Christophe Premat : Gabrielle Boulianne-Tremblay Bonjour.
Gabrielle Boulianne-Tremblay: Bonjour.
Christophe Premat: Bonjour, Bienvenue à l’Université de Stockholm.
Gabrielle Boulianne-Tremblay: Merci beaucoup pour l’invitation. Très heureuse.
Christophe Premat: C’est la première fois en Suède?
Gabrielle Boulianne-Tremblay: Toute première fois en Suède et je suis très, très emballée par ce séjour.
Christophe Premat: En tout cas, nous, ça nous fait plaisir.
Gabrielle Boulianne-Tremblay: Un grand merci.
Christophe Premat: On a l’habitude, c’est de demander aux invités de présenter leur objet et leur lieu préférés. Est-ce que est ce que vous avez un objet qui vous tient à cœur?
Gabrielle Boulianne-Tremblay: J’ai ici apporté la broche de ma grand-mère, qui est en fait une broche dont j’ai hérité à son décès. Et c’est un objet que je traîne partout. Je l’emmène avec moi dans tous les pays que je visite et je dors avec sous mon oreiller. Étant donné que j’étais très proche de ma grand-mère. Pour moi, c’était ça. Ça me garde l’impression, en fait, que je suis toujours près d’elle.
Christophe Premat: Merci. C’est un très bel objet en tout cas. Et le lieu? Est-ce que vous avez? Est-ce que vous auriez un lieu?
Gabrielle Boulianne-Tremblay: C’est le lieu de mon enfance. La plage à Saint-Siméon, un tout petit village dans la région de Charlevoix, au Québec et en fait, c’est une plage que je revisite quelques fois puisque j’ai passé mon enfance très longtemps dans la solitude. Pour moi, être en dialogue avec la mer, le fleuve et l’eau et avoir le contact avec la chaleur du sable. Pour moi, c’était une façon de me sentir moins seule. Donc quand je suis adulte, maintenant quand j’y retourne, c’est pour faire la paix aussi. Justement avec ces moments de ma vie qui n’ont pas toujours été faciles. Donc ça a une vertu apaisante maintenant.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint-Sim%C3%A9on_(Charlevoix-Est) License: CC-BY-SA 3.0. Date of creation: 11 June 2008 (Author: Thewhite. Transferred to Wikipedia on 2 November 2010.)
Christophe Premat: Écoutez, on est ici pour ce formidable roman. Donc cette «fille d’elle-même», alors, je sais que vous avez écrit de la poésie et c’est le premier roman.
Gabrielle Boulianne-Tremblay: Tout premier roman. Voilà, la poésie est arrivée, donc, avec Le ventre des volcans (2015) puis il y a eu Les secrets de l’origami (2018). Et maintenant? En 2021 février paraissait La fille d’elle-même chez Marchand de feuilles au Québec et puis récemment La voix de la nature (2022).
Christophe Premat: Alors, La fille d’elle-même. D’emblée, le titre est captivant, car grammaticalement, il suscite des interrogations. Mais la fille de qui, au juste? Comment expliquez-vous ce choix de titre? Qu’est-ce qui le rend si particulier?
Gabrielle Boulianne-Tremblay: Ce qui est remarquable, c’est qu’il est survenu à la toute fin, une fois le manuscrit terminé. J’ai eu énormément de difficultés à trouver un titre qui résonnait vraiment avec l’essence du roman. Il était crucial pour moi d’avoir un titre évocateur, qui dès le premier regard, évoque clairement le sujet. La fille d’elle-même est inspiré d’un moment de mon enfance. Dans ma région natale, on demande souvent aux enfants de qui ils sont les petits. Par exemple, « Petite de Gilbert » pour mon père, ou « Petite de Danièle » pour ma mère. Puisque le roman aborde la reconstruction identitaire et l’épopée de la construction de soi, j’ai trouvé intéressant d’imaginer que si elle retournait dans son village, les gens lui demanderaient qui elle est, et elle répondrait : « Je suis la fille d’elle-même ». Elle a dû, d’une certaine manière, se réinventer dans ce roman. C’est ce qui rend ce titre si fascinant pour moi.
Christophe Premat: Il y a aussi un aspect aventureux qui maintient le lecteur en haleine tout au long. On se demande ce qui va se passer. Le roman est presque picaresque par moments, n’est-ce pas? Avec toutes ces péripéties, ces vies? C’est éblouissant, je ne sais pas comment l’exprimer autrement. En tout cas, voilà mon ressenti en tant que lecteur.
Gabrielle Boulianne-Tremblay: Merci pour votre retour. Je le reçois humblement. Pour moi, c’est un récit que j’aime qualifier d’initiatique, car on suit la protagoniste depuis son plus jeune âge, environ cinq ans, jusqu’au début de l’âge adulte, soit environ 18 ans. C’est un roman des « premières fois ». On y trouve les premiers émois amoureux, les relations avec les parents, le premier déménagement, la première rentrée en classe, autant d’éléments particuliers dans La fille d’elle-même qui rejoignent l’universalité des expériences humaines.
Christophe Premat: Un narrateur qui, petit à petit, fait le deuil de sa première identité pour embrasser une nouvelle identité, celle qu’il a choisie. C’est bien cela? Moi, je l’ai perçu comme une sorte de trans-narrateur, pas nécessairement dans le sens transgenre, mais dans celui d’une traversée. Il faut aussi faire le deuil de cette violence. Il y a des passages difficiles, où l’on souffre avec ce narrateur-narratrice. Mais il y a cette magie de la transformation au fil des étapes.
Gabrielle Boulianne-Tremblay: En effet, l’un de mes objectifs était d’essayer de faire comprendre aux personnes qui ne connaissent pas du tout la transidentité ce que c’est. C’était un défi de taille, car je devais raconter des expériences très personnelles tout en touchant un large public. J’ai donc privilégié le narrateur à la première personne, au féminin, dès son enfance, bien qu’elle soit reconnue comme un garçon à ce moment-là, surtout dans les années 90. Cette incongruité est vraiment palpable pour le lecteur lorsqu’on ne nous adresse pas de façon alignée avec qui nous sommes. Lorsqu’elle se fait appeler « petit garçon », lorsqu’on lui fait une coupe de cheveux de garçon, ou que sa mère utilise un prénom masculin. Bien sûr, sa mère n’est pas au courant de la réalité de sa fille à l’intérieur. Cet inconfort est vraiment ressenti chez le lecteur.
Christophe Premat: Il est important de rappeler que ce n’est pas un roman autobiographique, n’est-ce pas?
Gabrielle Boulianne-Tremblay: C’est plutôt une autofiction. J’admire des auteures comme Nelly Arcan, Annie Ernaux, Sophie Calle. Après avoir dévoré leurs œuvres, j’ai décidé de me lancer dans ce genre littéraire. La fille d’elle-même était à l’origine une fiction, mais après avoir découvert l’œuvre de Nelly Arcan en 2009, j’ai décidé de m’orienter vers l’autofiction. Pour moi, c’est un véritable défi, une plongée dans l’inconnu.
Christophe Premat: C’est une très belle image, cette plongée dans l’inconnu. Justement, j’aimerais revenir sur quelques personnages qui jalonnent le récit. On pourrait les qualifier d’adjuvants dans un conte, des personnages qui aident mais qui peuvent parfois devenir des opposants malgré eux, selon les circonstances.
Gabrielle Boulianne-Tremblay: Tout à fait. Il est intéressant de noter qu’ils sont tous des hommes. Matthias, Olivier, puis Guillaume. Ils ont tous une place importante dans le récit. Matthias, notamment, occupe une part significative de la première partie du roman, qui se déroule durant l’enfance de la protagoniste. Il devient son complice dans son silence identitaire.
Christophe Premat: J’apprécie vraiment lorsque vous répétez « la fille d’elle-même ». Elle n’a pas de prénom, c’est ce qui la rend si singulière. Vous auriez pu dire « la narratrice » ou « le narrateur-narratrice », mais « cette fille d’elle-même » est une expression magnifique.
Gabrielle Boulianne-Tremblay: C’est peut-être parce que je la porte en moi depuis si longtemps, depuis quinze ans avant de la publier, et depuis deux ans et demi que je suis en promotion pour ce roman. L’acronyme de La fille d’elle-même est FEM, ce qui n’était pas intentionnel, mais il n’y a pas de hasard, seulement des rendez-vous.
Christophe Premat: C’est intéressant. Revenons peut-être sur le personnage pour lequel il faut faire un travail de deuil. Dans cette fiction, c’est le personnage de Guillaume qui aime le garçon de « la fille d’elle-même ». Cette dernière ressent le besoin que le garçon disparaisse, laissant place à une nouvelle identité. C’est là qu’on perçoit la complexité de ce voyage pour le lecteur.
Gabrielle Boulianne-Tremblay: Je n’ai jamais vraiment posé cette question. Vous touchez là à ce qu’il y a de plus difficile dans ce voyage. C’est une véritable épopée, je la compare un peu à Ulysse qui doit quitter sa terre natale pendant longtemps, pour finalement y revenir. Mais évidemment, les choses ont changé. Par exemple, sa relation avec Guillaume, son compagnon de vie, son amoureux. Au départ, ils se rencontrent en tant qu’hommes, et Guillaume doit faire le deuil de l’amour qu’il portait à la fille d’elle-même. C’est un sacrifice important pour lui, et elle n’est pas très enthousiaste à l’idée de perdre la personne qui l’a un peu sauvée de la situation dysfonctionnelle dans laquelle elle vivait avec ses parents en pleine période de divorce. Il y a toute cette charge émotionnelle. Pour la fille d’elle-même, l’amour représente une échappatoire. Plus elle se féminise dans son processus d’identité, moins Guillaume est attiré par elle. C’est là le drame. Pour moi, il était important de parler de cette incompatibilité, afin de montrer que l’identité de genre et l’orientation sexuelle sont deux choses distinctes. L’orientation sexuelle concerne les préférences et l’attirance envers un genre plutôt qu’un autre, tandis que l’identité de genre concerne le ressenti. Si c’était la même chose, Guillaume et la fille d’elle-même seraient encore ensemble. C’est là que je voulais apporter cette nuance. La relation avec Guillaume est principalement inspirée de ma propre histoire d’amour avec un homme avec qui j’ai vécu huit ans. Bien sûr, j’ai accentué certains aspects pour des raisons dramatiques, voire inventé des éléments, mais je voulais surtout montrer les difficultés à être vue, reconnue et aimée tel que l’on est.
Christophe Premat: Votre référence à Ulysse dans ce voyage est intéressante, car il y a de nombreuses péripéties dans chaque chapitre. À chaque étape, on revient à la fille d’elle-même. Elle a besoin de revisiter les lieux avec un regard différent. Elle a besoin de prendre le temps de revenir. Il y a une certaine nostalgie qui s’exprime à travers la chanson « Les yeux d’Émilie » de Joe Dassin, qu’elle chante à tue-tête à plusieurs reprises. Il y a presque un aspect rétro.
Gabrielle Boulianne-Tremblay: Oui, elle regarde souvent en arrière. Même si elle avance considérablement, elle fait des pas de géant. Je pense que puisqu’elle se réinvente, ses yeux ne sont pas habitués à la lumière de sa nouvelle vie. Elle a besoin de points de repère pour se situer dans le monde.
Christophe Premat: Nous ne dévoilerons pas la fin au lecteur, mais j’ai remarqué que ce voyage pourrait presque être lu à partir de la fin. On pourrait le parcourir à rebours, un peu comme un saumon.
Gabrielle Boulianne-Tremblay: Tout à fait. Remonter le courant pour essayer de comprendre et boucler la boucle.
Christophe Premat: Je voulais évoquer la dimension de la résilience. Vous avez mentionné votre grand-mère qui semble avoir joué un rôle important. Dans le roman, elle incarne une forme de bienveillance, sans jugement, simplement par sa présence. On ressent une énorme empathie entre les lignes.
Gabrielle Boulianne-Tremblay: Exactement. Pour moi, ce personnage est comme un phare dans la nuit, éclairant les ténèbres de la vérité que découvre la fille d’elle-même. Il y a des moments forts où elle est accompagnée, comme par Steph. Mais la bienveillance de la grand-mère est centrale. Cela permet de parler des relations intergénérationnelles entre une grand-mère et sa petite-fille, qui sont souvent plus fortes qu’avec la mère. La mère, en essayant de protéger, cache la vérité à sa fille, peut-être plus par peur de la réaction que par malveillance. C’est là le cœur de La fille d’elle-même : le mensonge, le secret, le non-dit, l’omission. La grand-mère est la seule dans le village à connaître l’identité réelle de la fille d’elle-même. Dès le début, elle est sa confidente et sa protectrice, tentant de la préserver de la honte et du rejet. C’est un personnage crucial, car elle représente l’espoir pour la fille d’elle-même, la possibilité d’être enfin comprise. Le passage de la mère à la grand-mère marque un grand tournant, car la mère est enfermée dans son mensonge, tandis que la grand-mère incarne une forme d’authenticité.
Christophe Premat: Gabrielle, dans votre roman, vous abordez la transition de la protagoniste, qui doit choisir sa féminité pour survivre, malgré des idées suicidaires. C’est un thème très fort.
Gabrielle Boulianne-Tremblay: La fille d’elle-même est observatrice, lucide, et elle cherche à reconstruire son identité tout en acceptant les imperfections de son entourage. Son parcours est marqué par des traumatismes, des déceptions, mais elle garde toujours une certaine bienveillance envers les autres, même lorsqu’elle est confrontée à des situations difficiles.
Christophe Premat: Votre roman aborde également des thèmes politiques, notamment en mettant en lumière les violences faites aux personnes transgenres. C’est un sujet important, qui contribue à sensibiliser le public. Quel message souhaitiez-vous transmettre à travers ces passages qui concluent le livre avec la mention des assassinats commis sur les personnes transgenres?
Gabrielle Boulianne-Tremblay: Je voulais sensibiliser les lecteurs aux réalités auxquelles font face les personnes transgenres, et surtout rappeler qu’elles méritent d’être respectées et aimées comme tout un chacun. Les passages mettant en évidence ces violences sont là pour rappeler que ces injustices ne devraient pas exister, et qu’il est essentiel de lutter contre la discrimination et le rejet. Mon roman est aussi une histoire d’épanouissement personnel, un voyage vers l’acceptation de soi et des autres.
Christophe Premat: C’est un message très fort, et votre roman a le potentiel de faire évoluer les mentalités. Nous vous remercions pour cette interview très enrichissante, Gabrielle.
Déclaration de conflits d’intérêt
Cet entretien a été retranscrit à partir de l’interview donnée par Gabrielle Boulianne-Tremblay lors de sa venue à Stockholm le 24 octobre 2023, https://www.youtube.com/watch?v=rvbssAC1-fs.
Outre quelques arrangements, nous avons souhaité conserver une partie de la langue orale dans cette retranscription. Nous souhaitons remercier l’Association Internationale des Études Québécoises qui a financé la publication de cet entretien.

Author Information
Christophe Emmanuel Premat is a senior lecturer in French cultural studies at the Department of Romance Studies and Classics of Stockholm University and co-editor of the Nordic Journal of Francophone Studies. He is the Head of the Centre for Canadian Studies at Stockholm University.
Gabrielle Boulianne-Tremblay est une autrice, poète, conférencière, actrice et militante pour les droits des personnes trans. Elle publie le recueil Les secrets de l’origami (Del Busso Éditeur, 2018) et écrit pour plusieurs magazines au fil des ans, notamment Lettres Québécoises, Estuaire, XYZ et Moebius. Son livre La voix de la nature a été nommé pour le Prix du Livre Jeunesse des Bibliothèques de Montréal. Son premier roman, le bestseller La fille d’elle-même (Marchand de Feuilles), a remporté quant à lui le Prix des Librairies du Québec 2022. Il est maintenant distribué en Europe (JC Lattès) et en anglais sous le titre Dandelion Daughter (Véhicule Press). La traduction a fait partie de la liste longue du prestigieux prix international Dublin Literary Award ’24.
Elle vit à Montréal et est une des porte-parole Interligne depuis maintenant six ans.
