pronom d’interpellation ». Ici, l’interpellation est d’une double nature : « langagière » et « visuelle » (Lecercle 2019 : 16). Le doigt pointé du recruteur vers les passants les interpelle (interpellation visuelle) tout comme le pronom YOU (interpellation langagière) présent sur l’affiche.

Donald Trump réactive lui aussi cette fonction d’interpellation plurielle avec les deux propositions présentes dans la vidéo : you are going to send a big signal to the entire world et you are going to send a message straight to Crooked Joe Biden. Ensuite, dans son discours, il passe du pronom de seconde personne désignant ses compatriotes au pronom we inclusif qui associe sa personne et tous ses sympathisants.

L’interpellation peut aussi être singulière quand le pronom personnel you désigne un seul allocutaire, Joe Biden, auquel Donald Trump s’adresse en des termes dépréciatifs pendant le discours prononcé dans le Dakota du Nord :

With your vote, you are going to tell Crooked Joe Biden: “Joe, you’re fired! You are a terrible President and you are fired.” (notre transcription de la vidéo publiée sur Instagram)

Nous pouvons noter l’alternance rapide entre un pronom pluriel (première occurrence de you) et un pronom singulier (les trois occurrences de you suivantes) : Donald Trump segmente son auditoire en fonction des destinataires de son message. Les frontières des groupes que les pronoms délimitent fluctuent au gré des opinions exprimées.

L’intérêt d’une publication numérique sur Instagram est qu’il est possible d’en faire une analyse multimodale qui s’appuie sur la voco-mimo-posturo-gestualité de Donald Trump. La valeur intertextuelle et anaphorique mise en avant dans cet extrait fait que le candidat républicain reprend le ton de voix et la gestuelle propres à la célèbre émission télévisée The Apprentice qu’il a animée pendant une dizaine d’années. La violence verbale s’accompagne de la mise en scène d’une violence physique avec le mouvement brusque vers le bas du bras de Donald Trump mimant un châtiment corporel et évoquant le renvoi de Joe Biden (ce qu’indique de manière littérale la proposition You’re fired). Nous voyons ici comment Donald Trump réutilise, recycle des artefacts langagiers et gestuels qui ont fait son succès dans l’émission The Apprentice.

Dans cette allocution, le candidat républicain présente une vision apocalyptique des États-Unis avec un responsable désigné, Joe Biden :

Our country is a mess (notre transcription)

Le débat politique, construit généralement sur une confrontation d’idées et d’opinions distinctes, prend ici la forme d’un conflit armé avec un vainqueur et un vaincu, ce qui souligne l’antagonisme des positions politiques irréconciliables entre les deux candidats à l’élection présidentielle américaine.

Le thème de la frontière apparaît comme constitutif des discours de Donald Trump. Comme nous l’avons vu, un adversaire politique est vu comme un ennemi à éliminer et le champ lexical de la guerre est délibérément convoqué dans la communication numérique de campagne du candidat républicain.

La violence verbale que l’on peut identifier dans un discours de haine peut se matérialiser par l’emprunt d’un vocabulaire « guerrier » (comme l’emploi du verbe destroy) (Figure 4) :

Figure 4

Publication Instagram de Donald Trump (24 avril 2024).

La Géorgie faisait partie des états indécis pouvant sceller le sort de l’élection présidentielle américaine. Ce sondage, qui est une photographie de l’opinion publique à un instant donné, prédit la victoire de Donald Trump en Géorgie. Il est présenté au niveau sémantique par le candidat républicain comme une victoire militaire, comme le montre l’emploi du verbe destroy qui est habituellement utilisé pour qualifier une cible qui doit être détruite, neutralisée.

L’analyse de cette publication plurisémiotique révèle une distorsion de la représentation des deux candidats. Seul le visage de Joe Biden apparaît alors que Donald Trump est représenté triomphant, le poing serré en guise de victoire, et il occupe une grande part du « technographisme »6 que représente l’iconotexte.

Il est intéressant de noter que ce discours de combat est une constante dans la communication du candidat républicain où le verbe employé évolue au gré des sondages (Figure 5) :

Figure 5

Publication Instagram de Donald Trump (14 mai 2024).

Le verbe crush remplace cette fois le verbe destroy, toujours dans une dynamique guerrière. Nous voyons ici comment l’équipe de communication du candidat républicain choisit d’effectuer un parcours de l’axe paradigmatique des verbes décrivant les actions militaires sur le terrain, comme le montre cette autre publication Instagram (Figure 6) avec l’emploi du verbe beat :

Figure 6

Publication Instagram de Donald Trump (14 mai 2024).

Le verbe dominate est lui aussi employé (Figure 7) :

Figure 7

Publication Instagram de Donald Trump (24 avril 2024).

L’identification des adversaires politiques présentés comme des ennemis par Donald Trump a bien pour but de les isoler et de les rejeter en dehors de la communauté nationale. Nous retrouvons ici la théorie complotiste du Deep State qu’il faudrait éradiquer, selon les termes employés par le candidat républicain (Figure 8) :

Figure 8

Publication Instagram de Donald Trump (26 mai 2024).

2024 is our final battle. With your help, we will demolish the Deep State, we will expel the warmongers from our government, we will drive out the globalists, we will cast out the Communists, Marxists, and Fascists, we will throw off the sick political class that hates our country, we will Drain the Swamp, and we will rescue our country from these tyrants and villains once and for all. The Great Liberation of America Begins on November 5th, 2024—And the Forgotten Man and Woman Will Be Forgotten No Longer!

Dans cette publication aux accents populistes, Donald Trump énumère tous ses « ennemis » : the Deep State, the warmongers, the globalists, the Communists, Marxists, and Fascists, the sick political class, these tyrants and villains. Nous pouvons souligner ici le fait qu’un discours populiste polarisé et idéologique s’appuie souvent sur des considérations axiologiques notamment sur l’opposition bon/mauvais pour répartir les individus dans des groupes humains en fonction d’affinités ou d’inimitiés.

Dans cet extrait, le syntagme nominal our final battle emprunte ostensiblement à la rhétorique guerrière, les verbes d’action comme demolish, expel, drive out, cast out, throw off témoignent de la violence verbale exacerbée de ce discours aux accents militaires. Le candidat républicain prétend alors sauver le pays (rescue our country) des mains des adversaires démocrates qualifiés en des termes très dépréciatifs de tyrants et de villains. De nouveau, la frontière entre les partisans de Donald Trump et ses adversaires politiques est mise en évidence par des dénominations catégorisantes à versant axiologique négatif.

3.2 Les montages vidéo et la diffusion de deep fakes

Parmi les caractéristiques des discours populistes qui circulent sur les RSN, nous retrouvons la diffusion massive de discours complotistes ou conspirationnistes mais aussi l’usage de deep fakes. Non seulement le compte Instagram de Donald Trump présente une publication vidéo rassemblant un florilège de courtes vidéos des diverses chutes de Joe Biden dans le but de démontrer son inaptitude physique à briguer un second mandat présidentiel mais l’équipe de communication a aussi recours à la publication de deep fakes.

Dans le second sous-corpus de vidéos du candidat républicain, nous relevons la circulation de publications utilisant la technologie de l’intelligence artificielle générative visant à influencer les électeurs américains.

La publication Instagram suivante (Figure 9) illustre ce point :

Figure 9

Publication Instagram de Donald Trump (29 mars 2024).

CROOKED JOE BIDEN’S INVASION!

Cette publication Instagram publiée sur le compte de Donald Trump contient la vidéo d’une fausse mise en scène représentant le couple présidentiel (Joe et Jill Biden) contemplant le franchissement de la frontière des États-Unis par des migrants : cette publication plurisémiotique et multimodale associe manipulation et complotisme. Elle est censée influencer les électeurs américains car elle est présentée comme une « vérité alternative ». Rien n’indique aux visiteurs du compte Instagram de Donald Trump qu’il s’agit d’un deep fake. L’intelligence artificielle générative alimente ainsi le discours complotiste.

Dans sa communication politique, Donald Trump use abondamment de la technique du deep fake pour discréditer son opposant politique, comme dans cette publication Instagram (Figure 10) :

Figure 10

Publication Instagram de Donald Trump (25 mars 2024).

On voit sur cette image Joe Biden portant un masque et déroulant le tapis rouge à des migrants en train de courir. L’interprétation de cette scène tend à évoquer une entrée incontrôlée de migrants sur le territoire américain sous le regard bienveillant du président démocrate.

Il s’agit d’une vision allégorique qui caricature l’action présidentielle pour influencer négativement l’opinion des citoyens américains vis-à-vis de Joe Biden. Le pouvoir subversif des images générées par l’intelligence artificielle est, une nouvelle fois, mis en évidence.

4. Le contre-discours de Joe Biden face aux attaques républicaines

En réaction au discours de Donald Trump prononcé le 11 avril 2024 et demandant à son adversaire démocrate d’accepter un débat politique, la chaîne de télévision américaine CNN a proposé l’organisation d’un débat le 27 juin 2024 entre les deux principaux candidats de l’élection présidentielle. Joe Biden a répondu positivement à cette invitation en choisissant de réagir et de répondre à Donald Trump en postant une publication (Figure 11) sur le RSN X :

Figure 11

Publication X de Joe Biden (15 mai 2024).

I’ve received and accepted an invitation from @CNN for a debate on June 27th. Over to you, Donald. As you said: anywhere, any time, any place.

Nous avons ainsi affaire à une forme de dialogue transRSN où chaque locuteur peut parler et répondre à son interlocuteur par le truchement de différents RSN.

L’analyse du contenu textuel de la réponse de Joe Biden révèle l’emploi de l’interpellation directe avec le pronom you de deuxième personne du singulier. Cette adresse directe du président démocrate au candidat républicain a une valeur de contre-interpellation. Par ailleurs, le 46e président américain a choisi de reprendre la formule utilisée par son opposant républicain mais en la défigeant quelque peu, notamment par un ordre des termes différent : anywhere, any time, any place.

Dans cette publication Instagram (Figure 12), Joe Biden utilise des termes axiologiques négatifs qui contribuent à polariser son discours :

Figure 12

Publication Instagram de Joe Biden (12 juin 2024).

MAGA Republicans’ plan would increase inflation by repealing the Affordable Care Act, side with Big Oil to raise utility bills, let Big Banks rip off Americans, and blow up the debt by slashing taxes for billionaires.

My plan puts working families first.

Il veille soigneusement à ne pas mentionner le patronyme de son adversaire en évoquant seulement le programme des républicains MAGA, réunis autour du slogan « Make America Great Again ». Les verbes utilisés comme rip off, blow up et slash qualifient les actions que mèneraient les élus républicains, des actions jugées violentes au vu du sémantisme des termes employés. Joe Biden utilise donc des termes axiologiques négatifs qui contribuent à polariser son discours.

Joe Biden use d’une rhétorique analogue à celle de son adversaire en attaquant directement la personne de Donald Trump (Figure 13) :

Figure 13

Publication Instagram de Joe Biden (3 juin 2024).

I’ll be damned if I let Donald Trump drag America down to his level.

Ce faisant, Joe Biden produit ce qui s’apparente à un contre-discours de haine, qu’il cherche à rendre légitime. Il se trouve que les attaques ad hominem sont très souvent utilisées par les leaders populistes. Le candidat démocrate se résout à les imiter pour tenter de contrecarrer l’outrecuidance verbale de son opposant politique.

Il tend ainsi à entrer dans le piège tendu par Donald Trump quand il use d’un langage de haine pour parler de son prédécesseur à la Maison Blanche qu’il qualifie de « loser » (Figure 14) :

Figure 14

Publication Instagram de Joe Biden (30 mai 2024).

Folks, if anyone is wondering whether your vote matters, remember this.Because Black Americans voted, I am president, Kamala Harris is a historic vice president, and Donald Trump is a loser.

La plurisémioticité des publications sur les RSN permet à l’équipe de communication de Joe Biden de construire des iconotextes comme celui-ci (Figure 15) :

Figure 15

Publication Instagram de Joe Biden (12 mai 2024).

Republicans’ budget sides with the wealthy and special interests to cut Social Security by over $1.5 trillion and transition Medicare to a system that would raise premiums for many seniors.

These changes are cruel.

I will always fight for our seniors.

À nouveau, l’omission de la mention de l’opposant est une stratégie récurrente chez Joe Biden, qui choisit une nomination désignant un groupe plus faiblement déterminé, « MAGA Republicans », qui sont les soutiens de Donald Trump. L’opposition binaire entre les verbes protect et cut mise en évidence graphiquement par un trait rouge s’appuie sur la rhétorique des discours idéologiques, ce que confirme la proposition These changes are cruel, qui montre un discours fortement polarisé.

Conclusion

Nous avons vu que la communication politique à l’œuvre lors de la campagne présidentielle américaine de 2024 a largement exploité les possibilités offertes par les plateformes technologiques des RSN.

L’étude des allocutions vidéo de Donald Trump publiées sur le RSN Instagram a montré l’importance du thème de la frontière qui a véritablement une fonction structurante dans ses discours. Empruntant différentes formes plurisémiotiques et multimodales, la communication politique du candidat républicain a conduit à la production de discours polarisés et idéologiques. Elle consiste en l’interpellation fréquente de son adversaire politique et des groupes de personnes qu’il stigmatise et essentialise dans ces discours où l’on peut identifier des frontières linguistiques et physiques.

En réponse aux attaques de Donald Trump, son concurrent démocrate Joe Biden a publié des discours réactifs, des discours dans lesquels une forme de violence verbale peut aussi être identifiée. Cette contre-interpellation présente également certaines caractéristiques des discours populistes comme les attaques ad personam.

L’étude a ainsi montré que les discours des deux principaux candidats à la Maison Blanche ont été marqués par une polarisation très forte, qui s’est appuyée sur les affordances technologiques des plateformes des RSN, avec l’exploitation des potentialités offertes par l’intelligence artificielle générative et la diffusion de montages vidéo comme des deep fakes.

Avec la popularité exceptionnelle des RSN, l’arène politique, qui est souvent louée pour son caractère délibératif où chacun est censé pouvoir exprimer ses idées dans le respect des sensibilités des autres, subit les assauts de certaines personnes diffusant des discours complotistes et conspirationnistes. Ainsi, en réaction à ces discours de haine, des responsables politiques vont produire à leur tour sur les RSN des contre-discours polarisés et polémiques.

Notes

[1] Paveau (2019) en donne la définition suivante : « Une affordance est l’ensemble des possibilités d’usage offertes par un objet ; elle repose sur la perception humaine, induit une adaptation à l’environnement et postule une forme d’agentivité des objets ».

[2] Dans la Recommandation 97(20), le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe en donne la définition suivante :

le terme ‘discours de haine’ doit être compris comme couvrant toutes formes d’expression qui propagent, incitent à, promeuvent ou justifient la haine raciale, la xénophobie, l’antisémitisme ou d’autres formes de haine fondées sur l’intolérance, y compris l’intolérance qui s’exprime sous forme de nationalisme agressif et d’ethnocentrisme, de discrimination et d’hostilité à l’encontre des minorités, des immigrés et des personnes issues de l’immigration. (Weber 2009 : 3)

[3] Rabatel (2015 : 11) envisage le contre-discours comme « un discours d’opposition, un discours alternatif qui cherche à se substituer à un discours dominant antérieur, hégémonique ». Un contre-discours s’inscrit naturellement en réaction à un discours premier dont il cherche à en réduire la portée. Ce faisant, un contre-discours apporte une contradiction dans le débat public. Il peut tenter d’apporter des précisions rectificatrices, de nier ce qui a été avancé par la partie adverse, d’apporter un démenti aux propos déjà verbalisés, etc.

[4] D’après Charaudeau (2014 : 51) : « L’échange polarisé […] établit un rapport antagoniste entre les interlocuteurs. Ils sont à la fois opposés l’un à l’autre et prennent des positionnements en contre de la position de l’autre et en pour de leur propre point de vue ». Il ajoute : « l’échange polarisé se caractérise par une circulation centrée des paroles et une confrontation de positionnements différents ou opposés dans laquelle chacun cherche à avoir raison sur l’autre » (Charaudeau 2014 : 51–52).

Les « discours polarisés » vont émerger et se diffuser facilement sur les RSN car, comme le souligne Wagener (2024), les « réseaux se transforment en chambres d’écho et de polarisation de la société, dans la mesure où ceux-ci ne font que regrouper, in fine, des citoyens qui s’expriment en ligne à propos de sujets qui leur tiennent à cœur ».

[5] Les gras sont de nous dans le contenu textuel des publications.

[6] Paveau (2019) définit ainsi le technographisme : « une production plurisémiotique associant texte et image dans un composite multimédiatique natif d’internet, produit par des outils et des gestes technologiques et entré dans les normes des discours numériques natifs ».

Déclaration de conflit d’intérêts

L’article fait partie d’un numéro spécial publié grâce au soutien du réseau “Språk och makt” de l’Université de Stockholm et à celui de la fondation Åke Wiberg (projet H23-0123). L’auteur n’a pas d’intérêts concurrents à déclarer.

DOI: https://doi.org/10.16993/rnef.136 | Journal eISSN: 2003-0401
Language: French
Page range: 172 - 188
Submitted on: Nov 14, 2024
Accepted on: Mar 5, 2026
Published on: Apr 15, 2026
Published by: Stockholm University Press
In partnership with: Paradigm Publishing Services

© 2026 Grégoire Lacaze, published by Stockholm University Press
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