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‘De l’élitisme lexical au style familier : la rhétorique d’Emmanuel Macron’ Cover

‘De l’élitisme lexical au style familier : la rhétorique d’Emmanuel Macron’

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|Oct 2023

Full Article

Langue politique et langue de bois

L’aspect spécialisé du discours politique, de par ses références à l’histoire de la politique, ses thèmes sociétaux aussi variés que l’environnement, l’économie, le nucléaire, pour n’en citer que quelques-uns, peut paraître inaccessible à beaucoup de gens. La politique est censée nous concerner tous et toutes, car nos vies, ou du moins nos styles de vie, sont en jeu. Toutefois, cette langue avec son vocabulaire spécifique finit souvent par provoquer un sentiment d’aliénation chez beaucoup de gens et peut également accentuer des clivages préexistants entre les classes sociales. Étant donné que beaucoup d’hommes et de femmes politiques sont énarques, ou issus d’autres grandes écoles comme Normale Sup’, Science Po ou Polytechnique, on peut imaginer qu’ils ont suivi une formation politique rigoureuse dans la négociation et la rhétorique, une éducation qui n’est pas accessible au reste de la population. Dans l’ensemble, la langue politique est souvent perçue comme étant une langue de domination maîtrisée par les puissants et les élites pour prendre le pouvoir et surtout le conserver.

En revanche, il n’en reste néanmoins vrai que souvent la langue utilisée par des hommes et les femmes politiques constitue une langue de bois. Ce n’est pas du tout une langue qui est utilisée pour trouver les mots justes pour décrire une situation, ou qui est censée faciliter la compréhension, mais plutôt pour échapper à la responsabilité. La langue de bois permet aux politiques d’esquiver les questions, de ne pas parler franchement et d’édulcorer la description de leurs mesures. Ceci a été le cas avec Emmanuel Macron par exemple : lui qui a de nombreuses fois revendiqué un « discours de vérité » pour se différencier des élites politiques qui l›ont précédé, une position incarnée dans sa déclaration « appelons un chat un chat », utilise maintenant des termes comme « libérer le travail » pour réduire les protections des salariés contre les licenciements, de « fluidifier » ou « optimiser » pour signifier, une fois encore, détricoter le code du travail ou réduire les normes, tendance que Cécile Alduy a nommé l’euphémisation macronienne.2 Il faut tout un processus de décryptage pour comprendre cette langue. Il s’agit en effet d’euphémiser la violence pour donner une vision positive de la société et des mesures prises.

Il y a donc beaucoup de personnes de la vie politique qui se sont positionnées contre la langue de bois des politiques de leur propre milieu socio-professionnel, et ont considéré la notion du parler-vrai comme une solution. Mais on voit que c’est loin d’être le cas. Donald Trump, par exemple, a prétendument rejeté une langue de bois pour le parler-vrai, et le fait qu’un homme connu pour son rapport douteux à la vérité soit partisan de cette notion est significatif. Pour lui, comme pour beaucoup d’autres, le parler-vrai est synonyme de « parler peuple » ou même « parler twitter », une excuse pour un vocabulaire extrêmement pauvre et simpliste, des déclarations non vérifiées et des affirmations infondées. Pour résumer, actuellement l’ennemi c’est la langue de bois ; à l’inverse, la nouvelle grammaire est celle du ‘parler vrai’, non pas tant pour dire la vérité mais pour une dégradation de la politique et un basculement vers le populisme. « Make America great again » de Trump est notable pour son inclusion de l’impératif à la deuxième personne du pluriel. Ce slogan constitue une variation de mots popularisés par Ronald Reagan dans les années soixante-dix, et encore par Bill Clinton, dans les années quatre-vingts. Ce qui diffère dans la version de Trump, c’est son emphase sur la responsabilité de l’individu. Tandis que ses prédécesseurs ont utilisé l’impératif à la première personne du pluriel « Let’s make America great again », le remaniement de la phrase chez Trump déplace la charge du gouvernement vers la population. Macron reprendra la formule en anglais, en déclarant « Make our planet great again ».

Macron a été souvent accusé de chevaucher la ligne qui sépare la gauche de la droite, avant les élections. Par exemple, en ce qui concerne le port du voile, il a essayé d’échapper à la question en 2019. Il a répondu avec une expression toute droit sortie de la langue de bois, « faisons bloc » tout en rappelant que chacun de ses ministres était compétent pour s’exprimer à ce sujet. Quand un journaliste lui a demandé de préciser son point de vue autour du voile islamique, Macron a répliqué avec une autre de ses fameuses petites expressions : « vous essayez de me mettre le singe sur l’épaule » et « en s’embrouillant sur les pronoms » continue et se reprend « Mais je crois qu’il est le vôtre, sur la vôtre ». Il a donc ainsi esquivé la question en rappelant l’unité du gouvernement et les compétences de ses ministres pour s’exprimer à ce sujet. « Avoir un singe sur l’épaule » est une traduction d’une expression anglaise qui vient du monde de la théorie américaine du management. Elle signifie assumer la responsabilité de l’étape suivante. Il y a d’ailleurs tout un bestiaire dans la rhétorique de Macron avec notamment l’expression « enfourcher le tigre » expression employée le 6 mai 2020 lors d’une visioconférence avec des acteurs du monde culturel, pour les mettre en garde sur les problèmes qui les attendaient.

Toute réflexion faite, on peut dire que le parler-vrai revendiqué par Trump et d’autres personnages de la vie politique qui ont promis une rupture avec les technocraties des partis précédents, n’est pas une solution-miracle face à la langue de bois évasive des personnages de la vie politique, et que le parler-vrai et la langue de bois sont en fait les deux faces d’une même médaille. Ces deux modes discursifs visent plus à l’ascension au pouvoir qu’à la recherche de la vérité.

Macron et ses prédécesseurs

Dans cette section, nous nous intéresserons aux caractéristiques des Présidents de la Ve République pour les mettre en corrélation avec la manière dont le Président Macron s’exprime. Déchiffrer les discours de Macron passe sans aucun doute par une analyse comparative. Si l’on s’essaye à des généralisations, il serait possible de dire que De Gaulle aimait les phrases longues plutôt construites autour d’un élément, comme un nom ou adjectif : « Paris martyrisée… mais Paris libérée ». Il y a chez De Gaulle l’art d’abuser du « discours catastrophiste » combiné à une grandiloquence qui a pour effet de renforcer sa stature de grand orateur. La force rhétorique de De Gaulle consiste comme l’indique Christophe de Voogd à « mêler les registres aristoléliciens (ethos, pathos, logos), et à varier le rythme et les niveaux de vocabulaire ».3 Le message doit toujours susciter un message d’espoir. Pompidou pour sa part avait un discours littéraire, au lexique varié. Mitterrand alternait les envolées lyriques (comme dans son discours en l’honneur de Pierre Bérégovoy) avec des phrases courtes construites autour d’un verbe, avec une surabondance de « je » et de « moi ». On sentait une volonté chez lui de séduire ou d’être tranchant. Le discours de Giscard était souvent technocratique, ce qui dépersonnalise le discours, avec une vraie volonté pédagogique. Macron comme l’indique Mayaffre utilise comme Giscard « une langue technique et notionnelle qui fige et dépersonnalise le discours » (2021 : 156). Le lexique de Sarkozy pour sa part est qualifié par le linguiste et historien de la langue, de « riche » mais sa syntaxe est désignée comme « faible ». Quant à Hollande, sa syntaxe est décrite comme compliquée et son lexique comme faible (Mayaffre, 2020 : 3). Son phrasé de début de campagne est très haché, comme si ses hésitations témoignaient de son manque de conviction potentiel.

Macron rivalise avec Pompidou sur le plan de la richesse lexicale. Par richesse lexicale, nous comprenons le nombre de mots de ses discours mis en corrélation avec le nombre de mots différents dans ces mêmes discours. Macron à l’égal de Pompidou sait varier le vocabulaire, le registre et les formules inédites. Le linguiste Étienne Brunet (2016) définit la richesse et l’originalité lexicale par le nombre de mots qui n’est prononcé qu’une seule fois, à savoir le nombre d’hapax. Selon les proches de Macron, celui-ci annote beaucoup, réécrit et improvise.4 Ses hommages aux personnalités disparues (par exemple celui pour l’acteur Michel Bouquet), conformément au genre de l’éloge funèbre, multiplient les références historiques, culturelles et artistiques (théâtrales et cinématographiques dans le cas de Bouquet). Macron aime les inventaires, les catalogues de références. On le voit encore le jour des résultats du premier tour des présidentielles d’avril 2022, où il prend le temps d’énumérer le nom de chaque candidat à la présidentielle, sauf Marine Le Pen. Nous nous sommes renseignés auprès des proches du Ministère qui nous ont fait savoir que le Président s’est entouré d’une plume attachée au quotidien du président et d’une adjointe qui compose ses textes les plus solennels.5 Ce n’est pas une chose nouvelle pour un Président de s’entourer de plumes pour écrire ses textes, mais le fait qu’il y en a spécifiquement deux renforce la dichotomie entre les discours d’actualité et ceux d’un registre plus policé avec de nombreuses références biographiques.

Si Nicolas Sarkozy était comme Mitterrand le champion du « je » et du « moi »6 et cherchait à parler simplement pour créer une proximité avec le peuple, Emmanuel Macron utilise un vocabulaire suranné et savant dans ses discours politiques. Parmi les plus célèbres on peut noter une prédominance de noms et d’adjectifs: « antienne », « coruscant », « dirimant », « difficultueux », « galimatias », « logorrhée », « déconfliction », « maïeutique » ou « liste à la Prévert » sans parler de « la poudre de perlimpinpin » ou de l’expression « ripoliner la façade » lors des débats face à Marine Le Pen. On peut signaler encore le terme de botanique « saxifrage » associé dans le poème de René Char à Prométhée. Les verbes de ce registre se font plus rares malgré les célèbres « conchier » et « impuissanter ». Dans le registre désuet mais familier, on peut mentionner également ses « carabistouilles », l’adjectif « croquignolesque » et l’expression « en capilotade ». Le mot « carabistouille » n’est rentré dans Le Petit Robert qu’en 2008, même s’il était présent dans Le Larousse dès 1979. Notons que l’utilisation de mots ou d’expressions de ce type font très vite l’actualité et sont rendus visibles par les médias, mais sont moins intéressants pour le linguiste car ils font partie d’une forme de jeu linguistique ou d’auto-publicité. Cette appétence pour les mots rares s’accompagne de métaphores comme « le crayon des enchantements », en hommage à Jean D’Ormesson, d’expressions à l’emporte-pièce, complexes mais au sens obscur comme « multiculturalisme étatique » ou « le kamasutra de l’ensauvagement » et d’usages d’expressions latines in petto, captatio benevolentiae. Enfin, on retrouve de manière redondante des expressions idiomatiques imagées d’un registre familier comme « faire des sauts de cabris », « c’est pas bibi », « un pognon de dingue », ou « tirer les flûtes » lorsqu’interrogé sur les personnes qui ont voté pour le Brexit.

L’usage d’un registre suranné en politique a eu des précédents. On se souvient de l’adjectif « abracadabrantesque » utilisé en 2000 par Jacques Chirac et qui n’est pas véritablement un barbarisme, car le mot est déjà utilisé par le poète Rimbaud au XIXe siècle.7 François Mitterrand pour sa part utilisait volontiers des mots du champ religieux (anathème, consécration, répudiation, exécration, catéchisme), sans donner nécessairement dans le désuet. Le « tracassin » de De Gaulle, le verbe « bambocher », même si à l’époque le mot n’était pas aussi anachronique, ou l’expression « un pronunciamiento militaire » sont aussi restés dans les annales. En utilisant ce vocabulaire, l’effet recherché est quelque part de les éterniser, et de les faire rentrer dans une forme d’intemporalité qui les place au-dessus des autres. L’autorité du chef d’État doit passer par la langue et ainsi la richesse du vocabulaire et un discours élevé sont les marques de son autorité politique. Il multiplie notamment l’usage des subjonctifs dans le discours en hommage à Jean d’Ormesson. On remarque d’ailleurs, que ce soit dans l’éloge funèbre de Jean D’Ormesson, de Johnny Hallyday ou de Jean-Paul Belmondo, un foisonnement d’auteurs et d’artistes pour rendre hommage, dans le registre de l’éloge funèbre, à leur carrière.

Pour l’amoureux de la langue française qu’est Emmanuel Macron, rares sont les néologismes. On se souvient du barbarisme « la méprisance » de Nicolas Sarkozy qui existait déjà et du néologisme la « bravitude » sorti de l’imagination de Ségolène Royal.

Si l’on en croit l’essai écrit par George Orwell en 1946 La politique et la langue anglaise, les mots savants dans la langue politique « sont utilisés pour déguiser des réflexions banales et donner un air d’impartialité scientifique à des jugements partisans, […] apporter une touche de culture et d’élégance [et] généralement une touche d’archaïsme ».8 Toutefois, le résultat, toujours selon Orwell, ne fait qu’ « aggraver le relâchement et l’imprécision » (Ibid). Une enquête menée auprès d’une cinquantaine d’informateurs9 dans des universités françaises et britanniques pour établir la popularité de ce vocabulaire dans les discours de Macron le montre : 65% d’entre eux apprécient l’aspect « vieux jeu » que ce genre de lexique confère au président et trouvent que cela convient mieux à un chef d’État, alors que 35%, en dépit de leur appartenance politique, trouvent que ce vocabulaire et ces expressions surannées le placent en complet décalage avec une grande partie de la population. C’est également pour le Président une manière de compenser son jeune âge pour toucher les personnes plus âgées notamment les retraités, qui constituent une grande partie de son public télévisuel et de son électorat. Face au discours offensif de Marine Le Pen, ce vocabulaire a l’avantage de pacifier le débat et de l’élever. Macron ne s’exprime pas de la même manière dans les contenus à destination des plus jeunes, comme ce fut le cas pendant les présidentielles de 2017 dans ses stories Snapchat ou dans la séquence pour Internet avec les youtubeurs McFly et Carlito en 2020.10 Il y a là quelque chose de très culturel, si l’on prend la manière dont cela est perçu par les francophiles établis à l’étranger, comme au Japon par exemple : alors que les mots dialectaux seraient accueillis de manière amicale,11 les mots désuets ou abscons seraient considérés comme pédants, voire déconcertants, comme si le locuteur avait l’intention de brouiller le message.

Les politiciennes et politiciens populistes du monde entier, de Trump à Le Pen, s’approprient tous une rhétorique du passéisme, un mode de langage qui emploie explicitement les enjeux du présent pour déformer notre mémoire et créer une vision idéalisée du passé qui culmine dans des refrains tels que « le bon vieux temps » ou « c›était mieux avant ». Il s›agit d›une arme politique qui manipule la relation entre la mémoire collective et le présent collectif. Elle a été exploitée tout au long de l›histoire par le nationalisme romantique qui se lamente sur la perte de l›Ancien Régime, et elle est encore manipulée avec un art de la rhétorique aujourd’hui. C’est une technique très efficace parce qu’elle joue sur la sentimentalité de la mémoire afin de créer une image idéalisée du passé dans le présent qui, comme Proust le soutenait,12 peut conduire à une déformation périlleuse : « le souvenir des choses passées n›est pas nécessairement le souvenir des choses telles qu›elles furent ». Selon Tzvetan Todorov d’ailleurs, on est toujours en train de relire ou réexprimer le passé ; nos récits sont constitués par une chaîne de signifiants dont la fin permet une interprétation rétroactive du commencement. Il convient alors de dire que « le présent n’est ni la simple répétition, ni la négation totale du passé » (Todorov, 1977 : 357). Ce phénomène sémiotique sert comme cadre qui nous aide à figurer la mémoire collective, et d’une certaine manière le discours de Macron n’est ni un reflet direct du présent ni une rupture totale quant au passé. Cet usage ludique de mots anciens n’est dès lors plus ancré dans la réalité politique, mais possède un impact émotionnel qui peut toucher ou déstabiliser. Faire appel à une mémoire collective tout en faisant référence à l’histoire de France, c’est rendre hommage au passé et aux glorieux aînés et essayer de se situer dans une continuité historique, tout en cherchant à être fédérateur. C’est le liant indispensable pour unifier la nation. Mayaffre prend l’exemple du discours d’investiture de 2017 devant l’emblématique pyramide du Louvre qui se veut non seulement un hommage aux pairs mais « s’inscrit dans une épopée » (2021 : 121) voire un héritage commun.

Macron et la rhétorique

Outre les mots éculés, chaque personnalité politique aime à rappeler à son public qu’il est un homme de lettres. Les discours et les conférences de presse de Pompidou sont ponctués de citations de poèmes qu’il citait naturellement. Il était d’ailleurs l’auteur d’une anthologie de la poésie française. On se rappelle l’affaire Gabrielle Russier qui avait marqué les esprits où, après un long moment d’hésitation dans sa conférence de presse, Pompidou joue la surprise en citant Éluard.13 Même si en général les questions posées n’étaient pas envoyées à l’avance, il semblerait que dans ce cas précis, la conseillère de presse de Pompidou se serait adressée à un journaliste pour lui demander de poser la question. En tout cas le choix d’un poème est propre à la rhétorique de Pompidou qui consiste à déplacer le débat ou botter en touche par une référence littéraire, ce qui n’est au fond rien d’autre qu’une forme de langue de bois. Cela permet également de ne pas faire étalage de ses émotions.

Macron avait en 2017, lors d’un congrès dans le Vaucluse, cité le poète René Char. Macron aime également faire référence à Paul Ricoeur avec qui il a travaillé. Il mentionne Hegel, qui a fait l’objet de son DEA et Spinoza. Certains parlent de discours patchwork, d’autres de « syncrétisme discursif » (Mayaffre 2020) dont l’objet serait de « réconcilier les mémoires ». Du coup son registre est souvent poétique (« j’ai passé l’hémistiche ») ou d’un ordre philosophique avec des mots à la fois techniques et insaisissables pour le néophyte comme « ipséité », « irénisme », « anomie » ou « palimpseste ». Dans le discours politique actuel, Macron fait un peu exception en élevant le débat linguistiquement, d’où l’analogie avec Pompidou, comme s’il y avait pour lui une corrélation entre la qualité du langage et la bonne santé de la société. Aujourd’hui, on accorde généralement moins d’importance à la forme, pour mieux axer le discours sur des phrases choc ou des mots qui suscitent l’engouement comme les termes « stigmatiser » ou « paradigme », récurrents dans le débat politique. Ensuite, il y a sans doute une grande proportion de la classe politique, surtout à droite, qui croit en la dégradation linguistique et qui pense qu’elle est un marqueur de dégradation civilisationnelle, d’où l’importance accordée à l’hypercorrection et le « bien-parler » chez certaines figures politiques comme Macron. Le débat est tout particulièrement d’actualité à la fin du printemps dans le monde francophone entre le tract des linguistes attéré.e.s « Le français va très bien merci »14 et l’article du Figaro intitulé « Le français ne va pas si bien, hélas ».15

C’est en se penchant sur la formation de nos femmes et hommes politiques de l’hypokhâgne à l’ENA que l’on comprend les éléments de leurs discours. Pour que le message fasse mouche auprès d’un auditoire, il faut trois niveaux d’éloquence, comme pour l’éloquence chrétienne telle qu’elle est expliquée dans la Genèse culturelle de l’Europe de Michel Banniard : « le pasteur s’efforcera de passer assez souvent d’un niveau de style à l’autre. Il évitera notamment d’abuser du registre sublime qui ne doit surgir qu’exceptionnellement » (1989 : 64). L’orateur, comme le suggérait St Augustin, ou les Traités de Rhétorique de Cicéron du Ve siècle, doit à la fois « instruire, charmer et convaincre » (docere/delectare/flectere) (Ibid. : 63). Augustin précise qu’il faut utiliser « le style humble pour instruire, le moyen pour charmer et le sublime pour convaincre. C’est la variété des styles qui permet de reconnaître les qualités littéraires de l’orateur » (Ibid.). Le vocabulaire est une chose importante, mais la structure des phrases l’est aussi. Le fait d’alterner des phrases avec des verbes riches ou littéraires et un vocabulaire plus pauvre voire familier, de même que des verbes pauvres avec un vocabulaire riche, donne toute sa forme au discours. Si le verbe et le vocabulaire sont pauvres c’est de la langue de bistrot, s’ils sont précieux c’est du jargon professionnel. Il faut savoir les alterner pour convaincre linguistiquement un public. Cette alternance verbe/vocabulaire donne quelques clés pour déchiffrer les discours des énarques et de Macron. Dominique Leca, qui a été le conseiller de Valéry Giscard d’Estaing et dont les ouvrages sur l’éloquence et les critères à adopter dans la haute fonction publique française figurent dans les bibliographies pour rentrer à l’ENA, soulignait le lien « entre le fond et la forme » et parlait de « généralité sans cesse changeante » (1932 : 1). Il recommandait même à Giscard de « rédiger des phrases très courtes et dissuader de dicter ses textes », car selon lui « la dictée délaie la pensée » (Finniss-Boursin, 1992 : 65).

Il y a un tronc commun au niveau de l’éducation entre Mitterrand et Macron : les Pères Maristes pour l’un, les Jésuites pour l’autre. La rhétorique est la discipline phare de l’éducation jésuite. C’est un modèle pédagogique qui renoue avec l’art de bien parler, parler comme les anciens, c’est-à-dire selon l’expression figée « parler comme un livre ».

On trouve dans les discours de Macron une résurgence du suffixe « -tion » avec des termes qui aspirent au flou lexical (« transformation », « innovation », « révolution ») et du préfixe « re- » (« reconnaissance », « refondation »), ainsi que des termes associés au champ lexical de la nouveauté (« transformation », « innovation »). Il y a chez Macron le désir de se réinventer. C’est la discipline inculquée par Ricoeur qui lui valait de réinventer ce qui est écrit ou de revisiter.

L’usage du registre populaire et familier était la marque de fabrique de Nicolas Sarkozy. En jouant du registre familier comme dans la phrase « on met un pognon de dingue dans les minimas sociaux », Macron cherche à toucher un public plus jeune. Enfin, lorsque Macron déclare « les non-vaccinés j’ai envie de les emmerder », il utilise - et ce n’est pas la première fois - un langage crû pour marquer les esprits, « un mot-événement ». L’expression peut être jugée insultante comme l’a été l’emploi de « kärcher » de Sarkozy lors des émeutes de 2005 dans les quartiers populaires, mais contrairement à ce dernier, elle ne va pas perdurer. Qualifié de populiste,16 Macron s’accommode fort bien de cette étiquette, par une stratégie caractéristique en politique qui consiste à retourner le stigmate et faire d’un attribut dévalorisant un objet de fierté,17 phénomène sociologique largement étudié. En fait, ce prétendu franc-parler ressort régulièrement, que ce soit sur les réseaux sociaux ou même durant le débat de l’entre-deux tours de 2017 face à Marine Le Pen (« vous rigolez ou quoi », « les bras m’en tombent »).

Analyse de corpus et dendrogrammes

Il y a chez les politiques plusieurs types de discours que nous diviserons de manière arbitraire en trois catégories. Le discours déclaratif - produit des conférences diplomatiques, des réunions de cabinet, des résolutions de l’ONU et d’autres contextes politiques « à huis clos » : il s›agit du type de déclarations officielles dont chaque mot a été dûment choisi et approuvé au préalable.

Le discours performatif - qui émerge lorsque les figures de la politique utilisent la rhétorique comme un appel affectif à la « foule » qui reflète le culte de la (pseudo)personnalité.18 On peut inclure ici les courtes vidéos en selfie postées par Macron sur Instagram et Tik Tok, reflets d’une volonté présidentielle de transparence et de proximité. Comme le dit lui-même le Président, il s’agit de parler vrai, de parler direct. C’est un choix stratégique de communication qui se veut placé sous le signe de la confidence. On retrouvera dans sa conférence du 4 mars 2022 des apartés avec le public qui montrent la même connivence dans ses interventions. Cette volonté pédagogique rassure le public, comme celle de l’enseignant qui cherche à stimuler l’engagement de ses élèves dans une salle de classe par l’empathie et la connivence.

Le discours informatif - l’objectif est de communiquer un ensemble d’instructions à la population générale de manière à encourager la conformité. Cela nécessite de trouver un équilibre entre la clarté de l’expression d’une part, et le respect de l’intelligence du public d’autre part.19

Nous avons regroupé sous forme de corpus les treize discours prononcés par Emmanuel Macron entre février et avril 2022 jusqu’au deuxième tour des élections présidentielles. Son entrée en campagne date du 3 mars. Dans la période préalable aux élections présidentielles entre février et mars 2022, les interventions d’Emmanuel Macron se sont faites rares. Le Président a exprimé sa volonté de ne participer à aucun débat avant le premier tour. Dans le souci de constituer un corpus, nous nous sommes intéressés aux discours déclaratifs dont la plupart sont disponibles en ligne sur le site : elysee.fr. Macron s’est exprimé à plusieurs reprises en public, mais la participation de plusieurs intervenants biaise le discours du Président sortant. Les discours déclaratifs qui constituent ce corpus où chaque mot est réfléchi et cadré en amont (contrairement à son prédécesseur François Hollande, jugé trop verbeux) laissent peu de place à l’improvisation et donnent au public l’image que le président souhaite donner et celle qui perdurera. Les liens des autres interventions sont plus éphémères. Ils disparaissent pour certains au bout de quelques semaines voire quelques jours. Ce type de graphique appelé dendrogramme (see figures 1 and 2) réalisé à l’Université de Rennes 2 avec la professeure Gudrun Ledegen est couramment utilisé dans le domaine de la biologie pour présenter notamment les liens entre des groupes de gênes. Pour la linguistique il permet de regrouper sous forme d’arbres les mots communs à un corpus de discours. Plus la police est grande plus la fréquence est maximale. Le principe du dendrogramme est de montrer les différents univers lexicaux identifiés par le logiciel informatique Iramuteq, identifiés sous forme de nuage de mots disposés sur une AFC (Analyse factorielle de correspondances). L’AFC contraste la partie à gauche de celle à droite de la ligne du milieu, puis le haut et le bas. Ce qui est au milieu des deux axes est la zone commune entre les différents textes qui constituent notre corpus.

Dendrogramme 1

(22 février 2022).

Dendrogramme 2

(réalisé le 26 mars 2022).

Dans les dendrogrammes 1 et 2, on voit se dessiner les grands axes de la politique de Macron : la recherche et l’enseignement, les étudiants et l’emploi, l’Europe. En périphérie les champs lexicaux de l’Algérie et de l’Afrique apparaissent également. Avant le conflit en Ukraine qui a éclaté le 24 février 2022 (dendrogramme 1), les liens entre les champs lexicaux étaient beaucoup plus ténus et moins diffus. Au cours du conflit (dendrogramme 2) les champs lexicaux les plus saillants sont beaucoup plus éclatés, à savoir ceux de la recherche et de l’enseignement ainsi que ceux de la mémoire (l’Europe, l’histoire et l’Algérie), affirmant une nouvelle fois les tenants de notre société et le désir de tirer les leçons du passé. Loin d’un discours de guerre, la rhétorique de Macron aux prémices de sa campagne électorale pour un deuxième mandat se cherche politiquement et idéologiquement. Certains discours montrent une certaine richesse lexicale mais ce n’est pas constant. Le lexique ne tend ni vers le familier ni vers le littéraire et reste neutre. La liste des hapax qui composent les discours de notre corpus est assez ordinaire mais on y observe peu d’expressions surannées, ce qui prouve que leur utilisation est pour Macron une stratégie de communication davantage qu’un instrument linguistique.

Macron sait se faire caméléon et s’adapter à son auditoire, ce qui est le principe-même de la rhétorique. Il joue, et c’est la force de son discours, sur trois registres linguistiques : les mots rares et érudits, voire désuets, le lexique familier pour briser une image trop élitiste, et le vocabulaire plus spécialisé de l’entreprise issu du monde anglophone. Sa marque de fabrique est aussi de s’approprier les mots de ses concurrents comme si c’étaient les siens. Les hapax surannés font le buzz et se propagent sur les réseaux sociaux pour attirer l’attention de son auditoire et lui assurer une certaine visibilité médiatique. L’important au fond est de susciter l’intérêt au quotidien et de toucher toutes les générations par son syncrétisme des registres en parfaite symbiose avec le mode contemporain. L’usage de mots éculés est entre le dérapage linguistique et le détour lexical propre à la langue de bois. Ce sont des impromptus qui n’ont pas leur place dans des discours plus guindés ; fruits de son parcours et de son éducation, ils traduisent également une stratégie discursive de communication. En abuser provoquerait chez l’auditeur un inévitable effet d’épuisement et une perte d’efficacité, d’où leur rareté dans la campagne électorale présidentielle de 2022. Certains pourraient y voir une manière de masquer le contenu voire la vacuité de sa campagne électorale. Oscillant entre continuité avec le passé dont il est l’héritier et le renouveau, le discours du Président sortant ne se fonde plus autant sur des termes érudits comme c’était le cas du jeune président/candidat qui cherchait à s’affirmer intellectuellement. Il recourt davantage, aux prémices de sa campagne, à un vocabulaire neutre entremêlé épisodiquement de mots familiers et/ou surannés pour séduire ses électeurs ou susciter l›intérêt médiatique. L’éloquence du Président, et la crédibilité de son discours en est l’enjeu, se construit sur une rhétorique diverse, à la fois moderne et dynamique, intelligible pour tout le monde et soumis aux aléas de l’actualité.

Notes

[1] Ce propos cité par Stendhal dans le chapitre 22 de son roman, Le Rouge et le noir, serait à l’origine attribué au jésuite Gabriel Malagrida.

[2] Cécile Alduy, « L’euphémisation permanente est un point essentiel de la sémantique macronienne », http://www.carrepluriel.com/euphemisation-permanente-est-un-point-essentiel-de-la-semantique-macronienne/ (Dernière visite 24 septembre 2023).

[3] « Le discours gaullien : rhétorique déSmodée ou leçon pour notre temps ? » in Revue Politique et Parlementaire dans : http://www.revuepolitique.fr/le-discours-gaullien-rhetorique-demodee-ou-lecon-pour-notre-temps/ (dernière visite 24 septembre 2023).

[4] Quentin Lafaye, ancien conseiller d’Emmanuel Macron, s’exprime à ce sujet dans « Qui est la plume d’Emmanuel Macron? - Le Poids des mots » in www.parismatch.com/Actu/Politique/Qui-est-la-plume-d-Emmanuel-Macron-1232555 (dernière visite 24 septembre 2023).

[5] Conversation privée (2021).

[6] Voir la présente étude dans Le Parisien: http://www.leparisien.fr/politique/etude-sarkozy-et-royal-champions-du-moi-je-dans-leurs-discours-08-02-2011-1306032.php (dernière visite 24 septembre 2023).

[7] « Ô flots abracadabrantesques/Prenez mon cœur qu’il soit lavé ! Ithyphalliques et pioupesques/Leurs insultes l’ont dépravé », dans son poème Le Cœur volé.

[8] La version en français de cet essai d’Orwell est disponible en libre accès sur : http://lesamisdebartleby.wordpress.com/2017/10/30/george-orwell-la-politique-et-la-langue-anglaise/(sans pagination) (Dernière visite 24 septembre 2023).

[9] Enquête menée en 2021 auprès d’un échantillon d’universitaires francophones établis en France et en Grande-Bretagne. Il s’agissait de questionner les informateurs sur le vocabulaire et les formules d’Emmanuel Macron et d’indiquer s’ils étaient plus réceptifs à ce type de vocabulaire et le considéraient suranné.

[10] Vidéo accessible sur : www.youtube.com/watch?v=dEw3zV9XS8c (dernière visite 24 septembre 2023).

[11] Non seulement les mots dialectaux mais aussi leurs accents, rythmes et intonations sont un moyen de montrer son identité régionale et de se connecter à ses racines. Le dialecte du Kansai par exemple (en particulier Osaka), associé à la comédie, est souvent utilisé comme quelque chose d’humoristique au cinéma.

[12] Citation de Proust relevée dans un article scientifique sur le gène du prion, en relation avec la mémoire à long terme. Voir Papassotiropoulos, A., Wollmer, M. A., Aguzzi, A., Hock, C., Nitsch, R. M., & de Quervain, D. J. (2005). The prion gene is associated with human long-term memory. Human molecular genetics, 14(15), 2241–2246. https://doi.org/10.1093/hmg/ddi228.

[13] Vidéo disponible sur : www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i12104906/georges-pompidou-cite-eluard (dernière visite 24 septembre 2023).

[17] Voir par exemple l’article d’Anthony Vincent dans https://www.mixtemagazine.com/article/insulte-empowerment-retournement-du-stigmate/ (dernière visite 24 septembre 2023).

[18] On se souvient de la réponse célèbre de Donald Trump à Hillary Clinton lors du débat des deux candidats à la présidentielle en 2016: « because you’d be in jail ». Voir : https://www.youtube.com/watch?v=K1Q71k6fmts (dernière visite 24 septembre 2023).

[19] La tonalité trop staccato de Castex a été critiquée par certains citoyens français comme une tentative de les « materner » dans cette déclaration annonçant pendant la pandémie de nouvelles restrictions. Voir : https://www.youtube.com/watch?t=511&v=EGpGtyJaHS8&feature=youtu.be (dernière visite 24 septembre 2023).

Déclaration de conflits d’intérêt

L’auteur n’a aucun intérêt concurrentiel à déclarer. Cet article a été proposé à la Revue Nordique des Études Francophones après le colloque en l’honneur de la professeure Françoise Sullet-Nylander qui s’est tenu à Stockholm les 15 et 16 juin 2022. Toutes les images dans l’article proviennent des affiches associées à l’année de l’élection.

DOI: https://doi.org/10.16993/rnef.102 | Journal eISSN: 2003-0401
Language: French
Page range: 56 - 65
Submitted on: May 12, 2023
Accepted on: Sep 25, 2023
Published on: Oct 10, 2023
Published by: Stockholm University Press
In partnership with: Paradigm Publishing Services

© 2023 Michael Abecassis, published by Stockholm University Press
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