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Les origines françaises d’un féminisme « anti-bourgeois » : la stratégie éditoriale de Framåt (1886–1889) Cover

Les origines françaises d’un féminisme « anti-bourgeois » : la stratégie éditoriale de Framåt (1886–1889)

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|Nov 2023

Full Article

1. Introduction

Dans son ouvrage Tidskriften Framåt : kvinnors kamp för det fria ordet, Gunnel Weidel Randver parcourt la vie de la journaliste et rédactrice en chef Alma Åkermark (1853–1933), et sa collaboration avec la famille Hedlund lors de la fondation de l’association des femmes de Göteborg (Göteborgs Kvinnoförening) et le lancement du périodique Framåt (« en avant ») (1886–1889) en Suède. Au livre de Weidel Randver, qui marque la place prépondérante de Framåt dans la culture périodique scandinave, à travers sa genèse et son contenu, s’ajoute un chapitre de l’ouvrage Nya Röster : svenska kvinnotidskrifter under 150 år, publié trois décennies plus tard. Dans celui-ci, Lisbeth Stenberg (2014) nous offre une analyse rigoureuse de deux articles de Mathilda Kruse (sous le pseudonyme Stella Kleve), dont la publication dans Framåt a plongé le périodique au cœur du débat sur la moralité et la prostitution des années 1880 (Sedlighetsdebatten en Scandinavie). Les publications de Stella Kleve et les nombreux articles qui les ont commentés, s’en sont indignés, ou les ont célébrés, nous montrent, selon Stenberg, que Framåt est l’un des principaux initiateurs du débat nordique. Cette controverse a cependant causé la rupture d’Åkermark avec certains, puis avec la totalité des membres du Göteborgs Kvinnoförening, ce qui a contribué à la fermeture définitive du journal en 1889 (Ney 2011).

Le travail de Weidel Randver et Stenberg contribue à la redécouverte de Framåt et démontre que les femmes étaient bien présentes et actives sur la scène publique du débat nordique. Cet article se distingue des recherches précédentes car il explore une autre facette du travail éditorial d’Åkermark. Il démontre qu’au-delà d’avoir permis la mise en place d’une plateforme d’opinions sur le débat nordique, la directrice de Framåt s’est nourrie de la publicité engendrée par la polémique pour assurer la reconnaissance du mouvement féministe scandinave dans un cadre international.

Le Mouvement D’émancipation des Femmes en Suède

Lorsque la citoyenneté et les droits des hommes furent proclamés par la Declaration of Independence de 1776 et la Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789, les femmes commencèrent à militer pour l’intégration de leur activité dans la sphère publique et à s’impliquer progressivement dans la revendication de leurs droits dans une société de plus en plus patriarcale. La « question de la femme », soulevée par Olympe de Gouge en France (Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791) et Mary Wollstonecraft en Grande-Bretagne (A Vindication of the Rights of Woman, 1792), sera reprise par le mouvement féministe européen, notamment en Angleterre, en France, et en Allemagne à partir des années 1840.

Bien que la Suède ait été l’une des grandes puissances européennes, la perte de la Finlande en 1809 et une union difficile avec la Norvège, obtenue par le prince héritier Bernadotte en 1814, affaiblissent le pays. Vers le milieu du 19e siècle, la Suède était devenue l’un des pays les plus pauvres et les moins développés d’Europe. La majorité de la population était composée de fermiers et de propriétaires terriens, qui respectaient les coutumes paysannes, les règles domestiques et les traditions (Manns 2005). La plupart des femmes suédoises ne se sentaient pas concernées par leurs droits, car elles partageaient des responsabilités dans les fermes et les villages. Ces conditions changèrent progressivement, avec d’importantes migrations vers les villes à partir des années 1870. Ce mouvement est dû à la pratique de la division des exploitations agricoles, qui a isolé et appauvri de nombreuses familles rurales, et à l’apparition du travail salarié dans les fermes, les usines, et les grandes industries. Les femmes seules, en particulier les veuves, souffraient d’une absence d’autonomie juridique, qui signifiait qu’elles avaient peu d’accès au travail pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants. La division des classes est alors devenue une préoccupation majeure, avec de profondes inégalités dans les conditions de vie. Certaines femmes étaient confrontées à l’isolement dans leurs foyers ou à des conditions de travail sous-payé, et nombre d’entre elles, nées dans les villages, étaient obligées d’avoir recours à la prostitution dans les villes.

La Suède se lance donc plus tardivement que d’autres pays d’Europe dans le débat pour l’émancipation des femmes, et le pays est rapidement suivi par le Danemark et la Norvège. Le féminisme suédois s’est d’abord manifesté sous forme d’idéologie, formulée par des femmes issues de la noblesse et de la grande bourgeoisie, qui avaient les moyens de voyager et étaient au courant des progrès des droits des femmes à l’étranger (Lindholm 1991). L’engagement de l’écrivain Fredrika Bremer (1801–1865) est prépondérant sur cette question. Bremer obtient son émancipation grâce à une demande particulière au souverain suédois, et voyage à travers l’Europe et les États-Unis pour observer les progrès de la cause des femmes. Ses témoignages et ses romans, notamment Hertha (1856) marquent les débuts des changements légaux au statut des femmes en Suède (Wieselgren 1978). Bremer est également la principale source d’inspiration du premier périodique féministe scandinave Tidskrift för hemmet (1859–1885) qui domine la culture féministe nordique pendant plus de 30 ans (Forestier 2021). Dirigé par Sophie Adlersparre (1823–1895), et pendant les neuf premières années en tandem avec son amie Rosalie Olivecrona (1823–1898), deux femmes, comme Bremer, issues de la noblesse, Tidskrift för hemmet soutient un féminisme libéral inspiré de l’exemple des rédactrices en chef du périodique Britannique the English Woman’s Journal (1858–1864) (Hammar 1999 ; Nordenstam 2001 & 2008). Cette idéologie s’adresse à l’origine à des femmes issues de classes dites privilégiées, qui pour tromper ou remédier à leur ennui domestique portent secours aux démunis, et s’intéressent, par exemple, à la cause des femmes déchues. Elles accordent de l’intérêt aux évolutions de l’éducation des femmes, leur utilité sociale, leur droit de vote, en soutenant que l’émancipation des femmes a un aspect bénéfique sur leur bien-être ainsi que celui de leur famille (Rendall 1987 ; Robinson 1996 ; Schroeder 2002).1 Tidskrift för hemmet, puis Dagny (1885–1914), et enfin Hertha (1914–), porte-paroles de ce mouvement en Scandinavie, deviennent les organes de l’Association Fredrika Bremer, Fredrika Bremer Förbundet (FBF), établie à Stockholm par Adlersparre en 1884.

Au cours des années 1880, une nouvelle génération d’intellectuel(le)s se penche sur la condition des femmes en Scandinavie. En rassemblant les lettres et les œuvres de nombreux jeunes auteurs, porte-parole, en tous cas dans sa première année, du Göteborgs Kvinnoförening, Framåt génère un contre-courant au féminisme qualifié par le mouvement socialiste de « bourgeois », représenté par Tidskrift för hemmet (Weidel Randver 1985). La rédactrice en chef de Framåt, Alma Åkermark, se lance dans un projet féministe socialiste et radical, plongeant son journal au cœur du débat sur la moralité, tout en ouvrant une plateforme de débat et d’expression qui assure une place de choix au mouvement féministe scandinave sur la scène Européenne de la fin du 19e siècle (Stenberg 2014). Åkermark s’inspire d’un féminisme socialiste marxiste en développement dans la presse française. Cependant, au lieu de suivre les idées radicales de la féministe française Hubertine Auclert (1848–1914), dont les actions et le périodique La Citoyenne (1881–1891) étaient à l’avant-garde de ce mouvement et mis en avant dans la presse internationale, elle s’attache au philosophe et journaliste Léon Richer (1824–1911), « père du féminisme » selon Simone de Beauvoir, libre penseur, et rédacteur en chef du journal Le Droit des femmes.

De façon générale, Tidskrift för hemmet et Framåt contribuent à la construction d’un mouvement féministe transnational, car il ne s’agit pas seulement de faire découvrir l’action et la pensée féministe britannique et française, mais de l’intégrer dans un courant scandinave en plein développement (Forestier 2021; Nordenstam 2008). Le journal en vient à proposer un modèle de moralité moderne et prolétaire, qui remet en cause la « question de la femme » telle qu’elle était formulée jusqu’alors. Cependant, si Framåt développe une pensée féministe radicale, sa directrice choisit une stratégie plus prudente pour défendre la légitimité d’un contre-courant féministe scandinave naissant. Åkermark s’attache de façon continue à la renommée internationale du socialiste modéré Léon Richer. Elle forge ainsi la diversification de la pensée féministe scandinave, dont les nuances sont moins connues des spécialistes internationaux, et pourtant capitales si l’on désire bien comprendre l’évolution du mouvement dans les pays scandinaves.

Cette étude s’effectuera en deux parties. Dans un premier temps nous évoquerons le déroulement de la polémique littéraire orchestrée par Åkermark, tout en retraçant son cheminement idéologique. Nous observerons la construction d’un féminisme socialiste inspiré de thèses marxistes. Dans un deuxième temps, une analyse parallèle de Framåt et du Droit des femmes nous permettra de mieux comprendre les liens et les rapports entre le développement du féminisme français et scandinave, et surtout la stratégie éditoriale d’Åkermark.

2. La Vocation de Framåt

Concurrencer les « Bourgeoises » de Tidskrift För Hemmet

La revue féministe Framåt, initiée par des membres fondatrices du Göteborgs Kvinnoförening défend la cause de l’émancipation des femmes parallèlement à la FBF, toutes deux créées en 1884. Le bimensuel Framåt paraît plus souvent que son concurrent mensuel Dagny (successeur de Tidskrift för hemmet), mais ne contient qu’une vingtaine de pages, presque deux fois moins. Le format est similaire, et présente une succession d’articles de fond et de prises de position, d’extraits littéraires, de poèmes, de chroniques littéraires et artistiques, et d’annonces ayant pour thème central l’avancée des droits des femmes en Scandinavie et dans le reste du monde. Un autre principe que ces deux journaux partagent, est la volonté de s’étendre à tous les pays Scandinaves. Framåt intègre autant d’articles en langue suédoise qu’en norvégien et en danois. Cette politique des langues fait écho à Tidskrift för hemmet, dont le sous-titre « tillegnad den svenska qvinnan » (dédié à la femme suédoise) s’était mué en 1868 en « tillegnad Nordens qvinnor » (dédié aux femmes du Nord), et témoigne d’une ouverture qui transcende les aléas géopolitiques de l’époque.2 Cette volonté s’inscrit dans la continuité des déplacements physiques et intellectuels de Bremer, Adlersparre, et Olivecrona, qui avaient conscience de la décentralisation de leur pays par rapport aux points névralgiques de la puissance politique et intellectuelle du monde occidental. Framåt est vendu par abonnement au prix de 3,50 couronnes par an. Un numéro seul coûte 25 öre (centimes). Dagny est affiché au prix de 2,50 couronnes pour les membres de la FBF qui paient déjà une cotisation annuelle, et à 4 couronnes pour les non-membres. Le prix plus démocratique de Framåt cible donc, au contraire de Dagny, les classes plus défavorisées de la population, qu’il a pour vocation de représenter :

Enfin, nous devons mentionner que lorsque nous avons fixé le prix aussi bas que nous l’avons fait, cela s’est produit dans l’espoir que les hommes et les femmes de la classe ouvrière voudraient également devenir nos lecteurs, d’autant plus que nous pensons les représenter ainsi, aussi bien que nous pouvons.3 (Notre trad.)

Framåt défend ainsi la voix du prolétariat, en se vendant à un prix plus accessible aux moins fortunés et en leur annonçant son soutien.

Malgré son influence capitale sur le rayonnement international du féminisme scandinave, le débat nordique sur la morale et la sexualité, qui embrasa les pays du Nord de l’Europe à la fin du 19e siècle, reste méconnu dans le reste de l’Europe. Le débat nordique, ou la discussion autour de l’acceptation sociale de l’expérience sexuelle prémaritale pour les hommes et les femmes, oppose traditionnellement l’écrivain norvégien « modéré » Bjørnstjerne Bjørnson aux frères danois « radicaux » Edvard et Georg Brandes. Bjørnson affirmait que les hommes, comme les femmes, devaient être vierges lors de leur nuit de noces, tandis que les frères Brandes proposaient que les femmes jouissent de la même sexualité libre que les hommes avant leur mariage. La publication de Framåt accompagne et nourrit ce mouvement. Du côté des moralistes modérés, Bjørnson était secondé par la danoise Elisabeth Grundtvig, dont l’article paru dans le périodique danois Kvinden og Samfundet, est commenté et reproduit dans Framåt, et du côté des radicaux, les frères Brandes sont assistés par les suédoises Stella Kleve, et Alma Åkermark.

Framåt lance sa devise et sa politique éditoriale dès son premier numéro, le 1er janvier 1886 : « Fri talan. Döm ingen ohörd. Genom skäl och motskäl bildas öfvertygelser. » La devise de Framåt promet « la liberté d’expression, de ne juger personne sans que cette personne ne soit entendue » en rappelant que « les convictions se forment à travers des arguments et des contre-arguments ».4 (Notre trad.) Åkermark annonce donc sa volonté d’inclure des avis divers sur la « question de la femme ». Elle insiste également sur l’importance de faire interagir les opinions contraires, afin de privilégier une avancée intellectuelle. Il en résultera un journal qui, accueillant la controverse et les opinions les plus radicales, y risquera sa propre survie, mais donnera également un véritable essor au débat sur l’émancipation des femmes.

Le choix des publications littéraires d’Åkermark, les nouvelles Messling de Gerda von Mickwitz (le 01/03/1886) et surtout Pyrrhussegrar de Mathilda Kruse (Stella Kleve, le 15/10/1886) provoquent des réactions vives, notamment chez Adlersparre, car ces œuvres écrites par des (jeunes) femmes brisent deux tabous : le virus de la syphilis (contracté ici par une femme socialement irréprochable de son mari volage) et la sexualité féminine réprimée. La question de la prostitution est aussi relancée à travers un débat sur un autre roman controversé, Albertine, publié par le norvégien Christian Krohg en 1886.5 Pour couronner ces coups d’éclat, Åkermark fait paraître le 1er septembre 1886 un article de Stella Kleve intitulé « Om efterklangs och indignationsliteraturen i Sverige », une prise de position inédite, d’autant qu’elle est rédigée par une femme, contre de trop nombreuses écrivaines qui s’indignent du traitement subi par les femmes de l’époque. Ce genre littéraire, explique Kleve en français dans le texte, devient à présent « ennuyeux » depuis que le géant littéraire Henrik Ibsen a créé le personnage de Nora dans Une Maison de Poupée (1879).6 Sous l’avalanche de critiques, de réactions ou de soutiens, qu’elle intègre aussi dans son journal, Åkermark choisit de défendre sa devise de libre expression, entres autres dans le 21e numéro de Framåt, le 1er novembre 1886.7 Le comité des dames de Göteborg se scinde sur son soutien : en 1887 le journal paraît sous l’égide de « Göteborgs Kvinliga Diskussionsförening », ou le cercle de discussion des dames de Göteborg, une sous-division du Göteborgs Kvinnoförening.8 L’année suivante, Åkermark se détache totalement du soutien du cercle de Göteborg en publiant le journal à son propre compte, aidée par son mari, Albert Breinholm.

Weidel Randver parle d’un conflit générationnel entre l’ancienne garde féministe « bourgeoise » et la nouvelle génération qui s’exprime grâce à Framåt, mais Stenberg nuance cette position. Il ne s’agit pas tant de s’opposer au courant féministe dominant que d’introduire une complexité dans le débat, en accueillant des opinions diverses, d’autant plus qu’il est difficile de catégoriser la pensée d’une génération vis-à-vis d’une autre. Première véritable alternative à l’école féministe libérale de la FBF, représentée dans Tidskrift för hemmet puis Dagny, Framåt devient le réceptacle de la pensée marxiste.

Socialisme et Féminisme

Placer le féminisme dans un cadre de pensée socialiste marxiste représente un défi au tournant du 20e siècle. Alors que les deux idéologies avaient pour but des principes similaires de justice et d’égalité, le socialisme prévoyait le renversement du capitalisme et la prise de pouvoir du prolétariat. Le féminisme, en revanche, selon Marx et Engels, était une fausse manœuvre, ou une façon de placer la charrue avant les bœufs (Boxer 2007). Les femmes devaient attendre avant d’exiger leurs droits, ainsi que l’explique Françoise Picq (1984) :

Revendiquer des droits pour les femmes dans la société capitaliste, c’était croire celle-ci capable de s’amender, c’était faire acte de défiance envers le socialisme, seul capable de résoudre la question féminine, c’était revendiquer des droits bourgeois […] C’était du féminisme bourgeois. (1984 : 398)

Les débuts de la presse féministe française se distinguent dans la pensée socialiste, car cette presse, au contraire de l’Angleterre, épouse majoritairement la cause des classes ouvrières. Les premières revendications, nées des révolutions de 1830 et 1848, sont étouffées par la censure et la politique du Second Empire à la suite du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851. Des femmes issues de classes populaires, comme Marie-Reine Guindorf (1813–1837), Jeanne Deroin (1805–1894) et Désirée Gay (1810–1891), mais également de la petite bourgeoisie, comme Eugénie Niboyet (1796–1883), fondent et dirigent des périodiques féministes de courte durée : La Femme libre (1832–1834), La Voix des femmes (1848), L’Opinion des femmes (1849) (Sullerot 1966). Elles réclament des droits pour les femmes, des salaires plus élevés pour les ouvrières, et appellent les femmes de tous milieux à s’unir contre l’injustice de l’inégalité des sexes (Riot Sarcey 1994). Lors de la chute du Second Empire, les républicains s’installent au pouvoir. Le climat politique français leur étant plus favorable, les féministes reprennent leur combat dans la presse (Offen 2018).

L’événement qui marque une véritable prise de position des féministes dans un mouvement socialiste est la publication de l’œuvre du socialiste-féministe Allemand Auguste Bebel, La femme et le socialisme (1879), traduit en anglais puis en français dans la décennie qui suit. Le militantisme « anti-bourgeois » se forme, par exemple, dans les discours d’ Hubertine Auclert en France, et de Clara Zetkin (1857–1933), rédactrice en chef de Die Gleichheit (1892–1923) en Allemagne (Boxer 2007). On le retrouve plus tard dans les articles de La Fronde (1897–1905) de Marguerite Durand (1864–1936). Alma Åkermark introduit ce nouveau courant en Scandinavie par le biais de Framåt.

L’écrivain suédoise Eva Wigström (1832–1901) rédige deux articles sur les femmes et la lutte des classes, publiés les 15 janvier et 15 août 1886. Le premier, « Försummade syskon. Ett ord till upplysta kvinnor », est un appel aux femmes de tous milieux sociaux à s’unir pour « libérer » les domestiques en leur donnant accès à l’éducation.9 Wigström y associe le bonheur à la possibilité de choisir librement son emploi. Entre temps, le 15 Mai 1886, le jeune auteur et ingénieur Karl af Geijerstam partage son enthousiasme pour les réformes socialistes, qui promettent de conjuguer liberté et travail collectif.10 Le deuxième article de Wigström, imprimé en premières pages de Framåt, dénonce l’existence d’un mauvais système (« Ett dåligt system ») qui ne donne pas aux femmes les mêmes conditions de rémunération que les hommes. Le bien-être de toute la société dépendrait de l’abolition de cette injustice. Wigström y ajoute une pensée fortement marxiste : « La recherche d’autonomie par son propre travail s’est confirmée, comme on l’a vu, parmi les femmes de différentes classes et milieux sociaux ».11 (Notre trad.) Elle effectue ici un rapprochement remarquable entre la valeur du travail dans un système de pensée marxiste et le mouvement d’émancipation des femmes. Les femmes, de tous milieux, qui sont ici associées au prolétariat, comme l’a décrit Engels, obtiendraient leur émancipation par le travail. En utilisant une formule au passé (« har, som man vet »), Wigström a l’habileté de présenter la situation comme étant acquise. Alma Åkermark apporte son propre soutien aux idées marxistes le 1er octobre de la même année, dans une critique des propos antisocialistes du journal conservateur Vårt Land.12 La rédactrice y met en avant sa conviction de la solidité et du bien-fondé des thèses socialistes.

Après plusieurs mois de polémique, pendant lesquels Åkermark s’était tournée vers le débat littéraire, sont publiés deux autres articles, en novembre et décembre 1888. Le premier est retransmis par un envoyé spécial à Berlin, « Kurt ».13 Cet article reprend de façon pratique la solution proposée par Wigström en 1886, en citant les avancées légales de l’état américain du Wyoming pour donner une rémunération égale entre les hommes et les femmes. Cette mise en pratique devrait, selon l’auteur, et dans un contexte de démocratie sociale, aboutir à l’égalité entre les sexes. Il s’agit donc du même raisonnement : travail – bonheur – émancipation féminine, que l’on retrouve sous des formats différents. Un jalon de plus est posé dans la lutte anticapitaliste lorsqu’Åkermark publie un article virulent sur la question du socialisme et des femmes dans un des derniers numéros du journal, en décembre 1888. Cette prise de position du jeune sociologue Gustaf Steffen s’intitule « Kvinnofrågan och sedlighet » et occupe sept pages.14 Steffen prend en compte le débat sur la moralité et l’associe à une conception bourgeoise de la société. On observe dans cet article les répercussions du débat nordique dans une réflexion sur l’avenir des femmes, et l’élaboration de la thèse d’un féminisme « anti-bourgeois ». Steffen s’attaque à la notion de mariage « civilisé » et ses codes de moralité bourgeoise, et les distingue des codes de conduite chez les prolétaires. Puisque les hommes et les femmes de la classe prolétaire travaillent tous deux, leurs idées sur l’égalité des sexes diffèrent : les lecteurs de Framåt auront compris que la notion d’égalité des sexes est purement liée à la question économique, un point fondamental du mariage bourgeois, mais inexistant chez les prolétaires. Il en ressort que « la question de la femme », qui est fondée, selon l’auteur, sur l’égalité des conditions économiques, légales, sociales, et politiques, n’existe que pour la femme bourgeoise. La femme issue du prolétariat en souffrirait par association, victime d’un système capitaliste. Steffen revendique l’existence d’un prolétariat moderne, éclairé (« den nya klassen, det moderna proletariatet »)15 pour qui la fameuse « question de la femme » n’existerait plus.

Le cheminement idéologique de Framåt, inspiré de la pensée marxiste et des avancées internationales des droits des femmes fait penser aux articles parus quelques années auparavant dans la presse française socialiste, notamment dans le journal L’Égalité : « Quand la femme et le prolétaire, cette opprimée et cet exploité, marcheront main dans la main à la conquête de l’avenir, ils seront invincibles ».16 Åkermark publie ainsi dans son journal des thèses radicales, mais elle cherchera en même temps à se rapprocher d’un autre modèle féministe français.

3. Féminismes Français et Scandinaves : Le Droit des Femmes et Framåt

Léon Richer est né en 1824 dans une famille française de la bourgeoisie aisée. Il travaille comme clerc de notaire, puis comme journaliste, et se définit comme étant libre penseur. Il écrit plusieurs pamphlets et livres pour diffuser ses opinions sur les femmes. Son nom est associé à celui de Maria Deraismes (1828–1894) et à celui d’Hubertine Auclert. Tous trois sont pionniers du mouvement féministe d’inspiration socialiste de la fin du 19e siècle en France. Richer fonde et dirige Le Droit des femmes de 1869 à 1891. Tout au long de sa carrière, il cherche à transcender la lutte des classes en faisant avancer la cause des femmes, tout comme le nom Framåt, « en avant », annonce à ses lecteurs. Dans cette partie, nous analyserons le rayonnement du journal de Richer et la façon dont il est perçu par Åkermark. Puis nous mettrons en lumière les répercussions du débat sur la moralité alimenté par Framåt à travers la réaction éditoriale de Richer. Nous observerons une forme de renversement : alors que les pays du Nord de l’Europe brillaient surtout par leur absence jusque fin 1887, le féminisme scandinave est davantage remarqué et commenté par le Droit des femmes à partir de l’année 1888.

Le Féminisme Selon Léon Richer

« Vous m’accordez même, ce qui n’est pas à dédaigner, l’égalité morale et intellectuelle de l’homme et de la femme. On peut donc causer avec vous. » (1868 : 2)

Léon Richer publie en 1868 une série de lettres échangées avec un curé de village. Cette œuvre confirme sa réputation de défenseur du droit et de la raison, ainsi que l’atteste, entre autres, le journal Le Progrès.17 En affirmant qu’un officier de la religion, issu d’un milieu simple et excentré, témoin de ce que la doctrine peut contenir de croyances et de pratiques conventionnelles et superstitieuses, lui accorde « l’égalité morale et intellectuelle de l’homme et de la femme », Richer pose les bases d’un paradigme intersocial, selon lequel les femmes seraient privées de droits qui leur reviennent au titre de cette égalité. Mais il est plutôt un féministe modéré, artisan, selon Patrick Kay Bidelman (1976 : 93), d’une politique « de la brèche » plutôt que de « l’assaut ». On le voit d’ailleurs au titre qu’il choisit pour son journal ; Richer préfère inscrire, dans le droit, et pas à pas, l’émancipation féminine.18 Il ne soutient pas le droit de vote des femmes, qu’il juge trop précoce, ce qui lui vaudra de ne plus s’entendre avec ses collègues Desraimes et Auclert. Pour Richer, il ne s’agit pas tant de la volonté de convaincre, ni d’assaillir, que celle d’avancer, comme l’indique la phrase au curé de campagne: « on peut donc causer avec vous ». Il préfère ainsi l’échange à la confrontation, et l’avancement des réformes aux grands discours, une politique à laquelle il contribue en fondant La Ligue française pour le droit des femmes (1882–1891) et par la publication de plusieurs ouvrages dont Le Code des femmes (1883) (Bidelman 1976; Chaperon & Bard 2017). Les bases du dialogue sont posées, et ce ton argumentatif propagandiste est repris l’année suivante, lors du lancement de son journal parisien.

Le Droit des femmes : revue politique, littéraire et d’économie sociale devient le périodique féministe à la plus grande longévité, et des plus populaires du 19e siècle en France (Chaperon & Bard 2017). Le journal connaît pourtant les difficultés financières des périodiques féministes de l’époque et doit survivre de donations, de subsides, et d’une généreuse contribution annuelle de La Ligue française pour le droit des femmes. Initialement un journal mensuel de 16 pages vendu au prix de 80 centimes le numéro, il passe, à partir de février 1885, à un tirage bimensuel de 12 pages sans illustrations, 24 colonnes, et une couverture. Son coût est réduit de moitié à 40 centimes le numéro, avec des abonnements proposés en France et également à l’étranger, une caractéristique rare pour les journaux de cette époque dont les tirages se limitaient à Paris, aux départements français, et exceptionnellement aux expatriés à Londres (pour le Journal des débats par exemple). Richer est donc ambitieux dans la diffusion de son journal, et cherche à s’adresser à un large public, national et international, issu de milieux divers. Il n’hésite pas à inclure dans son journal des avis réfractaires à sa cause, qu’il commente et dispute, tout en appuyant la cause des femmes dans les débats parlementaires pour des projets de loi en leur faveur. Le Droit des femmes est remarqué et salué par des personnalités étrangères telles que les féministes Britanniques John Stuart Mill et Josephine Butler ou encore la féministe italienne Maria Mallieni Traversari.19

Étude Comparée

La presse féministe scandinave faisait déjà circuler le nom de Léon Richer. Celui-ci était souvent lié, comme dans l’extrait suivant d’un article paru dans Tidskrift för hemmet en 1884, à celui de sa collègue Hubertine Auclert :

Il y a un parti France qui ne manque pas de faire du bruit, et à la tête de l’agitation pour le suffrage des femmes se trouve Léon Richer. Dès la fin du Second Empire, il fonda un journal, « L’avenir des femmes », dans le but de défendre ces idées […] La championne la plus ardente de cette question, son enfant terrible, si l’on veut, est Mlle Hubertine Auclert. Il y a quelques années, elle a fait parler d’elle en refusant de payer ses impôts, déclarant qu’elle n’avait aucune obligation envers une société qui ne lui donnait aucun droit. Depuis lors, elle s’est efforcée de répandre ses idées par l’intermédiaire du journal qu’elle dirige depuis 1876, « La Citoyenne, journal pour la revendication du suffrage ».20 (Notre trad.)

Dans cet extrait, dont on note certaines imprécisions, comme le nom du périodique de Richer, ou la date de lancement de La Citoyenne, Auclert se distingue comme une personnalité digne d’intérêt, marquée par sa radicalité. Si l’on prend en compte les opinions qu’Åkermark faisait circuler en Scandinavie, son choix de soutien pour Richer pourrait paraître paradoxal. En réalité, La Citoyenne était centré sur le droit de vote des femmes, tout en adoptant une position féministe impérialiste, comparant la vie des femmes en France à celle des femmes dans les colonies (Eichner 2009). Le Droit des femmes, en revanche, discutait de l’avancement des droits des femmes dans le monde. Plutôt que de répandre des rêves d’égalité de femmes par-delà les frontières, Åkermark préfère la volonté de Richer d’avancer sur les questions législatives, et épouse surtout son soutien des classes sociales les plus défavorisées.

Åkermark témoigne régulièrement de son enthousiasme pour Richer et Le Droit des femmes dans Framåt. L’inspiration puisée chez Richer par Åkermark se transforme au cours de ces années où Åkermark alimente le débat sur la moralité et la prostitution, en une prise de conscience croissante chez Richer de l’envergure du mouvement des femmes dans l’Europe du Nord, qu’il répercute dans les pages de son journal.

En filigrane, au long des trois années de parution de son journal, avec une dizaine d’articles et d’annonces sur le sujet, Åkermark affiche son admiration pour les idées et le journal de Léon Richer. Cette démarche éditoriale régulière s’éloigne du radicalisme de ses contributeurs. Le 15 Mai 1886, elle introduit Richer et son journal dans la rubrique « När och fjärran » (annonces et nouvelles - de près et de loin). Åkermark cite en termes élogieux le travail de Richer sur le sujet de la légalisation de la prostitution, laissant entendre que ce dernier n’en n’est pas à sa première contribution : « Léon Richer, rédacteur en chef et éditeur du journal français Le droit des femmes, a récemment écrit un article très pointu et plein de fougue ».21(Notre trad.) Dans l’article cité, Richer se réfère à l’exemple des anglais, et place la question des classes au centre du débat sur la prostitution. Trois mois plus tard, le 15 août 1886, Åkermark consacre un article à une mention, faite par Richer le 20 juin 1886, d’une conférence sur la paix donnée par l’activiste danoise Matilde Bajer à Copenhague :

Nous avons remarqué avec plaisir, que l’ardent défenseur des droits des femmes, Léon Richer, rédacteur en chef du périodique à grand tirage Le droit des femmes parle dans son périodique avec approbation de madame Bajer et de ses efforts, qui pourraient ainsi trouver un écho, et servir d’exemple aux femmes de son propre pays.22 (Notre trad.)

En remarquant que les scandinaves pourraient, un jour, servir d’exemple aux françaises, Åkermark fait preuve d’audace, et potentiellement de clairvoyance sur l’évolution du mouvement féministe. En septembre, puis en octobre 1886, elle revient sur l’opinion de Richer sur la prostitution, en citant longuement Le Droit des femmes en traduction.23 S’en suivent une série de mentions de Richer et/ou du Droit des femmes, en mars, avril, septembre, et octobre 1887, puis en mars 1888. Les questions de la prostitution, du mariage, de la situation précaire des mères seules, sont ainsi abordées dans la ligne de pensée du féministe français. En avril 1887, Åkermark s’émeut à nouveau d’une note de Richer du mois précédent à propos d’une proposition de vote sur le droit électoral des femmes au Danemark. Elle fait également allusion à ses remarques précédentes sur l’appel des danoises pour la paix et la société fondée pour le droit des femmes en Norvège. Åkermark se réjouit du fait que Richer s’intéresse « même aux activités des femmes scandinaves ».24 (Notre trad.)

La présence de la Scandinavie est rare dans le journal de Richer jusqu’à la fin de l’année 1887. Dans sa rubrique « Étranger », Richer avait effectivement introduit dans Le Droit des femmes en date du 20 juin 1886, du 7 novembre 1886, et du 20 mars 1887, trois courtes notices sur le Danemark et la Norvège – les seules qu’il ait faites au cours de cette période, et toutes trois remarquées par Åkermark.25 Richer intégrait pourtant des nouvelles des activités féministes de pays multiples, principalement dans cette rubrique, et sous forme de petite gazette. Étant quasiment seul aux commandes de son journal, il avait tenté de pallier à un défaut de représentation des pays du monde que lui avait souligné quelques années auparavant un certain Ed. Champury, alors rédacteur en chef du Devoir.26 Alors que sont cités régulièrement l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Suisse, la Belgique, les Etats-Unis, et parfois l’Italie, la Chine, le Japon, la Bulgarie, l’Inde, la Pologne, le Mexique, le Canada, la Polynésie, la Tunisie, la Hollande, même le Pérou ou Madagascar, on ne trouve, avant le 20 juin 1886, en l’espace d’un an et demi, qu’une anecdote finlandaise datant du 7 février 1886.27 Léon Richer abonde dans la diversité, mais néglige la profondeur, n’ayant pas de représentant pour son journal dans d’autres pays du monde et ne parlant, selon sa correspondance, que le français, l’anglais, et l’italien. Il ne distingue certainement pas encore le Nord de l’Europe. Le Droit des femmes souffrait sans doute du contre coup de sa réputation : journal pionnier dans la défense des droits de la femme dans un des pays où ce mouvement avait pris naissance, son directeur ne ressentait pas encore le besoin de s’inspirer plus sérieusement d’autres pays que par exemple la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. La montée en puissance du débat nordique l’incite à s’intéresser d’avantage à ces régions qui ne lui étaient pas familières.

A partir de la fin de l’année 1887 Léon Richer intègre de plus en plus de notices sur les pays du Nord de l’Europe : deux en décembre 1887, une en janvier, une en mars, deux en avril, une en juin, en juillet, en août, et deux en décembre 1888.28 Il ne s’agit plus, dès lors, d’anecdotes dans la rubrique « Étranger » mais aussi d’un article (4 Mars), d’une annonce (15 avril), d’un compte-rendu (17 juin), et d’une adresse (5 août) sur les femmes dans les pays du Nord de l’Europe. Richer ne lit pas la presse scandinave mais s’intéresse au débat nordique par le truchement de la presse italienne. En Mars 1888, la traduction et la reproduction par Richer dans Le Droit des femmes d’un article publié dans le journal Il Secolo (1886–) montre à la fois l’ampleur internationale de la polémique et sa découverte par les autres nations Européennes.29 L’article retrace le débat nordique sur la moralité et la sexualité à travers son prisme littéraire. En commençant par la parution de la pièce d’Ibsen en 1879, la réponse de Bjørnson avec la pièce de théâtre En Hanske en 1883, puis les publications de Strindberg et ainsi de suite jusqu’au roman Albertine, Richer pointe toutes les œuvres revues et discutées dans Framåt.

Ainsi, Richer fait découvrir, 18 mois plus tard, le fond de la discussion scandinave à ses lecteurs français et étrangers. Il fait un long compte-rendu sur la question de la femme au Danemark en publiant les conclusions du congrès de Washington en juin 1888.30 En faisant le choix de la polémique, Åkermark en fait la promotion, et son journal donne ainsi corps à un mouvement féministe scandinave dont Richer confirme la légitimité internationale le 15 avril 1888 en annonçant la tenue d’un « Congrès des femmes des Pays du Nord. »31 Cette annonce sera suivie d’une adresse de reconnaissance de Maria Deraismes aux organisatrices du congrès, publiée le 5 août.32 Åkermark appelle ses compatriotes, dans un de ses derniers numéros, en décembre 1888, à s’inscrire et se rendre au congrès international sur les droits des femmes de Paris en 1889, organisé par Richer :

Un congrès international sur les droits des femmes se tiendra à Paris en juin 1889. Les étrangers, hommes et femmes, qui veulent participer au Congrès, ne paieront rien. « Nous devons les recevoir comme on reçoit des invités, » lit-on dans l’appel. M. Léon Richer reçoit les inscriptions des participants ainsi que leurs contributions. Son adresse : Rue des Deux-Gares 4, Paris.33 (Notre trad.)

On observe les priorités de la directrice de Framåt dans ce propos : participer à un mouvement international et faire raisonner les voix féministes des hommes et des femmes du Nord dans un cadre qui transcende leurs querelles. Åkermark demeure ainsi fidèle à Richer, et son admiration des premiers mois s’est muée en un lien de réciprocité.

4. Conclusion

Le journal périodique suédois Framåt a été, jusqu’à présent, uniquement étudié dans un contexte national. Gunnel Weider Randver (1985), Birgitta Ney (2011) et Lisbeth Stenberg (2014), se sont, entre autres, penchées sur le conflit entre l’ancienne garde féministe « bourgeoise » de Tidskrift för hemmet et la nouvelle génération qui s’exprime dans les pages de Framåt. Ces chercheuses ont montré comment Framåt est devenu une plateforme inédite de lancement d’un débat littéraire et social sur la place des femmes, créant une polémique qui précipitera la chute du journal. Cet article revient sur ces points et les intègre à une réflexion nouvelle. Alma Åkermark, rédactrice en chef du journal, s’inspire de l’étranger, tout comme ses prédécesseurs de Tidskrift för hemmet, et plus particulièrement de la France, pour faire connaître et renforcer une voix féministe différente.

Prenant exemple sur la presse française, Åkermark publie des articles d’inspiration marxiste pour élaborer le fond de la pensée féministe de Framåt. Le féminisme « anti-bourgeois » est une critique du maintien des privilèges des classes (Picq 1984). Il s’allie à la pensée marxiste de la victoire du travail sur le capital, mais associe également le travail des femmes à leur émancipation, étant donné que la femme prolétaire travaille. Une égalité salariale entre les hommes et les femmes serait le but à atteindre pour confirmer la nouvelle place de la femme dans la société. L’idéologie marxiste a pu faire rêver les lecteurs prolétaires de Framåt. Cependant, Åkermark développe une stratégie plus pragmatique en calquant la ligne éditoriale de son journal sur celle du français Léon Richer, dont le journal Le Droit des femmes était une référence Européenne du féminisme. Elle s’assure ainsi que la presse française reconnaisse les actions des femmes du Nord de l’Europe, tout en le partageant à ses lecteurs. Åkermark fait aussi la promotion du féminisme nordique en nourrissant la polémique du débat nordique. Richer se montre de plus en plus réceptif à un mouvement féministe international qui s’inscrit dans des changements légaux et surtout dans une reconnaissance de ceux-ci par le biais de la presse périodique.

Malgré la fermeture précoce du journal, la vision de Framåt ne s’éteint pas comme un feu de paille. Le travail éditorial d’Åkermark marque la différentiation des féminismes en Scandinavie, et leur attachement à la politique et au système des classes sociales. En laissant libre cours à ses contributeurs et en adoptant des opinions socialistes, Åkermark est allée plus loin que bien d’autres périodiques féministes dans le processus visant à rendre la question des droits des femmes pertinente pour une plus grande partie de la population. Cet exemple sera suivi par plusieurs revues féministes internationales de toutes tendances politiques, comme le périodique Danois Kvinden og Samfundet, au tournant du 20e siècle, dans une série d’articles sur les conditions de travail des classes populaires, La Fronde (1897–1905) de Marguerite Durand, qui rassemble les nombreuses voix du féminisme en France, et par des périodiques socialistes comme Die Gleichheit (1892–1923) de Clara Zetkin en Allemagne, ou Evolutie (1893–1925) de Wilhelmina Drucker et De Vrouw (1893–1900) de Nellie van Kol et Emilie Claeys aux Pays-Bas et en Belgique. Cet article démontre qu’un journal féministe suédois peu connu du reste de l’Europe a contribué à la théorisation d’un féminisme social aux origines transnationales, tout en donnant au mouvement féministe Scandinave toute sa place dans le paysage international.

Notes

[1] Il faut noter, comme l’explique Marilyn J. Boxer, que la notion de féminisme bourgeois a rapidement perdu son sens d’origine pour devenir un terme péjoratif désignant plutôt un mode pensée qu’une appartenance sociale (Boxer 2007).

[2] Malgré l’indépendance de la Finlande, une union fragile entre la Suède et la Norvège, et des rapports pas toujours harmonieux avec le Danemark, les féministes scandinaves de la fin du 19e siècle poursuivent une quête d’extension de leurs idéaux.

[3] « Slutligen må vi nämna, att då vi satt priset så lågt, som vi gjort, har detta skett i det hoppet, att också arbetsklassens män och kvinnor skulle vilja blifva våra läsare, isynnerhet som vi tänka att, så godt vi förmå, föra äfven deras talan ». « Till Allmänheten ». Framåt 1(1), (01/01/1886) p. 2. Consulté sur : http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1886/pdf/framat1886_01.pdf.

[4] Ibid.

[5] « När och Fjärran ». Framåt 2(5), (01/03/1887) p. 88. Consulté sur : http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1887/pdf/framat1887_05.pdf.

[6] « Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux » Stella Kleve, « Om efterklangs och indignationsliteraturen i Sverige ». Framåt 1(17), (01/11/1886) pp. 12–13. Consulté sur : http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1886/pdf/framat1886_17.pdf. Voir l’analyse plus détaillée du chapitre de Lisbeth Stenberg, « Tidskriften Framåt » dans Nya Röster.

[7] Redaktionen. « Till våra läsare ! » Framåt 1(21), (01/11/1886) p. 10. Consulté sur : http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1886/pdf/framat1886_21.pdf.

[8] Un mot aux lecteurs dans le premier numéro de 1887 les informe de ce changement, tout en présentant une vision optimiste sur l’avenir de Framåt : Redaktionen. « Till våra läsare! » Framåt 2(1), (01/01/1887) pp. 1–2. Consulté sur : http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1887/pdf/framat1887_02.pdf.

[9] Wigström, E. « Försummade syskon. Ett ord till upplysta kvinnor ». Framåt 1(2), (15/01/1886) pp. 6–8. Consulté sur : http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1886/pdf/framat1886_02.pdf.

[10] Af Geijerstam, K. « Om frihet och samvärkan ». Framåt 1(10), (15/05/1886) pp. 1-5. Consulté sur : http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1886/pdf/framat1886_10.pdf.

[11] « Krafvet på sjelfständighet, grundad på eget arbete, har, som man vet, gjort sig gällande hos kvinnor af skilda klasser och samhällsställningar ». Wigström, E. « Ett dåligt system ». Framåt 1(16), (15/08/1886) pp. 1–4, 2. Consulté sur : http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1886/pdf/framat1886_16.pdf.

[12] « Mark ». « Om Socialismens riksförderflighet ». Framåt 1(19), (01/10/1886) pp. 15–17. Consulté sur : http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1886/pdf/framat1886_19.pdf.

[13] « Kurt ». « Kvinnoarbetet och den tyska socialdemokratien ». Framåt 3(19–20), (11/1888) pp. 224–225. Consulté sur : http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1888/pdf/framat1888_19_20.pdf.

[14] Steffen, G., F. « Kvinnofrågan och sedlighet ». Framåt 3(21–24), (12/1888) pp. 233–239. Consulté sur : http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1888/pdf/framat1888_21_24.pdf.

[15] Ibid, p. 239.

[16] « L’Émancipation des femmes et le socialisme ». L’Égalité, (31/03/1880) pp. 3–4, 4. Consulté sur : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6830714d.

[17] « Ces ‘Lettres d’un libre penseur à un curé de village’, dont le retentissement a été si grand dans toute la France et qui ont placé cet écrivain à un rang si honorable parmi ceux qui combattent pour la cause du droit et de la raison populaire ». Le Progrès, (9/10/1868), BHVP, fonds Léon Richer, cote 8-MS-FS-16-1494.

[18] Le Droit des femmes prendra le nom L’Avenir des femmes entre 1871 et 1879, pour lequel la même réflexion peut se faire.

[19] Correspondance de Léon Richer, BHVP, fonds Léon Richer, cote 8-MS-FS-16-1417, 8-MS-FS-16-1373.

[20] « Ett parti i Frankrike kan ej underlåta att agitera, och i spetsen för agitationen för kvinnans rösträtt står Léon Richer. Han grundlade redan under slutet af andra kejsardömet en tidning: ‘L’avenir des femmes,’ i afsigt att kämpa för dessa åsigter […] Denna frågas ifrigaste förkämpe, dess enfant terrible, om man så vill, är Mlle Hubertine Auclert. För ett par år sedan väckte hon stort uppseende genom att vägra att erlägga skatt, i det hon förklarade sig icke äga några skyldigheter mot ett samhälle, som icke gaf henne några rättigheter. Sedan har hon sökt sprida sina idéer genom den af henne sedan 1876 redigerade tidningen, ‘La Citoyenne, journal pour la revendication du suffrage’ ». « E.F. ». « Kvinnofrågan i Frankrike 1880—1884 ». Tidskrift för hemmet 26(6), (1884) pp. 302–322, 307. Consulté sur: https://gupea.ub.gu.se/handle/2077/40352.

[21] « Léon Richer, redaktör och utgifvare af den franska tidskriften Le droit des femmes, har nyligen skrifvit en skarp och eldig artikel ». « När och fjärran ». Framåt 1(10), (15/05/1886) pp. 15–16, 16. Consulté sur: http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1886/pdf/framat1886_10.pdf.

[22] « Med glädje ha vi sett, att de franska kvinnornas ifrige förkämpe, Léon Richer, hufvudredaktör för den mycket spridda tidskriften Le droit des femmes, i denna sin tidskrift gillande omtalar fru Bajer och hennes sträfvanden, hvilka sålunda möjligen äfven kunna väcka genklang hos och tjena som exempel för hans eget lands kvinnor. ». « Redaktionen » (inledning). « Ett upprop till Nordens kvinnor ». Framåt 1(16), (15/08/1886) pp. 13–14. Consulté sur : http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1886/pdf/framat1886_16.pdf.

[23] « När och fjärran ». Framåt 1(17), (01/09/1886) p. 16 & « När och fjärran ». Framåt 1(19), (01/10/1886) p. 19. Consulté sur: http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1886/pdf/framat1886_16.pdf & http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1886/pdf/framat1886_17.pdf.

[24] « Léon Richer redaktör af « Le droit des femmes » med intresse följer äfven de nordiska kvinnornas verksamhet ». « När och fjärran ». Framåt 2(8), (15/04/1887) p. 136. Consulté sur : http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1887/pdf/framat1887_08.pdf.

[25] « Étranger ». Le Droit des femmes 18(276), (20/06/1886) pp. 145–146, 145 ; « Étranger ». Le Droit des femmes 18(285), (07/11/1886), pp. 253–254, 254 et « Étranger ». Le Droit des femmes 19(294), (20/03/1887) p. 71. Périodiques consultés à la BNF, cote 4-JO-10514.

[26] « j’ai entendu des personnes on ne peut plus sympathiques au Droit des femmes lui reprocher d’avoir trop peu d’informations étrangères, ce qui vient sans doute de l’absence d’un lecteur spécial attaché à la rédaction ». 16 juin 1880, lettre de Ed. Champury à Léon Richer, BHVP, fonds Léon Richer, cote 8-MS-FS-16-1391.

[27] « Étranger ». Le Droit des femmes 18(267), (07/02/1886) pp. 33–34, 34. Périodique consulté à la BNF, cote 4-JO-10514.

[28] Nous n’avons consulté que l’année 1888.

[29] « La Lutte d’Amour en Scandinavie ». Le Droit des femmes 20(317), (04/03/1888) pp. 58–59. Périodique consulté à la BNF, cote 4-JO-10514.

[30] « Au Congrès de Washington – l’État de la question en Danemark ». Le Droit des femmes 20(324), (17/06/1888) pp. 140–142. Périodique consulté à la BNF, cote 4-JO-10514.

[31] « Congrès des Femmes des Pays du Nord ». Le Droit des femmes 20(320), (15/04/1888) p. 95. Périodique consulté à la BNF, cote 4-JO-10514.

[32] « Adresse au Congrès des Femmes Scandinaves ». Le Droit des femmes 20(327), (05/08/1888) pp. 173–174. Périodique consulté à la BNF, cote 4-JO-10514.

[33] « En international kongress om kvinnans rättigheter skall hållas i Paris i Juni månad 1889. Utländingar, män och kvinnor, som vilja deltaga i kongressen, skola icke betala något. « Vi böra mottaga dem, som man mottager gäster, » heter det i uppropet. Hr Léon Richer mottager anmälningar af mötasdeltagare såväl som bidrag. Hans adress: Rue des Deux-Gares 4, Paris. ». Framåt 3(21–24) p. 250. Consulté sur : http://www2.ub.gu.se/fasta/laban/erez/kvinnohistoriska/tidskrifter/framat/1888/pdf/framat1888_21_24.pdf.

Déclaration de conflits d’intérêts

Il n’y a pas de conflits d’intérêt. Ce travail de recherche a été réalisé sous contrat d’un postdoctorat de recherche fondamentale accordé par la région flamande belge (FWO) n°1283222N : Transnational Perspectives on Swedish Feminism: The European Roots of the Debate on the “Woman Question” in Swedish Periodicals (1858–1908).

Cet article original sera repris et retravaillé en anglais dans l’ouvrage Transnational Feminism in Nineteenth-Century Swedish Literature and Periodical Culture : Entangled Dreams and Cross-Cultural Encounters à paraître aux Éditions Brill (2024).

DOI: https://doi.org/10.16993/rnef.105 | Journal eISSN: 2003-0401
Language: French
Page range: 91 - 102
Submitted on: May 25, 2023
Accepted on: Jun 9, 2023
Published on: Nov 2, 2023
Published by: Stockholm University Press
In partnership with: Paradigm Publishing Services

© 2023 Eloïse Forestier, published by Stockholm University Press
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