Christophe Premat: Thomas Wild, pourriez-vous nous dire d’où vous est venue l’idée d’écrire ce livre autobiographique? S’agit-il de carnets de voyage qui traînaient quelque part chez vous ou était-ce un désir que vous aviez depuis de nombreuses années?
Thomas Wild: On ne peut pas dire que les carnets traînaient chez moi. Quelques années après mes longs séjours, de retour en France, et bien avant la Suède, j’avais entrepris de “taper” ses carnets manuscrits pour éviter qu’ils ne se perdent, et pour les rendre plus accessibles à d’éventuels lecteurs. Je pensais notamment à mes enfants, à ma famille proche et à quelques amis.
Ces carnets (formats A5), je les remplissais quasi quotidiennement quand les conditions le permettaient. Bien sûr lors des périodes “calmes”, quand je restais à un endroit (Dakar, ou la Gambie par exemple) pendant plusieurs semaines, mais aussi lors des voyages, généralement à chaque étape. L’écriture manuscrite rend d’ailleurs bien compte, à la relecture, des conditions de rédaction, ou de mon état personnel. Il y a quelques années, en Suède, j’ai commencé à mettre par écrit quelques “histoires”, des anecdotes de ces voyages, de ces séjours. Les carnets servaient plus d’aide-mémoire, pour retrouver certains détails, puisque même 30 ans après, mes souvenirs restent très vifs. Je me suis pris au jeu, et j’ai continué, sans trame. Juste des courts récits. Un peu en dilettante. Là aussi, l’objectif initial était de rendre accessibles ces souvenirs à mes enfants, mes petits-enfants (ils sont petits, mais ils vont grandir), ma famille. Mes premières lectrices furent mes sœurs qui m’ont encouragé à poursuivre. À chaque fois qu’une histoire était terminée (il pouvait se passer plusieurs semaines entre deux rédactions), je leur envoyais. Puis à quelques amis. Et des amis de mes sœurs, des gens qui ne me connaissaient pas et dont les retours étaient positifs. C’est ce qui m’a encouragé à envoyer le manuscrit à différentes maisons d’édition. C’est d’ailleurs lors de la mise en page de ce manuscrit que, ces récits indépendants, ont commencé a formé une sorte de tout, avec une fin, des aller-retour. Bref, pour répondre à votre question, non, l’écriture de ce livre ne vient pas d’une envie qui m’aurait taraudé pendant des années. Ce livre est né sûrement aussi de l’envie de me replonger et de revivre ces souvenirs.
Christophe Premat: Vous écrivez au début de ce livre : « Ces ‘instants’ sont des récits épars de voyages et de séjours en Afrique de l’Ouest dans les années 1990. Ils se suivent au gré de mes souvenirs, sans ordre chronologique. La plupart sont basés sur mes carnets de voyage qui m’ont permis de compenser ma mémoire lorsqu’elle se faisait défaillante lors de la rédaction de ce recueil » (Wild 2023 : 9). Le lecteur se trouve plongé à une époque où la photographie relevait presque de l’exploit (comment saisir un « instantané ») alors qu’aujourd’hui les photos se prennent tellement facilement. Avez-vous conçu ce récit comme une sorte de pèlerinage photographique? Est-ce que chaque chapitre, chaque étape du voyage se fonde sur une série de photos (réelles et imaginées quand les pellicules ont été perdues)?
Thomas Wild: J’ai très peu de photos de cette époque. Je n’avais pris un appareil photo (argentique, bien entendu) que lors de mes deux premiers courts séjours. Je m’étais vite rendu compte que la présence de cet appareil engendrait des changements immédiats dans les attitudes, les regards, les comportements. Sans compter le fait que cela prenait de la place et je tenais à voyager le plus léger possible! Les photos sont donc plus de l’ordre de l’immatériel, plutôt que de l’imaginaire, puisqu’elles sont bien présentes dans ma tête, avec les odeurs, les sons, la chaleur. J’aime bien l’idée de pèlerinage. Il m’est arrivé souvent, avant de me lancer dans cette écriture, de relire mes carnets de voyages, comme une sorte de coup d’œil, comme on feuillette un album photo. Plutôt de la façon dont on visite un lieu dans lequel on a vécu, ou juste passé des moments forts. Sans nostalgie, parce que, comme je retourne régulièrement en Afrique de l’Ouest (principalement à Dakar et en Guinée), ces endroits ne sont pas associés qu’à mon passé, mais aussi à mon présent et mon avenir. Le lien n’a jamais été rompu. Par ailleurs, je ne regrette jamais de ne pas avoir de photos, qui n’auraient rendu qu’une infime partie des moments vécus, une partie tronquée et figée qui plus est. Ce sont souvent une odeur, une musique, une sensation, un “état” qui réactivent les souvenirs, bien plus efficacement qu’une photo.
Christophe Premat: On trouve également dans ce récit un voyage culinaire avec des allusions aux fatayas,1 au tjouraï-guerté, aux tapalapas2 et au tieb bou dien. Avez-vous senti des différences importantes au niveau des plats des pays de l’Afrique de l’Ouest que vous avez traversés? Est-ce qu’aujourd’hui ces plats vous inspirent encore?
Thomas Wild: La nourriture, au même titre que la langue, la musique, les fêtes font partie intégrante de chaque culture. Pour moi, c’est un élément primordial pour la compréhension d’un pays, d’une région, d’une culture. Les ingrédients, bien entendu, mais aussi la manière de la préparer et la façon de la partager. Bien sûr, on retrouve des similarités dans toute l’Afrique de l’ouest avec des spécificités locales en fonction de ce qui est disponible. Mais même si la plupart des plats sont à base de riz agrémenté de différentes sauces, il existe de nombreuses variations. Certains plats sont associés à un pays particulier: le tieb bou dien, au Sénégal, le bourakheye à la Guinée, l’atiéké à la Côte d’Ivoire (Voir Figure 1).

Figure 1
tieb bou dien de Dakar.
Source: photo de Thomas Wild.
Il m’a semblé que la cuisine sénégalaise était plus variée, mais peut-être ai-je cette impression parce que c’est le pays que je connais le mieux, où j’ai passé le plus de temps. J’ai donc eu l’occasion de goûter une palette large de plats. J’aimais aussi accompagner les femmes au marché, puis faire le marché moi-même, passer du temps près des fourneaux, apprendre à cuisiner, observer. La cuisine se fait souvent au feu, ou au charbon (bien que le gaz soit plus utilisé aujourd’hui, surtout en ville). Le fait de n’avoir qu’une seule marmite (ou presque) pour cuisiner le plat, et qu’une seule source de cuisson (pas de multi-plaques) explique la nature des plats. Tout doit cuire ensemble et quasi en même temps. Cette contrainte est la même partout et mène donc à des similarités. Et puis il y a les différences d’une cuisinière à l’autre. Dakar offre aussi la possibilité de fréquenter des gens de différentes origines: ayant des amis, sarakolés, diolas, wolof, sérères, peuls, j’ai pu élargir mes “connaissances”. Rapidement, dès mes premiers séjours, j’ai réalisé l’importance que prenait la nourriture comme fonction sociale. C’est commun à toute l’Afrique de l’Ouest. À vrai dire, je crois que c’est commun à toute l’humanité. Je m’en suis rendu compte dans d’autres parties du monde. Et en Europe aussi, bien entendu. Particulièrement en France. Partager la nourriture, satisfaire son hôte ou sa propre famille, est un des fondements des relations humaines. Ne pas considérer cet aspect, c’est s’exposer à faire des “gaffes” qui ne sont pas anodines. Mes amies à Dakar, ma belle-famille en Guinée connaissent mes goûts culinaires. Elles savent que j’adore le tieb bou dien blanc (il existe un tieb bou dien rouge), le domada boulettes et le bourakheye. Elles savent aussi les plats que je n’aime pas. Elles se font un devoir de me préparer mes plats favoris. Je ne sais pas si ces plats m’inspirent mais je les ai intégrés dans mon “logiciel” gustatif, au même titre que la raclette, ou le bœuf bourguignon! Et c’est une des choses que je retrouve avec un grand plaisir chaque fois que je suis sur place. Sans parler des talents de mon épouse.
Christophe Premat: Ce qui est intéressant dans votre récit, c’est que l’on trouve des boucles, des retours. On revient sur certains lieux, certains passages (Gambie) comme si le récit avait une vocation circulaire à l’inverse de beaucoup de récits où on traverse de nouvelles contrées pour revenir à la maison. Pourriez-vous commenter cet aspect?
Thomas Wild: Cela est sans doute lié à la façon dont nous vivions là-bas. Dakar, et le quartier Grand-Yoff en particulier, était l’endroit où nous habitions. Je louais une chambre dans une “cour”, au milieu de plusieurs familles. C’est à Dakar que je passais la grande majorité de mon séjour. Une sorte de “camp de base”. Nous faisions aussi souvent des séjours, plus ou moins longs, en Gambie, d’une semaine à un mois environ (pour différentes raisons). Mais nous aimions aussi les longs voyages, à la découverte, (voire à la redécouverte) de nouveaux pays, de nouvelles régions, de nouvelles personnes. D’où les récits qui se passent en train, ou en taxi-brousse, en Côte d’Ivoire, au Mali, au Burkina-Faso ou ailleurs. Des pays que j’ai parcouru plusieurs fois, sur plusieurs années, en revenant toujours à Dakar. Ce qui explique “l’effet boucle”. Il faut dire aussi, que ces voyages, ces séjours se déroulent sur plusieurs années (plus de 8 ans entre le Togo et le dernier récit guinéen). Mon expérience, mon vécu ont évolué aussi avec l’âge, la maturité, ma connaissance de la région. Mon appréhension, ma compréhension des lieux, des gens ont donc changé au fil du temps. Je vais oser l’image de boucles concentriques qui tournent autour d’un même point à des distances différentes.
Christophe Premat: Dans le récit, le transport est un vrai fil directeur puisque le narrateur convie le lecteur à la suivre dans les wagons, les autobus, les voitures et même les bateaux (le Joola). Ce voyage lent où le temps n’est plus subi comme une contrainte semble avoir libéré l’écriture car le voyage est l’occasion de créer des liens. Quel est le mode de transport qui vous a le plus marqué dans vos péripéties en Afrique de l’Ouest?
Thomas Wild: Le trajet, le voyage est au moins aussi important que la destination. C’est une banalité de le dire mais c’est particulièrement vrai lorsque le trajet dure des dizaines d’heures, dans des conditions “difficiles”. J’ai un faible pour les voyages en train, même aujourd’hui, même en TGV. Les voyages en train en Afrique revêtaient un côté aventure qui me plaît beaucoup. Cependant j’ai aimé encore plus les voyages en taxi-brousse: 504 Peugeot, bâchés, Lite Ace Toyota ou équivalent (voir Figure 2).

Figure 2
Un bâché en Gambie.
Source: Photo de Thomas Wild.
Le contact proche avec les compagnons de voyage, la promiscuité même, les conditions et la durée des voyages créent des liens forts. À l’arrivée, on a presque l’impression d’avoir “survécu” à une épreuve. Peut-être comme un rite d’initiation. Avec le recul, je dirai que cela a peut-être eu cet effet sur moi. Il y aussi l’aspect “imprévu” qui est important, ne pas savoir quand on va arriver (même si l’on sait toujours que nous allons arriver), ce qui va se passer, combien de temps nous allons rester bloqués, ou même quand nous allons partir. Ce que j’aime aussi dans ce type de transport, c’est la sensation de proximité avec la route, les paysages, les lieux traversés (voir Figure 3).

Figure 3
Bonne route – en quittant Bobo-Dioulasso.
Source : Photo de Thomas Wild.
Ces voyages sont entrecoupés d’innombrables pauses, arrêts qui sont à chaque fois l’occasion de découvertes: pannes, contrôles, passages de frontières, pause-repas. C’est dans ces moments-là qu’on apprenait à connaître nos compagnons de voyage (Figure 4).

Figure 4
Entre Dakar et Bamako.
Source: Photo de Thomas Wild.
Christophe Premat: Au fil des pages, vous parlez beaucoup de la manière de communiquer avec les populations locales et le wolof vous permet somme toute de créer des liens avec des gens que vous rencontrez. Quelles ont été vos stratégies linguistiques pendant ce séjour?
Appreniez-vous quelques mots dans d’autres langues locales (bambara par exemple…) pour pouvoir vous faire comprendre?
Thomas Wild: Lors de l’un de mes tous premiers voyages en Afrique, au Togo en 1990, j’ai appris quelques mots en évé.3 Les salutations (qui sont la base et la porte de toute communication). Juste quelques mots. Je m’étais promis d’apprendre la langue véhiculaire du prochain pays où j’irai. Il s’est trouvé que c’était le Sénégal. J’ai donc commencé à apprendre le wolof (qui joue ce rôle de langue véhiculaire au Sénégal et en Gambie), dans la famille dans laquelle j’habitais. En posant des questions, en écoutant et en remplissant un petit carnet que j’avais toujours dans ma poche. Le français a beau être une des langues officielles, et la langue de l’administration, sans le wolof, on rate 90% de ce qui se passe autour de soi. Les amis du quartier ont été de très bons professeurs, patients et bienveillants. Des salutations quotidiennes, je suis passé aux petites phrases simples et petit à petit, avec de la persévérance, et un peu d’audace, j’ai commencé à bien me débrouiller. Cela m’a ouvert énormément de portes (réelles et virtuelles), cela a fait tomber beaucoup de barrières. Ce que je ne savais pas à l’époque, c’est que Dakar constitue un centre attractif très important en Afrique de l’Ouest et que, de ce fait, beaucoup de gens le comprennent dans cette région d’Afrique, en dehors du Sénégal et de la Gambie. À de nombreuses occasions, dans différents pays, le wolof s’est avéré être la seule langue commune avec mes interlocuteurs. De plus, les sénégalais et les gambiens sont des peuples de voyageurs et l’on rencontre des wolofophones dans le monde entier (je parle souvent wolof en Suède par exemple). En dehors du wolof, je me suis astreint à connaître les salutations (et quelques mots d’usage) dans les langues des régions que je traversais. Ainsi je sais (ou savais tout du moins) saluer, en sossé4 et en manjak5 (Gambie et Guinée-Bissau), en pular (Nord de la Guinée, Sénégal),6 en bambara (Mali),7 en sérère,8 diola9 et sarakolé (Sénégal).10 Quant au soussou,11 la langue de mon épouse, parlée en Basse-Guinée, dans la région de Conakry, je m’y suis mis aussi. Je n’ai malheureusement pas séjourné assez longtemps dans cette région pour pouvoir converser. Je ne perds pas espoir! Mais j’aime bien comprendre le sens général des discussions entre mon épouse et sa famille. Pour moi, il n’était pas envisageable de vivre dans un pays que je voulais connaître sans apprendre la langue. Tout le reste est venu avec. Je voudrais ajouter, que la “barrière de la langue” n’en est pas vraiment une. Si l’on veut communiquer, pour peu que chacun des interlocuteurs y mette du sien, on trouve toujours un moyen. Je l’ai expérimenté dans différents endroits du monde.
Christophe Premat: À propos de votre séjour à Timbi Madina en Guinée,12 vous écrivez : « Deux soirs, tous les vieux du coin, cinq ou six en tout, sont venus manger avec nous. Ce sont de vrais broussards même si certains ont voyagé un peu. Ils connaissent tous Dakar, un a été en France. Un autre a même été à New York, il y a longtemps. Tous ont connu la colonisation. C’est marrant d’ailleurs, ils en parlent avec une sorte de nostalgie. Après l’indépendance; le pays s’est fermé et ils n’ont vu que des Russes ou des Chinois. Ils sont plutôt contents de discuter avec des Français » (Wild 2023 : 141–142). On a l’impression que votre voyage avec votre compagnon a suscité partout une certaine curiosité, avez-vous ressenti constamment cette sensation de xénophilie?
Thomas Wild: En tout cas, je n’ai jamais ressenti de xénophobie. Il arrive parfois d’entendre des réflexions désagréables (prononcées sans penser que je puisse les comprendre) mais c’est exceptionnel. Et rarement méchant. J’ai partout été bien accueilli. Il m’a semblé que, en Afrique du moins, l’étranger a, quelle que soit son origine, un caractère un peu sacré. Il doit être accueilli (voir Figure 5).

Figure 5
L’ataya – un moment d’échange – Sénégal.
Source: Photo de Thomas Wild.
En tant que blanc, mon statut d’étranger est flagrant. Cela n’a jamais été un obstacle, bien au contraire. Youssou Ndour a chanté une chanson à ce sujet.13 Le Sénégal a basé sa communication touristique sur le concept de la “Téranga”, l’hospitalité.14
Au-delà de ça, nous avons aussi beaucoup suscité la curiosité. Il est vrai que nous nous trouvions souvent dans des endroits et dans des situations où notre présence était un peu insolite. Si l’on ajoutait à cela le fait que nous parlions wolof, et notre connaissance des us et coutumes, alors la curiosité était encore plus excitée..
Christophe Premat: Est-ce que vous vous rendez souvent en Afrique de l’Ouest? Y retrouvez-vous toujours cette ambiance ou est-ce que vous percevez des changements sociaux importants?
Thomas Wild: Oui, j’y retourne souvent. Au Sénégal principalement. Comme je l’ai dit, je n’ai jamais perdu le contact, depuis près de 35 ans, avec certains amis. C’est difficile de savoir si l’ambiance a changé ou si ma perception est différente. La perception que les gens ont de moi a changé aussi. Je ne suis plus un petit jeune, mais un Papa, voire un Grand-Père à la barbe grise, avec tout ce que cela implique en termes de déférence, de respect et de position sociale. Par ailleurs la diaspora sénégalaise est très importante (dans le monde entier) et son influence sur la société sénégalaise est indéniable. Pour rester sur le Sénégal, il faut dire aussi que le développement économique y est remarquable depuis le début des années 90, malgré les inégalités toujours très marquées. Néanmoins, ce développement fait aussi évoluer la société. Comme il n’y a pas eu de hiatus entre les séjours évoqués dans ce livre et aujourd’hui, je ne ressens pas de grandes différences. Ce qui ne veut pas dire qu’elles n’existent pas. Il faudrait demander à quelqu’un qui n’a pas connu cette continuité.
En revanche, certaines régions traversées lors de mes voyages ne sont plus accessibles pour des raisons politiques. Je pense au sud du Mali, près de la frontière ivoirienne, au Burkina Faso, au nord du Togo et de la Côte d’Ivoire. Le Sénégal, la Gambie, la Guinée-Bissau, la Guinée sont des pays où l’on peut encore voyager sans danger, et où les expériences que j’ai vécues sont encore possible.
Christophe Premat: Votre compagnon semble absent à la fin du récit, peut-être que plusieurs voyages se mêlent mais est-ce que ce compagnon a également eu une destinée semblable à la vôtre avec cet amour de l’Afrique de l’Ouest? A-t-il lu l’ouvrage?
Thomas Wild: J’ai perdu tout contact avec ce compagnon, depuis longtemps. Je ne sais pas ce qu’il a fait ensuite, malgré nos expériences partagées. Est-il seulement au courant de l’existence de ce livre? Je ne saurais le dire.
Christophe Premat: Comment voyez-vous cette épopée africaine à partir de la Suède où vous vivez actuellement?
Thomas Wild: Lorsque j’ai envoyé le manuscrit aux éditeurs, il avait une autre structure. À cette époque, je vivais en Laponie, à Gällivare. J’y faisais beaucoup de ski de fond. Dans des conditions arctiques! Entre chaque récit, j’avais intercalé une sorte d’intermède qui avait pour fonction, d’une part d’introduire le récit suivant, et d’autre part de marquer le contraste entre la Laponie et l’Afrique. Ces intermèdes racontaient une randonnée à ski dans le froid et l’obscurité de l’hiver lapon, randonnée qui, par contraste, m’amenait à me remémorer ces histoires, au gré de mes pensées. Une sorte de fil rouge entre chaque récit. Le contraste entre ces deux “mondes” était l’élément déclencheur de ces souvenirs. Mon éditrice a jugé préférable de supprimer ces intermèdes pour laisser le lecteur en Afrique m’a-t-elle dit.
Au retour de ces longs séjours en Afrique, en 1998, nous avons vécu avec ma femme dans un tout petit village de la campagne bourguignonne. Pendant 5 ans. Pour moi qui suis parisien, c’était un nouveau voyage, dépaysant, enrichissant, passionnant. La Suède, où j’habite depuis dix ans, est un autre voyage encore. Mais c’est en même temps une suite à tout ce que j’ai vécu avant, en France, en Afrique, ou ailleurs dans le monde. L’environnement change, mais c’est toujours moi. C’est une continuité. Une autre étape de ma vie. Ces étapes sont indissociables les unes des autres. Je ne vois pas cette “épopée”, comme vous dites, comme une parenthèse, un pas de côté. Elle est, comme tout le reste, partie intégrante de moi-même. Je ne crois pas que l’endroit d’où je la regarde, la Suède aujourd’hui, en change la perception.
Recension de l’ouvrage Instants d’Afrique
En lisant les aventures de Thomas Wild, je n’ai pu m’empêcher de penser aux théories de Georges Lapassade évoquant les rites de passage d’un âge à l’autre (Lapassade 1963). En effet, au-delà du style picaresque, du regard ethnologique désintéressé et bienveillant et des voyages dans des conditions parfois difficiles, le lecteur sent au fil des pages qu’il n’est pas face à un simple récit de voyage qui aurait marqué l’auteur. Au fond, l’auteur-narrateur se prête au jeu de la socialisation en s’intéressant à ses interlocuteurs avec une envie d’apprendre, de converser et d’échanger. Le livre vérifie la thèse de Lapassade selon laquelle « le sens vient à l’homme par la société » (Lapassade 1963 : 82). L’histoire est celle de deux jeunes français curieux de découvrir l’Afrique en mode routard15 et les rencontres permettent à chaque fois de préparer l’étape d’après.
Firmin, c’est un jeune gars que nous avons rencontré à la petite gare routière, près du marché, ici, à Dapaong. Avec mon pote, on se promenait tranquillement et, je ne sais plus comment, on a commencé à discuter avec lui. Ca fait deux jours qu’on est là, après quelques jours à Lomé. Le projet, c’est de continuer vers le nord et le Burkina (Wild 2023 : 11).
Une attention particulière est portée aux points de rencontre, aux frontières, au passage de la brousse à la ville et aux modes de transport (voitures, bateau, train…). C’est dans ces espaces que les liens se créent et que l’hospitalité prend tout son sens : « pendant que j’attendais en pensant au voyage, Fatou, une des voisines, est venue me dire qu’il restait du thiou boulettes [plat sénégalais typique à base de riz, de boulettes de poisson et de sauce tomate] » (Wild 2023 : 25). Évidemment, ce récit picaresque ne manque pas d’humour lorsqu’il évoque la promiscuité des voyages comme ce fut le cas avec le Joola. « Le Joola, ça fait un peu penser au train Dakar-Bamako, ou encore à un énorme taxi-brousse, en version bateau. L’embarquement, c’est un immense bordel » (Wild 2023 : 28). Dans un autre passage à Bobo-Dioulasso, le mode de transport est une camionnette SAVIEM où il y a toujours plus de passagers que de places : « Un autre nom donné à ce type de véhicule est ‘Super 22 places’. Mais, j’ai recompté plusieurs fois, on était bien 31 dedans » (Wild 2023 : 48).16
Et puis, au fur et à mesure de cette immersion nomade, le narrateur (avec son compagnon de route) fait l’expérience personnelle des rites comme c’est le cas du Kankourang, cet esprit qui inspire la crainte.
C’est la période de circoncision et d’initiation des jeunes garçons chez les Mandingues, qui sont plutôt nombreux dans ce coin-là de la Casamance. Petit à petit, je me remémore ce qu’Ibou nous avait dit. Pendant cette période, alors que les jeunes gars sont rentrés dans la forêt sacrée pour subir les rites d’initiation, sort le Kankourang, un esprit très puissant et très craint qui terrorise tout le monde. Il est recouvert de paille de la tête aux pieds. Il a une machette dans chaque main qu’il fait claquer l’une contre l’autre en parcourant les rues et chemins des villages (Wild 2023 : 46).
L’inconscience du narrateur est telle qu’il se trouve dehors au moment où le Kankourang passe. Et pourtant, il ne s’est rien produit comme si l’esprit avait senti que le narrateur n’était pas au courant des coutumes locales. Cette histoire dans l’histoire révèle en réalité la manière dont celui-ci entre en contact étroit avec les traditions et les habitudes des différentes communautés rencontrées. Les langues ne sont d’ailleurs pas une barrière dans cette exploration de dictons vernaculaires.
Un des Peuls, celui qui a l’air d’être le chef, demande à Ousmane de faire l’interprète : il nous dit que c’est vraiment gentil d’avoir partagé le thé avec eux et les quelques Doliprane qu’ils nous ont demandés, que vraiment il est content, que Dieu nous accompagne et nous protège. Le gars qu’on a réanimé nous dit aussi plein de trucs dans son pulaar du Cameroun qu’Ousmane ne comprend qu’à peine. On sent bien que c’est plutôt positif. On s’étreint avec la maman et son fils, on dit au revoir et bonne chance à Ousmane, Mamadou et Moussa et on refile encore quelques Doliprane à droite à gauche. C’est marrant d’ailleurs, ce sont justement ceux qui traversent toute l’Afrique pour vendre des médocs qui semblent en avoir le plus besoin (Wild 2023 : 58).
Le passage ci-dessus est assez représentatif de ce style où le narrateur résume ses discussions avec ses compagnons de voyage tout en les commentant avec beaucoup d’humour. Ce récit initiatique permet au narrateur d’accumuler une expérience au fil des péripéties qui se succèdent. En l’occurrence, tout se présente sous le signe de la transaction et de l’échange avec les personnes rencontrées, ce qui influence les conceptions du narrateur-voyageur. Ce dernier ne se doute pas de la destination finale (que nous ne révèlerons pas afin de préserver le plaisir du lecteur à la découvrir) et du changement important qui se produit. Ainsi, selon Georges Lapassade, il existe véritablement une “entrée dans la vie” (1963 : 239), où le narrateur s’immerge dans un brouhaha de langues locales et de plats culinaires. Georges Lapassade avait même introduit le concept d’entrisme pour caractériser la manière dont les êtres humains ne cessent jamais, jusqu’à leur mort, d’entrer dans la vie (Lapassade 1963 : 244). Dans l’ensemble, Thomas Wild nous livre un récit poignant où le tissu des anecdotes et des relations avec les lieux et les personnes révèle un profond amour pour ces contrées exceptionnellement hospitalières.
Notes
[1] https://afrifoodnetwork.com/recipes/snack-recipes/senegalese-fataya/ (Site consulté pour la dernière fois le 28 octobre 2023).
[2] https://en.wikipedia.org/wiki/Tapalapa_(bread) (Site consulté pour la dernière fois le 28 octobre 2023).
[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89w%C3%A9_(langue) (Site consulté pour la dernière fois le 28 octobre 2023).
[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Soss%C3%A9s (Site consulté pour la dernière fois le 28 octobre 2023).
[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Manjaque (Site consulté pour la dernière fois le 28 octobre 2023).
[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Peul (Site consulté pour la dernière fois le 28 octobre 2023).
[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Bambara (Site consulté pour la dernière fois le 28 octobre 2023).
[8] https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9r%C3%A8re_(langue) (Site consulté pour la dernière fois le 28 octobre 2023).
[9] https://fr.wikipedia.org/wiki/Diola (Site consulté pour la dernière fois le 28 octobre 2023).
[10] https://fr.wikipedia.org/wiki/Sonink%C3%A9_(langue) (Site consulté pour la dernière fois le 28 octobre 2023).
[11] https://fr.wikipedia.org/wiki/Soso_(langue) (Site consulté pour la dernière fois le 28 octobre 2023).
[12] https://fr.wikipedia.org/wiki/Timbi_Madina (Site consulté pour la dernière fois le 28 octobre 2023).
[13] https://www.youtube.com/watch?v=VlnkcVcuga0 (Site consulté pour la dernière fois le 28 octobre 2023).
[14] https://lepetitjournal.com/dakar/comprendre-senegal/la-teranga-lhospitalite-senegalaise-249604 (Site consulté pour la dernière fois le 28 octobre 2023).
[15] « Comme on voyage plutôt léger, [le sac] est vite fait : deux-trois fringues, un bouquin (la biographie de Bob Marley par Stephen Davis), une petite théière et un réchaud, une carte Michelin de l’Afrique de l’Ouest, un couteau, une petite radio portative FM/ondes courtes, un peu de sucre, un peu de thé, deux tasses en plastique » (Wild 2023 : 18–19).
Déclaration de conflits d’intérêt
Aucun intérêt concurrentiel à déclarer. Thomas Wild est un ancien élève du cours « Culture et identité » (https://www.su.se/sok-kurser-och-program/fr3kki-1.412291) de l’Université de Stockholm où son ouvrage est intégré au matériel de cours depuis l’automne 2023. Les photos sont cédées à titre gracieux par Thomas Wild.
