1. La trajectoire de Claude Kayat
Christophe Premat : Bienvenue Claude Kayat et merci d’avoir accepté cet entretien pour la Revue nordique des études francophones. Pourriez-vous vous présenter ?
Je suis né en 1939 à Sfax, Tunisie, sous le protectorat français. Très tôt j’ai éprouvé une véritable passion pour notre langue, une passion qui n’a fait que s’intensifier au fil des années. En 1958, j’ai été invité en Suède par des amis suédois. Après avoir étudié les Beaux-Arts à Stockholm (Grundskolan för konstnärlig utbildning, Gerlesborgs målarskolan) et à Paris (L’Académie de la Grande-Chaumière), j’ai décidé de poursuivre mes études secondaires interrompues. Après avoir passé mon bac en 1965, à l’âge de 26 ans, j’ai passé une licence de français et une licence d’anglais et enseigné ces deux langues dans un lycée pendant quarante ans, tout en écrivant mes romans et mes pièces de théâtre, les romans en français et les pièces en français et en suédois (et certaines, même, en anglais!).
Christophe Premat : Avez-vous directement écrit certaines œuvres en suédois et en anglais ?
Claude Kayat : J’ai écrit une trentaine de pièces, soit directement en suédois, soit, selon mon humeur, d’abord en français puis en suédois. J’ai traduit deux de mes pièces en anglais (Helmut Epstein’s last lesson et The Bomb). J’ai également écrit une pièce radiophonique directement en anglais Young dreams and old money et, récemment, pour un concours de pièces très courtes (dix minutes) : The Sicilian ghost. Elle sera jouée à l’Old Rep de Birmingham avec 17 autres pièces. J’attends le verdict du jury !
Christophe Premat : D’où est venue cette envie d’écrire ? Est-ce que cette vocation d’écrivain parallèlement à votre métier de professeur est née en Suède ou alors est-ce qu’elle était déjà présente auparavant ?
Claude Kayat : Certainement dès l’enfance, même si je n’avais pas alors une idée très précise de ce que je souhaitais exprimer par le biais de l’écriture. Il m’arrivait de m’amuser à écrire des poèmes (des pastiches de poèmes connus), des petites rédactions sur des sujets que je m’inventais. J’étais surtout poussé par le plaisir d’écrire et ma passion pour la langue. Mes instituteurs et mes professeurs m’encourageaient. À coup sûr, mes lectures ont, elles aussi, contribué à cette passion. Je passais, à plat ventre, des heures à dévorer des piles de romans empruntés à la bibliothèque alors que mes petits copains jouaient au foot.
Christophe Premat : Quelle est votre bibliothèque intime ? Y a-t-il des auteurs francophones qui vous ont marqué et pour quelles raisons ?
Claude Kayat : Toute mon adolescence, j’ai voué un véritable culte à Camus en raison de la limpidité de son style. Et aussi, je crois en raison de son humanisme, son esprit équilibré qui le tenait à l’écart des dérives sectaires de certains écrivains prisonniers de dogmes politiques. Par la suite j’ai été séduit – toujours en raison de leur style- par certains écrivains qualifiés de droite, tels qu’Antoine Blondin, Kléber Haedens, Geneviève Dormann, et, plus tard, Jean Dutourd, devenu un ami suite à son admiration pour un de mes romans, Le Rêve d’Esther (1989). Il a même tenu à préfacer mon Hitler tout craché (2000). Mais je ne me considère ni de droite ni de gauche. Je me fais une trop haute idée de la littérature pour la réduire à un instrument au service de la politique. Je trouve les romans à thèse d’un ennui mortel!
2. L’œuvre de Claude Kayat
Christophe Premat : Votre premier roman Mohammed Cohen paraît en 1981 et depuis vous avez publié romans et pièces de théâtre. Peut-on dire que votre œuvre est marquée en toile de fond par ce conflit fratricide israélo-palestinien ?
Claude Kayat : Dans certaines de mes œuvres j’exprime, en effet, ma tristesse de voir se perpétuer un conflit, absurde à mes yeux, opposant Juifs et Arabes, et non seulement Juifs et Palestiniens. J’ai autant d’amis arabes que d’amis chrétiens ou juifs. Cela dit, mes romans et mes pièces de théâtre ne se limitent pas à ce thème-là. Dans L’Armurier (1997), dont l’action se déroule à Kansas City en 1864, c’est mon pacifisme qui prend le dessus. Dans Le Café de Madame Ben Djamil, c’est contre le racisme en général que je m’insurge. Et, dans Le Rêve d’Esther (1989), je m’amuse à réécrire l’Histoire de France, vue par une ancienne institutrice devenue folle. Toutes les défaites deviennent des victoires et on sauve des flammes la pauvre Jeanne in extremis. Hitler tout craché me permet de m’en prendre au nazisme et au mal en général (Kayat 2000). Dans Le Treizième disciple, je mets en scène un forgeron de Capharnaüm et Jésus (personnage fascinant, dont le message a souvent été à la source de bien des malentendus) (Kayat 2002). Dans La Voix du terroriste, je donne la parole à un terroriste et aussi à un Juif parisien qui à sa vive surprise, dans une synagogue parisienne un jour de Kippour, est gracié par ce même terroriste cagoulé dont il ne reconnaît même pas la voix (Kayat 2023). Et dans ma farce Le Bourreau et son apprenti, je mets en scène ces deux gaillards qui, remerciés lors de l’abolition de la peine capitale en France, tentent de se mettre à leur propre compte.
Christophe Premat : En lisant certaines de vos œuvres, on a l’impression d’avoir un genre mixte entre le roman et la pièce de théâtre. Est-ce une caractéristique de votre style ?
Claude Kayat : Tous mes romans ne présentent pas une structure théâtrale. Cela dit, j’éprouve une affection et une admiration particulières pour l’écriture théâtrale en raison de sa rapidité, de son efficacité. Je pense à Friedrich Dürrenmatt et à sa Visite de la Vieille dame (2014). Un véritable chef-d’œuvre ! Mais aussi à Fernando Arrabal et, également, aux pièces d’Eugène Ionesco. Et au théâtre de l’absurde en général. Le théâtre permet des raccourcis, des stylisations, que je trouve passionnants !
Christophe Premat : Vous utilisez l’humour pour amener votre lecteur au cœur du tragique (Premat 2012 ; Premat 2020). Ainsi, les quiproquos, les imbroglios, les retournements de situation et les cocasseries inédites peuplent votre œuvre comme c’est le cas dans votre dernière pièce de théâtre. L’humour peut-il soigner les diverses conflictualités dans lesquelles les êtres humains se trouvent ?
Claude Kayat : Il est indéniable que l’humour fait ressortir plus encore le tragique, tout comme le blanc met en valeur le noir. L’humour, souvent présent dans mon œuvre, même dans celles que l’on pourrait considérer comme tragiques, n’est toutefois pas le résultat d’un procédé délibéré, mais tient surtout à mon tempérament. Ou à celui du narrateur si le roman est écrit à la première personne. Mais dans Le Treizième disciple, par exemple, l’humour brille par son absence, en raison de la personnalité du forgeron.
Christophe Premat : Y a-t-il un thème récurrent dans votre œuvre?
Claude Kayat: Oui, celui de l’identité. Non que mes personnages soient à la recherche de leur identité, mais plutôt, au contraire, qu’ils sont exagérément attachés à l’idée qu’ils se font de leur identité. On a trop souvent tendance à réduire l’identité à la nationalité et/ ou la religion ou l’appartenance politique. Si l’identité c’est ce à quoi l’on s’identifie au jour le jour, d’une minute à l’autre, l’identité est en perpétuelle mutation. Lien de parenté ou d’amitié ou de haine, profession, puis, un moment plus tard, c’est autre chose qui prend le dessus : la fonction sociale ou le fait d’être client dans un supermarché ou dans un restaurant ou passager dans un avion, ou alors, élève dans une école etc. ). Ainsi Mohammed Cohen refuse d’être réduit à une seule identité comme le souhaite son entourage. Les bourreaux dans ma pièce refusent d’accepter qu’ils ne sont plus bourreaux après l’abolition de la peine capitale. James Boswell, l’armurier de génie, pris de remords, exècre son ancienne identité professionnelle et se consacre à la poésie. Mon forgeron de Capharnaüm est à la fois tenté et saisi d’angoisse à l’idée de tourner le dos à ce monde et de se consacrer exclusivement à Dieu, comme le lui demande Jésus. Rémi, le protagoniste de Hitler tout craché tente, dans un premier temps, de se révolter contre son identité physique - son visage - mais sa nature profonde – malfaisante - finira par prendre le dessus. On peut dire que les fanatiques sont obsédés par une de leurs identités au détriment des autres.
3. La réception de l’œuvre de Claude Kayat
Christophe Premat : Comment certains de vos romans ont-ils été accueillis en France et en Suède ?
Claude Kayat : Dans la mesure où ils ont fait l’objet d’un compte-rendu de lecture, ils ont tous été extrêmement bien accueillis. En Suède comme en France, mon roman Mohammed Cohen m’a valu bon nombre d’éloges, au premier chef en raison de son humour et de mes jeux de mots débridés (Kayat 1981). Je m’en suis donné à cœur joie! Aussi dithyrambique a été la critique de mon Treizième Disciple, pour la raison inverse (Kayat 2002). Poétique et succinct ! Et le moine dominicain qui a rendu compte de l’ouvrage s’est déclaré aux anges !
Christophe Premat : En quelle(s) langue(s) votre œuvre est-elle traduite ? Avez-vous eu des contacts avec ces traducteurs et vous ont-ils fait part de leur difficulté à traduire certains passages ?
Claude Kayat : Mohammed Cohen a été traduit en suédois, en allemand, en anglais et en hébreu. Excellente traduction suédoise. Ma seule correction, dans ce roman, a consisté à informer le traducteur suédois qu’« armoire à glace » signifiait baraqué (Kayat 2006). Le Treizième Disciple a été traduit en suédois et en polonais. Rien trouvé à redire à la traduction suédoise, très fidèle à l’original. Mon roman Hitler tout craché est en cours de traduction aux États-Unis (par un professeur à l’Université UCLA (University of California, Los Angeles).
Christophe Premat : Dans un article paru le 3 mars 2005 dans le quotidien Dagens Nyheter à propos de la traduction suédoise du Treizième disciple, le journaliste Stefan Jonsson écrit : « de nombreux écrivains étrangers qui se sont établis ici [en Suède] continuent à écrire dans leur langue maternelle.
Pourquoi est-ce qu’ils opteraient pour une petite langue moins significative lorsqu’ils ont un public plus large dans d’autres lieux ? » Que vous inspire ce commentaire par rapport votre relation à la langue française ?
Claude Kayat : Si je m’en suis tenu au français pour l’écriture de mes romans, cela n’a rien à voir avec le nombre de locuteurs. J’écris en français parce que c’est dans cette langue que je me sens le plus à l’aise, surtout lorsque j’écris un roman, genre où la musique et l’équilibre de la phrase sont, à mes yeux, d’une importance primordiale. Je me rendrais un bien mauvais service en écrivant dans une langue qui n’est pas la mienne et dont je maîtrise moins sûrement les finesses littéraires. En revanche si j’écris mes pièces de théâtre dans les deux langues, c’est parce qu’il s’agit de la langue parlée et que j’utilise le suédois au quotidien avec ma famille.
Christophe Premat : Vos œuvres de théâtre ont-elles été jouées et avez-vous eu des retours sur leur mise en scène ?
Claude Kayat : Une seule de mes 30 pièces a été jouée en France, La Folie au pouvoir. Par la Compagnie du Lys, en Alsace (see Figures 1, 2 and 3). La presse a été très élogieuse. Malgré la gravité du sujet, on en a apprécié l’humour. En Suède, Le Café de Madame Ben Djamil (Kayat, 2012) a été joué, ainsi que Le Bourreau et son apprenti (impressionnante guillotine, effrayante de réalisme!).

Figure 1
Spectacle La Folie au pouvoir créé par la Compagnie Lys d’après l’œuvre de Claude Kayat.
Source: © Louis Perin & Compagnie du Lys.

Figure 2
Spectacle La Folie au pouvoir créé par la Compagnie Lys d’après l’œuvre de Claude Kayat.
Source: © Louis Perin & Compagnie du Lys.

Figure 3
Spectacle La Folie au pouvoir créé par la Compagnie Lys d’après l’œuvre de Claude Kayat.
Source: © Louis Perin & Compagnie du Lys.
Christophe Premat : Quelles impressions retirez-vous de vos contacts avec les lecteurs ? Est-ce que leur regard vous a influencé ? Quelle a été selon vous l’œuvre qui a suscité un intérêt accru de la part des lecteurs ?
Claude Kayat : Je suis resté en contact avec certains de mes lecteurs, les plus nombreux (vu le nombre d’exemplaires vendus) ont été ceux de Mohammed Cohen. Leurs encouragements me sont bien sûr précieux, mais je ne saurais dire qu’ils aient vraiment influencé mon travail d’écrivain.
4. La condition d’écrivain
Christophe Premat : Quel est votre rapport à l’écriture ? Avez-vous des rituels quotidiens ou au contraire est-ce que vous suivez l’inspiration comme elle vient avec des moments intenses de rédaction ?
Claude Kayat : Je ne m’astreins pas à une routine particulière. J’écris lorsqu’il me vient une idée et seulement si elle se fait insistante. Je dirais, comme Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve ». Les idées me tombent dessus lorsque je m’y attends le moins. J’écris alors avec frénésie. Et je suis à la lettre le conseil de Boileau. « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ». C’est fou ce que l’on trouve à corriger et à améliorer si l’on est prêt à y consacrer le temps qu’il faut. C’est souvent la recherche de la musique qui exige le plus de relectures. Naturellement, il faut avoir l’oreille ! Et la patience !
Christophe Premat: Quels seraient les conseils que vous souhaiteriez adresser à de jeunes écrivains souhaitant se lancer dans l’aventure ?
Claude Kayat : Persévérer, ne jamais se laisser abattre par les refus. Si ces jeunes personnes sont toutefois convaincues que l’écriture est la voie à laquelle elles sont destinées.
5. Recension de La voix du terroriste (Kayat 2023)
Le dernier roman de Claude Kayat nous plonge au cœur de l’absurde avec des rebondissements inattendus dignes d’une pièce de théâtre. Le roman commence in medias res en installant le lecteur au cœur d’une prise d’otages avec trois terroristes cagoulés retenant les fidèles d’une synagogue parisienne un jour de Kippour pour exiger la libération de prisonniers palestiniens détenus en Israël. Le problème est que l’un des cagoulés reconnaît un ami de longue date parmi les otages, Ludovic Lévy. Ce dernier est libéré et juste après commence le carnage lorsque l’un des terroristes est abattu par une balle tirée de l’extérieur, ce qui déclenche le massacre des otages. Le frère de Ludovic Lévy figure parmi les victimes des terroristes et Ludovic se demande les raisons pour lesquelles il a été épargné. Claude Kayat glisse dans ce décor macabre une série de petites histoires dont les fils s’emmêlent et passent par la Suède, la France et le Proche-Orient. Ludovic Lévy s’aperçoit que le miracle de cette survie devient un fardeau lourd à porter, les histoires privées s’invitant dans ce drame politique. Comme à son habitude, Claude Kayat nous sert un roman avec beaucoup d’humour et de lucidité car parfois avec les mots, on peut régler ses comptes avec l’absurde et comprendre qu’au-delà des diktats idéologiques, des différences confessionnelles ou des identités culturelles fixes, il y a des êtres humains qui aspirent tous au même destin (Premat, 2023).
Déclaration de conflits d’intérêts
Les auteurs de cet entretien n’ont aucun intérêt concurrentiel à déclarer. Les auteurs remercient la Compagnie du Lys et Louis Perin pour avoir cédé à titre gracieux la reproduction des trois photographies extraites de La Folie au pouvoir (correspondance du 13 octobre 2023).
