1. Introduction
We hold these truths to be self-evident, that all men are created equal, that they are endowed by their Creator with certain unalienable Rights, that among these are Life, Liberty and the pursuit of Happiness.
Préambule de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, 4 juillet 1776
La grande erreur de notre temps, cela a été de pencher, je dis même de courber, l’esprit des hommes vers la recherche du bien-être matériel. Il faut relever l’esprit de l’homme, le tourner vers la conscience, vers le beau, le juste et le vrai, le désintéressé et le grand. C’est là et seulement là, que vous trouverez la paix de l’homme avec lui-même et par conséquent avec la société.
Victor Hugo, Discours à l’Assemblée Nationale en 1848
En 1998, lors de son premier mandat à la tête de l’American Psychological Association, le professeur Martin Seligman décide de concentrer ces études de recherche sur la psychologie positive. Cette approche se veut une réponse aux méthodes traditionnelles qui privilégiaient des schémas de pensées pessimistes pour traiter les psychopathologies. Aux côtés de Mihaly Csikszentmihalyi, Seligman définit ce nouveau domaine de recherche comme « l’étude scientifique du fonctionnement humain positif et de l’épanouissement à plusieurs niveaux, incluant les dimensions biologiques, personnelles, relationnelles, institutionnelles, culturelles et mondiales de la vie » (Seligman & Csikszentmihalyi 2000 : 5). Leur objectif est d’étudier les conditions et les mécanismes qui participent à l’épanouissement, au bien-être subjectif, à la résilience et au bonheur. Aujourd’hui, la naissance de cette nouvelle discipline entre en collusion avec l’émergence de crises géopolitiques, économiques et écologiques, largement diffusées par les différents canaux médiatiques devenus plus performants au cours du XXIe siècle. Cependant, la conception réductrice du bonheur centrée sur le matérialisme, déjà dénoncée en leur temps par des penseurs comme Victor Hugo, trouvent un écho extrêmement important au sein d’une littérature contemporaine, anticipant de manière croissante le lien ténu entre cette quête effrénée de bonheur et les crises vécues par les sociétés néolibérales au moyen d’une esthétique de l’effondrement.
Effondrement : si l’on en croit les romans récents cette occurrence semble être devenue en quelques années une figure littéraire emblématique de notre époque. Des auteurs tels que Florence Sand, Édouard Louis, Alexandre Duyck, Roland Gori ou Jared Diamond recourent d’ailleurs à ce terme pour intituler leurs ouvrages respectifs.1 Effondrement : le mot renvoie à l’idée d’une charge beaucoup trop lourde qui finit par céder, faute de fondations solides, emportant avec elle l’ensemble de sa structure dans un tumulte assourdissant. Qu’il s’agisse des romans sur la crise environnementale, sur les conséquences de l’aveuglement technologique ou sur les maladies de la modernité, le paysage littéraire francophone contemporain se trouve désormais à un tournant qui se cristallise autour des peurs eschatologiques. Missions pédagogiques, avertissements, remises en cause d’un système ou phénomènes littéraires à part entière, la littérature de langue française alimente ses récits d’expériences traumatiques pour délivrer ses messages d’alerte à son lectorat.
La présente étude de synthèse permettra de confronter ce discours littéraire alarmiste au concept de happycratie, théorisé par Eva Illouz (2018). Dans son essai, la sociologue déclare que le système capitaliste, créateur d’inégalité, de destruction et de discriminations, parvient justement à perdurer par la diffusion d’une philosophie de la résilience et de la performance (coach de vie, psychologie positive, développement personnel), afin de proposer un contre-feu à l’idée d’effondrement et de collapsologie. Et l’on voit déjà poindre un paradoxe entre cette volonté de trouver des solutions pour vaincre un système en déclin et cette philosophie performatrice qui oblige les individus à toujours s’améliorer et à supporter les crises successives avec endurance, pour ne pas dire avec détachement.
Dès lors, de quelle manière la littérature contemporaine interprète-t-elle les tentatives de survie du modèle capitaliste ? Dans sa quête de sens, le roman contemporain est-il le principal opposant ou se fait-il le complice du système économique qu’il dénonce ? Cette étude ambitionne de dresser un bilan de l’esthétique littéraire de l’effondrement au XXIe siècle, tout en explorant son évolution, ses logiques et ses contradictions. L’émergence de paradoxes sociétaux en apparence insolubles, situés à la jonction entre la peur d’une catastrophe planétaire et le souci de conserver un mode de vie, permettra ensuite d’examiner comment les écrivains abordent l’individualisme consumériste, en auscultant le repli sur soi qui en découle. Cette réflexion aux frontières de la destruction et de la résilience propose également de mettre en exergue la capacité de la littérature à proposer des solutions alternatives et à penser la réparation du monde.2
2. État des lieux d’une esthétique apocalyptique
La littérature décrivant l’effondrement du monde se multiplie depuis le début du XXIe siècle. Non que cette tendance soit nouvelle, on observe cependant une très grande diversité des parutions qui s’emparent de l’accélération des changements climatiques et politiques, de la raréfaction des ressources naturelles, mais aussi de l’emballement et des avancées technologiques néfastes au sein des systèmes d’information. Les rapports du GIEC, les données chiffrées et statistiques sont de plus en plus souvent convoqués dans les romans contemporains, prenant les contours de la recherche pour devenir ce « triomphe du document : écriture de voyage, d’investigation, enquêtes judiciaires ou ethnologies, autobiographies, factographies » (Daros 2017). Ce territoire documenté de la fiction fait office de corolaire de la science, voire d’un outil pédagogique pour la médecine ou de l’analyse des traumatismes, comme en témoigne l’intérêt accru pour les Medical Humanities, adaptées au champ des French Studies.3
Face à la catastrophe climatique, on observe également une recrudescence de personnages géologues, ingénieurs, médecins ou psychiatres dans les fictions récentes. Dans son roman Les Solastalgiques, Martin Hirsch s’appuie sur les travaux de Glenn Albrecht pour décrire les symptômes dépressifs d’une génération touchée par le « planète-blues » (Hirsch 2023 : 15). L’épidémie de solastalgie dont il est question se caractérise par une détresse psychologique causée par les catastrophes écologiques à répétition. Il s’agit d’une nostalgie ressentie par les individus lorsqu’ils constatent la dégradation de leur environnement naturel.4 L’intrigue décrit la propagation de cette psychopathologie des temps modernes par le biais de l’écoanxiété, telle qu’observée par le psychiatre Serge Hauser chez de jeunes patients. Ces derniers expriment un profond sentiment d’impuissance et de culpabilité, voire « un épouvantable fatalisme » (Hirsch 2023 : 13), face aux détériorations incontrôlables subies par la Terre. Ce constat de départ devient le fil conducteur d’une intrigue plus large, menée de concert par ces jeunes solastalgiques, ne souhaitant plus être assimilés à des victimes passives de la destruction du monde.
Dans son essai intitulé Effondrement, le géologue et biologiste américain Jared Diamond souligne justement que l’avenir écologique de notre planète repose sur nos décisions collectives, tant sur le plan politique que culturel.5 L’envie de changer les mentalités devient donc centrale dans de nombreux éco-thrillers, où l’autorité scientifique et le besoin d’agir jouent un rôle clé au sein des trames. Des œuvres comme Pollution (2020) de Tom Connan, Collapsus (2023) de Thomas Bronnec, L’un des tiens (2020) de Thomas Sands ou Le grand vertige (2022) de Pierre Ducrozet mettent en scène des personnages dont l’expertise sert à ancrer les récits dans une réalité tangible. Dans Le grand vertige, Ducrozet retrace la mobilisation internationale de jeunes chercheurs, rassemblés autour d’Adam Thobias, un scientifique pionnier de la pensée écologique. En acceptant de diriger la CICC (Commission internationale sur le changement climatique et pour un nouveau contrat naturel) à la demande d’un eurodéputé inquiet, Thobias forme le réseau Télémaque, composé d’experts venus du monde entier comme Nathan Régnier, Tomas Grøben, Mia Casal et Arthur Bailly, qui ont pour mission d’explorer des solutions radicales pour endiguer le changement climatique. Thobias et son équipe localisent les industries polluantes, protègent la nature et cherchent des plantes aux propriétés salvatrices, dressant un état des lieux préoccupant de notre monde. L’équipe du professeur observe une solastalgie qui s’étend à l’échelle du globe : « les visages de sidération des paysans qui voient leur champs infectés, les marins dépassés par la vague, les corps décharnés, les assemblages sans haut ni bas des handicapés bouffés par les venins de Monsanto, leurs yeux exorbités, les bouches sans dents, il capte l’horreur quotidienne de l’homme mourant sous ses propres coups » (Ducrozet 2022 : 76). La présence de personnages scientifiques et activistes accentuent au cœur des récits l’idée d’urgence planétaire et la possibilité qu’il soit déjà trop tard. Ils répondent également au besoin croissant de fiabilité de l’information réclamée par les populations. Ces fictions tendent à réduire l’écart entre fiction et réalité afin d’inviter les lecteurs à considérer les conséquences de leurs actions et l’impact de leurs choix actuels sur la situation globale.
L’un des phénomènes majeurs réside dans le fait que les problèmes climatiques touchent désormais des sociétés néolibérales, autrefois relativement épargnées par les catastrophes naturelles. En effet, les cataclysmes tels que les tornades, les inondations ou les tremblements de terre ne sont plus l’apanage de zones géographiques « traditionnellement » familières de ces dérèglements extrêmes. On pense aux catastrophes qui s’abattent sur le village africain de Hondo-Noote dans Le Commencement des douleurs (1995) de Sony Labou Tansi, ou du déluge provoqué par un cyclone destructeur en Guadeloupe dans L’île et une nuit (2002) de Daniel Maximin. Par ailleurs, le déplacement de population évoqué dans Désert de Le Clézio, l’exploitation coloniale des ressources, illustrée par exemple dans Les Racines du ciel de Romain Gary, ainsi que les effets préjudiciables du capitalisme sur les équilibres sociaux, mis en lumière par Patrick Chamoiseau dans Chroniques des sept misères (1988), révèlent les conséquences dévastatrices de l’expansionnisme occidental, passé et actuel, sur les populations d’Afrique et des Caraïbes. Ces œuvres ont su mettre en évidence la manière dont la colonisation a non seulement pillé les ressources naturelles, mais aussi comment la mondialisation rouvre les cicatrices profondes dans les structures sociales et environnementales de ces territoires, aggravant ainsi la vulnérabilité des régions face aux crises écologiques contemporaines.6
Depuis une dizaine d’année, cette esthétique devient la norme, si l’on en croit la prolifération de romans reprenant à leur compte ces problématiques à l’échelle de l’Europe. Le romancier Thomas B. Reverdy s’empare de ce sujet dans la plupart de ses fictions, et notamment dans son roman Climax, paru en 2021. Avec beaucoup de réalisme, l’histoire raconte les conséquences environnementales d’une déflagration causée par une plateforme de forage norvégienne située en haute mer, responsable d’une secousse sismique entraînant l’effondrement d’un glacier, et la destruction d’un village de pécheurs « soufflé dans un crépuscule de feu » (Reverdy 2021 : 297). Reverdy se base sur les rapports du GIEC pour pointer du doigt la responsabilité des compagnies pétrolières qui dissimulent les risques de tremblements de terre et manipulent les expertises, dans le seul objectif de maintenir leur activité économique malgré les risques qu’encourent les populations locales. L’enjeu du roman consiste également à montrer les nouveaux rapports géopolitiques qui se tendent entre le petit comté du Finnmark et la Russie frontalière, soulignant le destin précaire de la Norvège face à l’occupation territoriale et à la domination russe dans le contexte d’appropriation des terres rares.
Dans son roman Vivonne, Jérôme Leroy imagine quant à lui les conséquences de « pluies diluviennes et [de] typhons cataclysmiques ravageant méthodiquement […] les Hauts-de-France, la Picardie et maintenant Paris » (Leroy 2021 : 41). Dans un même élan, de nombreux écrivains contemporains exploitent tous les ressors des grandes angoisses modernes pour imaginer des scénarios plausibles à l’aide de la fiction. En plein essor, le genre dystopique, que certains chercheurs décrivent comme le genre « de l’Enfer moderne, un genre de la Dis-daimonìa (antonyme d’eudemonìa) » (Neppi 2024), repose en partie sur la capacité de ses intuitions précises à prédire l’Apocalypse de demain. Dans le cas de ces romans d’anticipations, ou du « Near Chaos », selon l’expression récemment forgée par Bréan et Bridet (2024), les intrigues s’appuient sur l’idée du point de rupture ou du compte à rebours mis en avant par les chercheurs (Le Monde 2020). Sur le modèle de l’œuvre orwellienne, de nombreux titres contemporains utilisent d’ailleurs une date butoir pour annoncer l’avenir de notre monde et de nos sociétés à court et moyen termes. Les romans 2084. La fin du monde de Boualem Sansal, 2028 de Thérèse Fournier, 2103, le retour de l’éléphant d’Abdelaziz Belkhodja ou encore 2030 de Philippe Djian reprennent cette approche pour anticiper les menaces religieuses, géopolitiques et écologiques qui attendent les lecteurs.7 Toutefois, il revient d’interroger l’efficacité et la pertinence de cette esthétique, ainsi que de réfléchir au rôle que joue la littérature d’anticipation dans notre capacité à affronter et à répondre aux crises contemporaines.
3. Façon d’écrire, manière d’être au monde
Selon Bréan et Bridet, cette littérature anxiogène n’a pas vocation à perdurer et il est même probable que nous assistions sous peu à « l’obsolescence programmée de l’ensemble des fictions du Near Chaos » (Bréan & Bridet 2024 : 278). Parmi les conclusions formulées dans leur ouvrage, plusieurs paradoxes peuvent être dégagés, révélant les limites intrinsèques de ce genre littéraire.
Tout d’abord, cette esthétique de l’effondrement suscite-t-elle la mobilisation ou induit-elle plutôt une paralysie chez les lecteurs ? En effet, l’accentuation des problèmes actuels n’oblige-t-elle pas, d’une certaine façon, les lecteurs à se positionner « au risque sinon, de passer pour des imbéciles ou des lâches » (Bréan & Bridet 2024 : 262) ? Si certains trouveront matière à s’engager, d’autres pourront se demander l’intérêt de se battre contre une réalité qui n’a pas encore eu lieu, quand d’autres enfin se décourageront davantage sur la certitude d’un avenir désastreux. Dans Climax, Reverdy cible expressément l’aveuglement des habitants du village de pêcheurs norvégien, coupables de vouloir préserver leur mode de vie contre l’avis des experts. Pourtant, les alertes des sismographes sont nombreuses et signalent, lors de réunions municipales, « les craquements et les fissures dans la glace, les ouvertures de crevasses si larges que cela s’apparentait plus à des failles, avec des décrochements » (Reverdy 2021 : 178). Néanmoins, les populations restent incrédules face aux hypothèses scientifiques : « si vous ne pouvez pas nous dire ni quoi, ni quand, pourquoi crier à la catastrophe (Reverdy 2021 : 181) ? » La fiction met donc en scène la polarisation qui se durcit entre urgence et inaction, mais également entre spéculations scientifique et survie d’un modèle économique animé par les climato-sceptiques. En bout de chaîne, le narrateur décide que l’horreur et le chaos doivent s’abattre et engloutir ce village côtier. Pourtant, à ce jour, aucun village norvégien n’a encore été rayé de la carte. Reverdy est conscient que la réalité lui donne tort, mais il justifie sa décision narrative dans un appendice apposé à la fin de son roman : « En 2019, le GIEC publiait un rapport spécial sur l’Arctique et la cryosphère qui constatait leur vulnérabilité préoccupante et leur disparition programmée. Une sorte de fin du monde » (Reverdy 2021 : 333). Selon Michel Deguy, il est important de se confronter à l’horreur imminente des éléments : « il s’impose de s’exposer à sa vision du terrifiant, de redire par où sa prosopopée dévisage/envisage la terreur » (Deguy 2012 : 59). Toutefois, la fiction n’entre-t-elle pas aussi dans une forme jouissive de la destruction, ou comme l’écrit Pierre-Henri Castel, dans ce « ravage gratuit des dernières beautés sauvages » (Castel 2018 : 126) ?
La réflexion sur la fin des temps, comme le propose Jean-Paul Engélibert, permettrait d’agir sur le présent : « Penser son époque comme temps de la fin, c’est se donner le moyen de prévenir la fin des temps car c’est se donner paradoxalement le moyen d’y agir » (Engélibert 2019 : 13). Cette vision diverge de celle de Cioran dans Histoire et utopie, où il considère la misère comme principale auxiliaire de l’utopiste, nourrissant ses réflexions et étant « la providence de ses obsessions » (Cioran 1960 : 101). Dès lors, doit-on privilégier la valeur réflexive de ces fictions (miroir de notre impuissance), ou plutôt leur capacité à susciter la réflexion (outil d’une prise de conscience) ? Édifiante à cet égard, la mission de « changer le monde » (Ducrozet 2022 : 69) entreprise par les jeunes chercheurs au sein du réseau Télémaque dans le roman de Ducrozet, se solde par un ultime échec. On retrouve également ce sentiment d’impuissance dans Les Solastalgiques, où la jeunesse est prête à recourir à l’écoterrorisme pour endiguer la marche forcée destructive du système capitaliste. En effet, Hirsch mène ses personnages aux extrémités du combat : hacker des sites GAFA, bloquer les aéroports les plus fréquentés ou fomenter de fausses prises d’otages (Hirsch 2023 : 353–360). Avec toujours, en ligne conductrice, l’épineuse question d’un système économique apparemment invincible : « La force du capitalisme était-elle quoi qu’il arrive supérieure à la force des États (Hirsch 2023 : 173) ? »
Bréan et Bridet perçoivent dans la recrudescence de romans scientifiques, caractérisés par le souci du diagnostic et du fact checking, l’un « des symptômes de la démocratie technocratique, de la démocratie administrée, ou démocratie bloquée, dans laquelle le grand écart ne cesse de s’accentuer entre le savoir savant et la décision politique ; elles en constituent l’exutoire sous la forme d’une fuite en avant » (Bréan & Bridet 2024 : 273). D’autre part, cette impuissance politique, mise en exergue par les fictions de l’effondrement, constitue le point central du malaise de leurs personnages, déchirés entre fatalisme et besoin d’agir. L’aveuglement des habitants norvégiens et la résignation des jeunes solastalgiques ou celle du réseau Télémaque illustrent aussi les sacrifices et l’abnégation exigés par de telles missions. C’est sans doute là l’un des nœuds gordiens de cette esthétique moderne : la difficulté de sacrifier son confort et son mode de vie. Autrement dit, le besoin de jouir et de profiter rapidement de l’existence avant la destruction du monde conduit ce genre littéraire vers une impasse, théorisée ainsi par l’historien italien Enzo Traverso :
[…] les visions dystopiques d’un avenir cauchemardesque ont remplacé le rêve d’une humanité libérée et confiné l’imaginaire social à l’intérieur de frontières étriquées. D’autre part, les utopies concrètes de l’émancipation collective se sont majoritairement muées en pulsion individuelles alimentant l’inépuisable processus de consommation marchande (Traverso 2018 : 15).
Traverso suggère que, contrairement à une époque où les utopies représentaient des visions idéalisées de sociétés futures basées sur des progrès collectifs, l’imaginaire social contemporain, dominé par des scénarios dystopiques de catastrophe, limite les élans solidaires et les réformes ambitieuses en se concentrant sur des perspectives pessimistes. Il souligne d’autre part que les initiatives collectives de transformation sociale pour le bien commun ont été supplantées par l’augmentation de désirs individuels axés sur la consommation. Cette tendance favorise la recherche de satisfaction personnelle à travers l’acquisition de biens et de services, contribuant ainsi à maintenir le modèle capitaliste, souvent au détriment de l’intérêt collectif. Dès les premières pages des Solastalgiques, le docteur Hauser remarque le malaise que causent ces contradictions aux jeunes patients qui viennent le consulter :
C’était probablement le mal du siècle. Cette tension entre doutes et résultats. Une génération qui passait du PowerPoint au yoga, de l’internet haut débit aux légumes bios, du management à la méditation. Une génération des contrastes, des contradictions, de l’entrechoc des lobes frontaux et temporaux, de la tempête des neuromédiateurs, de l’idéalisme et du consumérisme, du burn-out et du farniente (Hirsch 2023 : 10–11).
Confrontés à un environnement instable et dangereux, les individus choisissent de se retirer émotionnellement de la sphère publique et des engagements sociaux. Si les dystopies ont le mérite de faire sortir leurs personnages de leur zone de confort, les philosophes et les historiens des idées observent paradoxalement un phénomène de retrait dans « la citadelle intérieure8 » – fait de yoga, nourriture biologique, méditation, consumérisme et de farniente dans le livre de Hirsch – qui constitue une réaction de repli individualiste normale, lorsque les conditions extérieures sont particulièrement dures, cruelles ou injustes. Cette tendance s’observe lorsque les périodes de troubles et de crises poussent les individus à se concentrer sur leur propre « survie psychique » (Lasch 2008 : 136) plutôt que sur cette citadelle extérieure qu’ils leur reviendraient de défendre.
4. La citadelle intérieure
L’esthétique de l’effondrement offre une critique fondamentale de la société de consommation, qui transforme les transactions du quotidien en exercices de liberté, de confort et d’expression de soi. Cette thèse s’aligne sur celles de Fisher et Boer, qui détectent l’existence « d’un lien fort entre un individualisme renforcé et un plus grand bien-être » (Fisher & Boer 2011 : 164). Cette réalité contemporaine se positionne en opposition aux dystopies apocalyptiques, constituant même un contrepoids idéologique à ces dernières. En effet, si l’analyse des discours sur l’effondrement permet d’ausculter les désordres du monde, il n’en demeure pas moins que « [c]es discours sont une plainte de deuil et de mélancolie, bien plus réalistes que les utopies évoquées, qui nous disent la perte qui a déjà eu lieu, la perte des références symboliques à même de donner un sens et une cohérence aux événements » (Gori 2022 : 276). Dans cette optique, on observe que les sociétés contemporaines ont encouragé les individus à surmonter ces obstacles par la résilience. Si le monde est incertain et cruel, il incombe désormais aux populations d’apprendre à « naviguer entre les torrents » (Cyrulnik 2001 : 259).
À cet égard, le roman autobiographique de Chris Gardner, The Pursuit of Happiness (2006), mettant en scène un personnage luttant contre la précarité pour atteindre le succès, illustre bien cette vision d’effort individuel que nécessite le bonheur. Dans ce livre, un représentant de commerce aux faibles revenus voit sa vie familiale éclater lorsque sa femme le quitte, en le laissant seul avec leur enfant de cinq ans. Après avoir rencontré un riche trader, il entreprend un stage dans une société de courtage qui lui permettra de se battre contre la détresse financière et d’offrir un avenir meilleur à son fils. Pour la sociologue Eva Illouz, le héros de Gardner, interprété au cinéma par Will Smith, « témoigne avec éclat de la place qu’occupent dans nos vies l’idéal de bonheur et sa recherche. Le bonheur est partout » (Illouz & Cabanas 2018 : 9). Cependant, cette idéologie axée sur la résilience et le développement personnel, promue au XXIe siècle par Martin Seligman (2002), tend à occulter les causes structurelles du malheur, telles que les inégalités économiques et sociales. En se consacrant uniquement sur la capacité de l’individu à surmonter ses difficultés, on néglige d’analyser l’impact du néolibéralisme pourvoyeur d’injustices.
La psychologie positive et les slogans qu’elle véhicule (« devenez la meilleure version de vous-même », « trouvez votre bonheur intérieur », « libérez votre potentiel », « cultivez des relations positives et enrichissantes »), proposerait en réalité, selon Illouz, un repli sur soi qui détourne des actions collectives nécessaires pour répondre aux injustices structurelles du capitalisme. Dans son roman Yoga, Emmanuel Carrère exprime cette ambivalence vis-à-vis de la méditation qu’il pratique depuis des années : « Aujourd’hui je me dis : bien sûr, ce ne sont que des rêveries narcissiques et hochets pour l’égo mais est-ce si grave ? Elle est plutôt innocente, cette rêverie, il n’est pas si minable cet idéal du moi. Et surtout, même si c’est un peu nul de s’y complaire, c’est plus nul encore de le censurer » (Carrère 2022 : 43). Carrère exprime exactement ce qu’Isaiah Berlin définit comme une citadelle intérieure : « Face aux agressions de l’extérieur, chacun a plus ou moins de capacité de repli, plus ou moins de profondeur stratégique. Meilleure santé, calme, profondeur stratégique, on obtiendra tout cela en faisant du yoga mais ces bienfaits ne sont que retombées, avantages collatéraux » (Carrère 2022 : 60).
Les sociologues contemporains mettent en lumière les paradoxes profonds qui assaillent les sociétés contemporaines dans leur manière d’aborder la question du bonheur et du développement personnel en période de crise. Pour Michèle Lamont, la crise économique de 2008 a marqué une nouvelle phase d’accentuation de l’individualisme, où les individus ont été de plus en plus incités à assumer la responsabilité de leur propre bien-être et de leur réussite (Lamont 2016 : 8). Autrement dit, ils ont été encouragés à se tourner vers eux-mêmes pour retrouver leur volonté et leur puissance afin de mieux résister au déclin d’une époque, marquée par des incertitudes croissantes et successives. Eva Illouz critique également cette tendance en analysant le rôle de l’industrie du bonheur dans la normalisation obsessionnelle de l’amélioration personnelle. Elle reprend le terme « happycondriaques » (Schumaker 2006) de John Schumaker pour décrire les consommateurs constamment préoccupés par leur recherche inatteignable de perfection personnelle, souvent sous l’influence des discours et des produits proposés par cette industrie (Illouz & Canabas 2018 : 183–184). On assiste à la naissance de « consommateurs persuadés que la manière de vivre normale, et la plus fonctionnelle, consiste à scruter son moi, à se soucier en permanence de corriger ses défauts psychologiques pour toujours mieux se transformer et s’améliorer » (Illouz & Canabas 2018 : 183–184). D’ailleurs, Emmanuel Carrère met en garde contre l’illusion selon laquelle il serait possible de surmonter et de contrôler chaque « torrent » de l’existence : « Plus je croirai aller bien, maîtriser ma vie, chevaucher la vague, plus je m’abuserai et préparerai efficacement la plongée dépressive qui suit ces plages de bien-être et de confiance » (Carrère 2022 : 257).
C’est en critiquant le culte de la positivité qu’un écrivain comme Michel Houellebecq a trouvé le succès. Dès 1997, dans son recueil de poèmes intitulé La poursuite du bonheur, il invite ses lecteurs à se méfier des joies artificielles et éphémères, en affirmant : « N’ayez pas peur du bonheur, il n’existe pas » (Houellebecq 2010 : 23). L’œuvre houellebecquienne repose sur ces deux grandes dénonciations, l’obsession absurde et sisyphéenne incarnée par la quête du bonheur contemporaine, et l’illusion qu’elle représente au sein des sociétés des loisirs : « Il faudrait que je meure ou que j’aille à la plage » (Houellebecq 2010 : 65). Mais là encore, cette littérature n’apporte que peu de solution tangible aux lecteurs, paralysés par l’aspect définitif de certaines affirmations :
À tout observateur impartial en tout cas il apparaît que l’individu humain ne peut pas être heureux, qu’il n’est en aucune manière conçu pour le bonheur, et que sa seule destinée possible est de propager le malheur autour de lui en rendant l’existence des autres aussi intolérable que l’est la sienne propre […] (Houellebecq 2005 : 65 ; Houellebecq souligne).
Dans ce contexte pessimiste fin de siècle, longtemps coopté par des écrivains de la fracture, comme Houellebecq en France, la littérature parvient-elle à extraire l’individu de sa citadelle intérieure, le tourner vers la conscience, vers le beau, le juste et le vrai, le désintéressé et le grand, pour reprendre la formule de Hugo ? Tiraillés entre réévaluation du bien-être, discours de l’effondrement ou « piège de la société de consommation » (Hallegatte 2019), un nouvel intérêt pour ces questions fondamentales semble émerger chez de nombreux romanciers qui osent évoquer « le mot bonheur dans un monde tordu – celui de la littérature » (Delerm 2005 : 19). Au contact d’une société davantage tournée vers le care, l’empathie et la résilience, les fonctions et le rôle de la littérature prennent une nouvelle dimension au XXIe siècle, selon de nombreux chercheurs.
5. Vers une littérature réparatrice ?
En même temps que les injonctions au bonheur divisent la littérature, de nombreux universitaires la dotent d’un rôle social plus positif : celui d’apaiser les tourments du monde. Des chercheurs comme Marielle Macé et Alexandre Gefen défendent la thèse selon laquelle la lecture est une activité à revaloriser, en ce qu’elle favorise la réparation, la guérison des traumatismes et l’empathie au sein des sociétés.9 À l’instar de Proust qui voyait dans la lecture « une sorte de discipline curative », on prête aujourd’hui à la bibliothérapie et à la lecture, activités autrefois perçues comme corruptrices, des vertus cathartiques et thérapeutiques.10 L’intoxication livresque, pourvoyeuse de chimères et de désirs mimétiques, telles qu’on pouvait l’observer dans les œuvres de Cervantès et de Flaubert, a été considérablement dédramatisée par les auteurs contemporains. Daniel Pennac par exemple revendique autant « le droit au Bovarysme » pour les lecteurs que le « droit de lire n’importe quoi », bien que l’auteur distingue clairement les bons romans, ancrés sur une quête de vérité, des mauvais, fondés sur des stéréotypes (Pennac 1995 : 180–181).
Parallèlement à une esthétique tournée vers l’effondrement, la littérature aborde également l’expérience traumatique pour offrir une réponse aux aspirations à une vie meilleure et plus équilibrée, relatant des parcours de guérison personnelle – comme il en est question dans Je vais mieux (2013) de David Foenkinos –, ou illustrant le désir de partager une expérience de bonheur retrouvé – à l’instar de La vie heureuse (2024) écrit par le même auteur. Dans ce dernier roman, Éric et Émilie découvrent en Corée les fausses cérémonies funéraires, un rituel permettant de simuler son propre enterrement afin de commencer une nouvelle vie, plus sereine et moins frénétique. Foenkinos rapporte ici une initiation qui réenchante l’existence de ses personnages, tout en insistant sur la course à la performance et la place des réseaux sociaux dans l’exhibition du bonheur.11 Les romans modernes parviennent à sortir de l’alarmisme pour traiter de front les contradictions du capitalisme. On s’extrait des contingences matérielle dans La liste de mes envies (2012) de Grégoire Delacourt, on prend soin des morts dans Le Reste de leur vie (2016) de Jean-Pierre Didierlaurent, on apprend de nos erreurs quotidiennes par le prisme de la philosophie dans le roman Philothérapie (2016) d’Éliette Abécassis, on explore la nature protéiforme des destins dans La définition du bonheur (2021) de Catherine Cusset (2023), et on s’attelle à la tâche de réparer les vivants chez Maylis de Kerangal (2015). Selon Gefen, on assiste à un véritable changement de paradigme dans la manière dont la littérature est perçue et pratiquée :
Avec l’avènement d’écrivains qui ne tiennent plus la place d’une aristocratie secrète d’élus, mais s’insèrent dans le fonctionnement naturel de la société et avec la renaissance d’un lecteur qui ne tire plus son plaisir d’un vice impuni, la lecture, mais d’une forme nécessaire de travail sur soi, c’est toute la « chaîne des valeurs » traditionnelles de la création et de la consommation culturelle qui se trouve bouleversée […] (Gefen 2017 : 260).
Cependant, de l’autre côté de l’échiquier littéraire, cette approche n’est pas sans ses détracteurs qui lui reprochent d’inciter à la résignation face aux injustices du monde moderne. L’écrivain Philippe Forest dénonce un projet « d’assigner à la littérature une fonction thérapeutique » qui reviendrait « à lui confier la mission de justifier le monde, et d’aider les hommes à se résigner à son scandale, à se faire une raison de son iniquité » (Forest 2008 : 165 et 168). En d’autres termes, il s’oppose à une littérature qui, en se transformant un outil de self care, deviendrait par la même occasion « un dispositif faussement émancipateur du néolibéralisme dont la finalité serait une optimisation des capacités individuelles au profit du capitalisme créatif et de l’usage régi par des habitus économiques » (Gefen 2017 : 260–261). Dans les colonnes du Chronicle of Higher Education, Tom Stern se demande si nous ne bradons pas la philosophie lorsque nous en faisons une thérapie (Stern 2015). Autant de critiques qui interrogent le danger potentiel de réduire la littérature à un simple instrument de reading cure, et de diluer ainsi sa capacité à s’interroger et à critiquer les structures sociales et politiques existantes. La littérature doit-elle enseigner ou renseigner les lecteurs sur eux-mêmes ? Entre esthétique de l’effondrement et injonction au bonheur, elle oscille entre deux pôles. D’un côté, elle invite à aborder la réalité de l’état du monde d’une manière factuelle, technique et terrifiante, quitte à favoriser la paralysie et les châtiments contre les négligences humaines, et d’un autre, elle s’approprie les expériences traumatiques, la mélancolie et le deuil, en se transformant en guide d’accompagnement existentiel, au risque de s’attirer les foudres de la tradition philosophique.
Ce que l’on retient finalement des tiraillements littéraires contemporains c’est avant tout l’importante aura de ce dogme du bonheur qui est au centre de ses débats. Qu’on la nomme « euphorie perpétuelle » (Bruckner 2000), Happycratie, pursuit of happiness ou psychologie positive, les écrivains semblent toujours prisonniers de ce grand principe qui régit nos sociétés, et contre lequel il est difficile de s’inscrire en faux, sous peine de véhiculer des discours pessimistes, caricaturaux ou réactionnaires. En tout état de cause, nous le voyons, la littérature n’est pas en faillite face à cette question, car quand elle pense l’effondrement qui s’en vient ou quand elle rend intelligible les nouvelles formes de consensus, elle n’en finit pas de penser/panser les causes de la liberté et de l’oppression sociale. « Ces questions sont insolubles », disait à ce propos Simone Weil, tout en ajoutant : « [c]e que nous savons d’avance, c’est que la vie sera d’autant moins inhumaine que la capacité individuelle de penser et d’agir sera plus grande » (Weil 2009 : 147). Ainsi, en sondant ces contradictions, la littérature s’affirme comme un acte de résistance, un espace où se dévoile l’inévitable combat entre la quête de bonheur imposée et la soif de liberté véritable, rappelant que l’essence même de notre humanité réside dans notre capacité à interroger, défier et transformer les dogmes qui nous enferment.
Notes
[2] Voir Gefen (2017).
[3] Voir Elsner & Wilson (2024)
[4] Voir Glenn, A (2003). « Solastalgia : A New Concept In Human Health and Identity », The Airs, Waters, Places Transdisciplinary Conference on Ecosystem Health in Australia, Newcastle, The University of Newcastle, p. 116–128 ; Glenn, A (2020). Les Émotions de la Terre [2019], trad. C. Smith, Paris, Les Liens qui Libèrent. Voir aussi la définition étendue qu’en fait Baptiste Morizot dans son article, « Ce mal du pays sans exil. Les affects du mauvais temps qui vient », Critique, n° 860–861, 2019, p. 166–181.
[5] Diamond, J (2009). Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie [2006], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais ».
[6] Voir Ferdinand, M (2019). Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Paris : Éditions du Seuil ; Barontini, R., Buekens, S., & Schoentjes P (2022). L’horizon écologique des fictions contemporaines, Genève : Librairie Droz.
[8] Terme emprunté au philosophe Isaiah Berlin (cité par Lasch 2008 : 136).
[9] Macé, M. (2011). Façons de lire, manières d’être. Paris : Gallimard, coll. « Tel ».
[11] Au début du roman, Éric constate le rôle que jouent les réseaux sociaux dans le bien-être de sa compagne : « Une chose lui paraissait certaine : dans quelques jours, elle posterait des photos prises sur les piste de Val d’Isère, des photos de la vie heureuse en vacances. Éric commençait à percevoir dans cet incessant étalage du bonheur la promesse d’un précipice » (Foenkinos 2024 : 39).
Conflits d’intérêts
Ce numéro a fait l’objet d’un financement de la fondation Magnus Bergvall (2024-1177) qui soutient la dissémination des recherches francophones en Suède et plus généralement dans les aires scandinaves et nordiques. Ce numéro a été soutenu par la subvention PRG1504 du Conseil de recherche estonien.
